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CHAPITRE X

ASSOCIATION DES PERCEPTIONS ACTUELLES AUX SOUVENIRS, ET DES IDÉES ENTRE ELLES. — RÉMINISCENCE. — RÊVERIE. — RÔLE DE CES FONCTIONS DANS l'eXPRESSION.

NE perception présente nous suggère le souvenir d'une perception passée; ce souvenir est accompagné d'un autre souvenir, et les idées éveillées ainsi en engendrent d'autres indéfiniment. Chacun peut constater en soi ce curieux phénomène. Il est nécessaire à notre objet de l'examiner et d'en marquer sommairement les caractères qui nous importent.

La part de la volonté dans cette association successive de perceptions, de souvenirs et d'idées, est très variable; elle y intervient avec énergie dans la réminiscence rebelle, elle y abdique entièrement dans la rêverie, et, entre les deux extrêmes, elle laisse plus ou moins à la spontanéité. Mais ni la volonté ni la spontanéité ne détermineraient l'association successive des termes, si

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quelque rapport entre eux, voisin ou éloigné, c'est-à-dire plus ou moins abstrait, ne servait de point de départ et d'appui à l'évocation volontaire, d'amorce à la suggestion spontanée, de manière à former des couples rattachés les uns aux autres. Étant donnée une perception initiale , celle de tel arbre, par exemple, un simple rapport de simultanéité dans le passé entre la vue des arbres et celle des oiseaux associera l'image de l'oiseau à la perception de l'arbre. Mais aussitôt une foule d'autres images s'offriront d'elles-mêmes, à cause des nombreuses relations qui rattachent la vie humaine à l'oiseau ; selon l'humeur, le tempérament et le passé de chacun, l'idée d'oiseau suggérera celle de la chasse, ou de la liberté, ou du ciel, etc. Et cet enchaînement d'images et d'idées pourra se développer spontanément, sans la moindre intervention de la volonté. Dans ce cas, c'est la pure rêverie. On peut définir la rêverie : la contemplation intérieure d'une succession d'états de conscience spontanément associés. La rêverie est troublée par le moindre accident qui vient rompre la chaîne des termes, et alors la volonté intervient pour la renouer par un effort de réminiscence. Cet effort mental est très remarquable par la nature de son point d'appui, et par l'opération qu'il effectue. Quand nous nous efforçons de nous rappeler la chose que nous avons oubliée, nous ne sommes pas sans aucun renseignement sur cette chose, car, si nous en ignorions absolument tout, nous ne saurions même pas qu'elle est oubliée ; la sentir oubHée c'est déjà l'avoir tirée de l'oubli absolu. Or, ce peu que nous savons d'elle est très indé-

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terminé, c'est son rapport le plus général avec des choses que nous connaissons, en un mot, c'est son genre, et, pour nous la rappeler entièrement, il faut que nous trouvions son espèce dans ce genre, ses variétés dans cette espèce, enfin son individualité; il faut que nous déterminions des rapports de plus en plus étroits qui éliminent successivement de son genre tous les caractères étrangers à son espèce, de son espèce tous les caractères étrangers à sa variété, de sa variété tout ce qui ne lui est pas propre. L'opération de réminiscence consiste donc à reconnaître la chose ouMiée dans ses ressemblances de plus en plus circonscrites avec des choses de même genre, puis de même espèce, puis de même variété ; et certes rien n'est plus curieux que cette confrontation dont l'un des termes est comparé, sans être présent, et, pour ainsi dire, jugé par défaut. Dans la réminiscence on ne sait pas ce qu'est l'objet oublié, mais on sait ce qu'il n'est pas et l'on en reconnaît successivement les caractères dans ce qui lui ressemble.

Il n'y a pas de procédé de généralisation et d'abstraction plus subtil que la réminiscence, car elle saisit et exploite les rapports les plus éloignés entre ce qu'elle a et ce qu'elle cherche; le fil le plus ténu lui est bon pour lier ces deux termes et passer du premier au second dans le dédale de l'oubli. Souvent, dans la rêverie, la spontanéité est aussi sagace que la réflexion, les rapports se démembrent, se ramifient, s'étendent jusqu'à la plus flottante indétermination ; les ressemblances se généralisent d'elles-mêmes d'objet en objet, et de proche en

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proche, de manière à relier graduellement de la façon la plus inattendue deux termes ordinairement fort étrangers l'un à l'autre. Cet état confine au songe proprement dit, et même au sommeil, car il implique l'oubli graduel des différences qui sont les vives saillies des choses.

