CHAPITRE XIII
ANALYSE DE l'eXPRESSION SUBJECTIVE ET DE l'eX- PRESSION OBJECTIVE. — LA PREMIÈRE SE BORNE A LA MISE EN RELIEF DU CARACTÈRE COMMUN PAR LA SYMPATHIE. — CONDITIONS PLUS COMPLEXES DE LA SECONDE. — INTÉRIEUR DE l'obJET. — RAPPORT DE l'intérieur de l'oBJET AVEC SON EXTÉRIEUR. — RAPPORT DE l'extérieur DE l'obJET AVEC LES SENS DE L ' O B SE R V ATE U R . — DE l'eXPRESSION DU CORPS HUMAIN.
u'uNE perception sensible soit expressive subjectivement ou objectivement, en dernière analyse il faut, dans l'un et l'autre cas, qu'elle ait quelque caractère commun avec un état moral de l'homme qui perçoit, car, si elle l'est subjectivement, cela est évident, et, si elle l'est objectivement, nous avons vu qu'elle l'est grâce au phénomène de sympathie qui suscite dans l'homme un état moral semblable à celui de l'objet. Les perceptions sensibles dont l'expression est
objective sont donc en nous de même nature que celles dont l'expression est subjective, et n'en diffèrent que par l'existence d'une cause extérieure, d'un objet qui les détermine en nous. C'est ainsi que la perception sensible d'un objet ne diffère de l'hallucination qui le représente, quoique absent, que par sa cause extérieure, et non par sa nature.
L'expression subjective est tout entière expliquée par l'existence du caractère commun, quelle qu'en soit la cause, et par la sympathie qui le dégage de la perception sensible, et nous le fait reconnaître dans un certain état moral en nous. Les arts purement décoratifs, l'architecture, et par excellence la musique, ne procèdent de l'artiste que par expression subjective : les combinaisons de couleurs, de lignes, de notes qu'il crée n'ont pas de modèles extérieurs, elles expriment ses propres émotions et ses propres pensées ; ses œuvres ont pour lui-même une expression subjective. Mais leur expression, dans une certaine mesure, devient objective, quand elles sont regardées ou entendues par d'autres que leur auteur, car c'est l'état moral de celui-ci qu'elles leur révèlent. En réalité ils n'ont guère conscience de l'objectivité de l'œuvre; en contemplant un édifice, ou en écoutant une composition musicale, ils oublient l'expression de ce qui se passait dans le cœur ou l'esprit de l'artiste; leur cœur et leur esprit, sollicités par la sympathie, y trouvent leur propre expression, que l'association capricieuse et toute personnelle des idées peut rendre fort différente de l'expression des états moraux de l'artiste.
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Dans les autres arts, dans la peinture et la sculpture, l'œuvre exprime un objet extérieur à l'artiste et qu'il a dû comprendre et interpréter; l'expression en est donc objective pour lui comme pour ceux qui la voient. Pour nous rendre compte des facultés propres au peintre et au sculpteur, nous devons donc étudier l'expression objective. C'est une étude plus difficile encore que celle de l'expression subjective, car on y rencontre le problème sans doute insoluble de l'union de l'âme et du corps, si l'on admet leur distinction, et de leur identité si on ne l'admet pas.
Voici, d'après nos précédentes analyses, dans quel ordre s'enchaînent les conditions du phénomène de l'expression objective : i° le point de départ du phénomène est l'état intérieur de l'être observé; 2° l'extérieur de celui-ci participe de certains caractères de cet état, et, en impressionnant les sens de l'observateur, transmet ces caractères aux sensations qu'il détermine en ce dernier; 3° l'observateur se forme avec ces sensations une perception, une image de l'être observé, dans laquelle sont impliqués ces mêmes caractères; et cette perception à son tour les communique à l'état intérieur qu'elle détermine par sympathie dans l'observateur; 4° l'observateur lit alors dans son propre état intérieur l'état de l'être observé. L'expression objective de celui-ci est alors accomplie.
Ce sont ces diverses conditions que nous allons successivement analyser dans ce chapitre.
THÉORIE
GÉNÉRALE
DE L'EXPRESSION i8i