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rebelle à l'analyse ; ce sera une sorte de suavité propre à l'une et à l'autre, qui pourra n'avoir pas de nom dans la langue. Le poète/ par les délicatesses et les artifices de son art, sera peut-être capable d'abstraire ce caractère commun et de le signaler. Si l'on fait passer une série de parfums exquis sous les narines d'un homme qui cherche dans les sensations de l'odorat l'expression d'un sentiment dont il a joui, il ne trouvera pas tous ces parfums équivalents pour exprimer ce sentiment, il fera certainement un choix, et il lui sera néanmoins tout à fait impossible de nommer la quaUté qui appartient à la fois au sentiment exprimé et à tel parfum qui exprime mieux ce sentiment que tel autre. Il faut en accuser Timperfection du langage plutôt que celle de l'expression. Mais celui des parfums qui, dans ce cas, sera le moins expressif du sentiment éprouvé pourra être le plus capable de le rappeler, s'il nous a affecté en même temps que ce sentiment, s'il nous y fait rêver; alors il agira par association d'idées, non par expression.
Mais si l'association des idées se distingue profondément de l'expression, elle y concourt toutefois de la manière la plus efficace, en la précisant comme nous allons l'expliquer. Tous les caractères communs aux perceptions sensibles et aux états moraux sont très généraux, et, par conséquent, vaguement expressifs. Par exemple, une mélodie, parla vivacité ou la langueur de son rythme exprime la joie ou la tristesse en général, parce qu'il y a de la vivacité dans la joie, et de la langueur dans la tristesse, mais elle n'exprime pas telle joie ou telle tristesse; une
même mélodie sera aussi propre à exprimer la joie attachée à l'espérance que la joie attachée à une douce possession présente ; si donc cette mélodie exprime l'espérance plutôt que tout autre mode de la joie, c'est seulement pour un certain auditeur, et grâce à l'idée qu'il y associe; ce n'est pas, à vrai dire, par elle-même et pour tout le monde qu'elle exprime l'espérance; c'est par l'application particulière que cet auditeur fait du caractère général expressif dè la joie qui lui est personnelle et dont le souvenir lui est suggéré par l'idée générale de joie qu'exprime la mélodie. Celle-ci laisse complètement indéterminée l'espèce de joie qu'elle exprime ; de là vient qu'un même morceau de musique, bien qu'il éveille dans tout l'auditoire un même genre d'émotion, la joie, par exemple, exprime pour chaque auditeur une espèce différente de joie. La jouissance expressive d'une perception est donc toute relative à l'individu qu'elle affecte, parce qu'elle prend des déterminations différentes pour chacun selon les prédispositions de chacun.
Le rôle de l'association des idées dans l'expression est donc extrêmement important. Les caractères expressifs, communs aux perceptions sensibles et aux états moraux ne sont en quelque sorte, dans chaque individu, que les matériaux fournis par la sensibilité physique à la sensibilité morale, qui se les approprie et les façonne à sa ressemblance, au gré de la réminiscence et du rêve.