Dans l'effort de la réminiscence l'esprit passe en revue les objets relatifs à celui qu'il cherche, et comme il ne le reconnaît qu'en partie, il nie en même temps qu'il affirme, autrement dit il est préoccupé des différences autant que des ressemblances; mais dans la rêverie, au contraire, ce sont les ressemblances qui mènent seules la pensée, c'est une perception continuelle de rapports communs. Dans l'effort de la réminiscence l'esprit discute, dans la rêverie il assiste et subit.

La rêverie supposant la détente, l'abandon de la volonté est coutumière aux personnes à qui répugne l'effort et qui sont d'un caractère faible. Rien ne diffère plus d'un rêveur qu'un penseur, car la pensée est, par essence, un effort; réfléchir, c'est, comme le mot l'indique, soumettre l'intelligence à la direction de la volonté. A première vue on peut prendre un rêveur pour un penseur, parce qu'ils sont tous deux attentifs, ce qui leur donne une même attitude, mais cette méprise ne dure pas. L'attention du rêveur est toute machinale et inconsciente, elle ne lui coûte aucun effort; elle ressemble à celle du spectateur captivé par une scène dramatique; ce n'est qu'une accommodation spontanée de l'esprit à son objet, comme l'œil s'accommode au sien. L'attention du penseur est un effort commandé par la volonté; si, par

moments, quand son travail est en bonne voie, il oublie qu*il s'efforce comme on oublie qu'on s'efforce en marchant, ces lacunes de conscience sont suivies, à courts intervalles, d'élans pénibles de l'attention rendue à la conscience par la résistance de son objet. Le rêveur et le penseur, d'abord confondus, révèlent bientôt, par des différences sensibles de physionomie, combien aussi leurs états moraux diffèrent. A vrai dire, leurs dehors n'ont guère de commun que l'immobiUté et la gravité. Mais l'immobilité du rêveur est celle de l'inertie, et sa gravité n'est que la libre action de la pesanteur sur les molécules de sa face; il se tient plus volontiers assis que debout, et allongé qu'assis ; ses bras s'abandonnent, son front ne se ride pas, ses yeux demeurent des miroirs, sans regard intense, la bouche est entrouverte. L'immobilité du penseur est celle d'une lutte où l'effort et la résistance s'équilibrent Un penseur réfléchit aussi bien debout qu'assis, il semble presque éviter une attitude trop commode, il en prend une un peu militante. Ses bras ne pendent pas ; la main se porte au menton ou au front et s'y appuie, les sourcils se rapprochent, le regard s'accommode sur l'infini comme celui du rêveur, mais il fouille. La gravité du penseur fait penser à un poids soutenu, et non au repos d'un fardeau déposé. Il est curieux d'observer chez un même sujet les caractères de la rêverie et de la pensée et de suivre le passage de l'une à l'autre. C'est une expérience facile, car le plus souvent la rêverie précède et occasionne la pensée. Un homme s'était endormi dans son fauteuil, il se réveille, et si aucun devoir

ne l'appelle encore à l'action, il se laisse aller au cours de ses premières perceptions et des souvenirs qui s'y associent; il rêve éveillé. Mais voici que dans le défilé y des fantômes qui traversent son cerveau se présente une idée relative à ses travaux irftellectuels. Aussitôt son attention change de caractère ; de passive elle devient active. Alors la commodité même de son fauteuil semble l'importuner; il n'y reste pas étendu, il dresse son buste et s'accoude; sa physionomie se transforme, il ne rêve plus, il pense.

Nous devons avant tout nous garder de confondre l'expression proprement dite que nous étudions, avec l'association des idées qui produit la réminiscence et la rêverie. Par exemple, la sensation du bleu peut être accompagnée en nous de l'image d'une femme qui portait un ruban bleu dans sa coiffure. Cette couleur n'exprime pas pour cela nécessairement cette personne, mais nous la rappelle seulement, ce qui est très différent. Le plus grossier banc de pierre pourra nous la rappeler sans l'exprimer le moins du monde , si nous nous sommes assis avec elle sur un banc semblable. Pour qu'il y ait expression, il faut, nous l'avons dit, qu'il y ait dans la sensation quelque chose qui soit aussi dans l'essence exprimée, il faut un caractère commun à l'une et à l'autre, caractère souvent très subtil et extrêmement difficile à dégager, alors même qu'il est très puissamment expressif. Il se peut que la couleur qui rappelle la personne l'exprime aussi, mais le caractère commun à cette sensation de couleur et à cette personne pourra être très

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