IV
La moindre complication qu'on puisse ajouter à la perception tactile élémentaire que nous venons d'analyser, c'est un déplacement du point d'application du toucher dans une direction constante. On perçoit dès lors l'extension dans l'espace tactile par orientation et mouvement ; puis, avec les variations de direction, s'y manifeste la figure. Celle-ci est agréable, si le trajet du toucher s'opère sans qu^aucun angle l'oblige à changer brusquement de direction. A ce point de vue, la figure de la ligne droite est agréable, mais elle l'est moins que celle d'une ligne courbe, parce qu'il y a dans la variété sans déception une jouissance de surprise. La ligne droite est plutôt indifférente qu'agréable, car son uniformité détermine aisément l'oubli de l'avantage qu'il y a pour le toucher à ne pas changer brusquement de direction.
Les perceptions de pure résistance, nous venons de le voir, se composent dans la durée, par la mémoire, mais seules les variations d'intensité de la résistance s'y composent ainsi, et encore y faut-il apporter une grande atten- . tion. Quant aux variations de direction, elles laissent bien dans la mémoire des souvenirs qui s'y succèdent, mais ce n'est évidemment pas dans la durée que les directions varient et se composent, c'est dans l'étendue à plusieurs dimensions, dans l'étendue tactile dont l'image occupe la mémoire.
PERCEPTIONS TACTILES IMPLiaUANT SENSATION DE RÉSISTANCE.
Ces perceptions tactiles sont de plusieurs espèces ; une surface est unie, veloutée, âpre, rugueuse, etc.. Elles ont évidemment pour condition la résistance à divers degrés; mais on ne peut pas dire qu'il n'y entre que la pure sensation des degrés de résistance. Il semble même que si, par exemple, le chatouillement se prolonge, si la piqûre devient très vive, on perde conscience de la résistance pour ne plus éprouver qu'une sensation d'une tout autre espèce.
Une perception tactile impliquant sensation de résistance peut être agréable, comme, par exemple, celle de l'uni, du velouté, du glissant, du moelleux, ou désagréable comme celle du rugueux, de l'âpre, ou indifférente dans une foule de pressions normales, telles que celles qui résultent de la préhension et de la marche.
Enfin, ces perceptions tactiles, en tant qu'elles impliquent sensation de résistance, engendrent par leur simultanéité la notion de l'étendue tactile.
PERCEPTIONS TACTILES n'impliquant PAS SENSATION DE RESISTANCE.
Parmi ces perceptions, les unes, telles que le froid, le chaud, peuvent être agréables ou désagréables, mais non
pas indifférentes, car dès qu'elles cessent d'être agréables ou désagréables, elles cessent d'exister, devenant tout à fait inconscientes ; d'autres, telles que les sensations génésiques, ne sont normalement qu'agréables; d'autres enfin ne peuvent être que désagréables : telles sont toutes les lésions de la peau, soit par des agents chimiques ou électriques, soit par des agents mécaniques dont l'effet est assez douloureux pour effacer la sensation de résistance qui l'accompagne.
On peut se demander si ces perceptions sont suffisantes pour engendrer la notion de l'étendue tactile. Nous ne le croyons pas, car cette notion, pour se former, nous semble nécessiter des sensations de résistance ; la coexistence de perceptions tactiles n'impliquant pas sensation de résistance, nous paraît laisser indéterminée leur distance et même ne pas permettre la notion de distance. Cette question intéresse d'ailleurs trop indirectement notre sujet pour que nous nous arrêtions à la discuter.