La rêverie exploite évidemment les matériaux de l'expression d'autant plus qu'ils sont plus indéterminés; aussi l'expression objective porte-t-ellc moins à la rêverie que
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l'expression subjective, parce qu'elle détermine plus exactement la chose exprimée. Plus une expression est précise et nette, plus elle concentre sur elle l'attention et moins elle favorise la rêverie. C'est ce que nous allons montrer en examinant rapidement quelle est la part de l'expression dans les divers arts, nous réservant de l'étudier de près dans chaque art au livre suivant. Les vrais musiciens sont moins préoccupés de la puissance expressive de la musique que de la volupté toute spéciale causée au sens de l'ouïe par les combinaisons savantes des sons; la romiance la plus banale sera très capable, au contraire, d'émouvoir profondément un auditeur peu musicien; dans la musique, les qualités purement expressives sont plus sensibles à celui-ci que les autres propriétés. Je puis donc observer sur moi-même, qui suis dans ce cas, les effets expressifs de la musique. Qiiand j'assiste à un concert, voici ce qui se passe en moi. En entrant, j'y apporte un état moral, plus ou moins gai ou triste, où mille souvenirs latents affleurent ensemble ma conscience , sans qu'aucun y fasse encore saillie; ils sommeillent tous très légèrement dans un équiUbre instable; il suffira de la moindre sensation nouvelle pour troubler cet équiUbre. L'archet se lève. Supposons que le morceau exécuté soit entièrement nouveau pour moi. Aussitôt se manifeste un caractère commun à la perception de l'ouïe et à quelque état moral; par exemple, le rythme est vif, et en cela semblable à un mouvement de gaîté ; il y a donc expression, mais expression très indéterminée qui ne se précise pour moi que par le souvenir que j'y associe de
tel événement de ma vie. L'un des facteurs latents de mon état moral se détache alors de tofts les autres. Ainsi j'éprouve un plaisir sensuel qui exprime des affections morales vagues, mais accompagnées de souvenirs qui le spécifient en s'y associant. Supposons maintenant que, dès les premiers accords, j'y reconnaisse le morceau qui va être exécuté; comme il 'n'est pas nouveau pour moi, la réminiscence agit aussitôt, et ainsi l'association des idées supplante l'expression; je me rappelle mes précédentes auditions de ce morceau et, confusément, les circonstances de toutes sortes qui les ont accompagnées, le plaisir ou le déplaisir que j'en ai éprouvé. Tous ces facteurs rencontrent ceux de mon équilibre moral actuel, les heurtent ou les accompagnent, et se composent avec eux pour former un état moral nouveau d'une extrême complexité. Si le morceau m'a plu précédemment, je me prépare à en jouir de nouveau, et si l'exécution en est bonne, il se joint pour moi, au plaisir de l'ouïe, le plaisir de l'attente satisfaite. Bis repetita placent ; la raison en est facile à découvrir : entendre une seconde fois un morceau, c'est voir se réaliser de nouveau un plaisir dont on ne possédait plus que le souvenir. On éprouve donc la satisfaction d'un homme qui retrouve un objet perdu dont le souvenir, insuffisant pour l'en faire jouir, ne faisait qu'en alimenter le regret.
Cette prédisposition favorable modifie profondément le second équilibre moral ; il en naît un troisième , où la réminiscence des anciens effets d'expression, attendus et retrouvés, se compose avec les précédentes dispositions
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de l'âme dont tous les facteurs ne sont pas éliminés.
Dans la peinture, les perceptions représentent des choses extérieures déterminées ; elles ont une expression objective qui fixe et délimite la carrière de l'imagination; les rapports qui associent les idées sont moins abstraits; le sujet traité est bien défini; par suite, il y a moins de sollicitation à la rêverie. C'est le portrait d'un homme déterminé, c'est une scène de la vie privée et de l'histoire. Tous les souvenirs adventices sont moins précis que les perceptions qui les éveillent et ne peuvent aussi aisément que dans la musique y trouver leur expression; en un mot, l'expression est trop définie et trop impérieuse pour se laisser supplanter ou absorber par les fantômes de la mémoire. Aussi la peinture fait-elle rêver moins vaguement que la musique et les parfums ; elle fait plutôt imaginer que rêver. Le paysage toutefois porte à la rêverie plus que tous les autres genres, parce qu'il ne représente pas un événement déterminé. L'expression en peinture, dans tous les cas, se distingue plus nettement qu'en musique de l'association des idées.
La sculpture prête moins encore que la peinture à la confusion de ces deux facteurs du plaisir esthétique. Les sculpteurs sont en général moins rêveurs que les peintres et les musiciens ; quand ils abandonnent leurs conceptions au hasard de l'association des idées, ils risquent d'introduire dans leurs compositions un élément trop dramatique, nuisible à l'expression pure de la beauté sculpturale.
En architecture, le rêve reprend ses droits, parce que
les lignes n'ont point un langage assez défint pour limiter la divagation. Mais remarquons que les architectes et les connaisseurs capables de sentir la beauté plastique, toute spéciale, des proportions et des figures monumentales, s'y attachent et ne subissent aucune des expressions étrangères suggérées par la rêverie ; ils se comportent comme les vrais musiciens, que la musique fait moins rêver que les profanes, parce que la beauté propre aux perceptions auditives les occupe exclusivement.