IV. — De V expression du corps humain
Au point où nous en sommes, la forme expressive de l'objet est perçue par l'observateur. Il nous reste à interpréter cette forme. S'il est vrai, comme nous l'avons fait remarquer à la fin du § II de ce chapitre, que par l'anthropomorphisme nous prêtons aux objets naturels l'expression de la forme humaine, laquelle le plus souvent supplante à nos yeux leur expression propre et véritable, attachons-nous d'abord à l'examen de la physionomie de l'homme; nous expliquerons mieux ensuite nos interprétations esthétiques des formes que nous offre la nature.
Quand nous feuilletons un atlas d'anatomie et que nous voyons passer une à une sous nos yeux les figures des divers organes dont se compose le corps humain, nous perdons peu à peu le sentiment de la forme générale du
igô DE L'ARTISTE ET DES BEAUX-ARTS
corps, dans laquelle sont incluses toutes ces formes particulières. Nous oublions l'enveloppe continue de graisse et de peau qui les dissimule tout en se modelant sur leur assemblage, comme la façade d'un édifice voile toutes les divisions et charpentes intérieures que lui prescrivent ses proportions. Mais la façade d'un édifice porte ordinairement dans sa décoration même la trace de la distribution des pièces habitées et par son style en annonce la destination; l'aspect d'une église ne peut être celui d'une caserne, parce que les nefs et les chapelles imposent à l'édifice un autre vaisseau que les couloirs et les chambrées. Il n'en est pas de même de la physionomie externe du corps; elle exprime toute autre chose que les fonctions des organes internes dont l'assemblage détermine ses dimensions et ses limites. L'encéphale avec tout le système nerveux représente jusqu'à un certain point un réseau de communications et de correspondances, c'està-dire une fonction dans l'espace, mais il ne représente en rien la sensibiUté même, ni l'intelligence, ni la volonté, qui n'ont pas d'étendue. Les organes des sens représentent aussi par leur constitution physique ce qu'il y a de physique dans les conditions de l'ouïe, de la vue, du toucher, du goût et de l'odorat, mais rien du son, de la couleur, de la sensation de résistance, de la saveur ni de l'odeur, en tant que sensations. Le cœur avec tout le réseau des conduits sanguins représente la circulation dont ce système est le siège, mais, pas plus que le système nerveux et le système digestif, il ne représente les affections et les passions, le cœur moral que la main y croit
sentir en s'y posant par instinct. Le système osseux et le système musculaire représentent de la force produite, transmise et composée comme toute machine destinée à utiliser de la force, mais leurs pièces séparées les unes des autres, sans graisse ni peau, ne représentent rien de ce que nous admirons dans la Vénus de Milo.
Ainsi, chaque organe du corps humain pris à part n'a pas pour nous une propriété de représentation supérieure à celle d^uie machine industrielle; cette propriété y est même moindre que dans celle-ci, car les moteurs physiologiques nous sont encore plus inconnus que les moteurs physiques.
Or il se manifeste dans l'homme des phénomènes qui ne tombent pas sous les sens et que la science n'a pu encore identifier à ceux que les sens perçoivent ; un nom spécial les désigne, on les appelle moraux; et c'est par le caractère éminent des phénomènes moraux dont il est le sujet, que l'homme se distingue des autres animaux. Nous pouvons donc dire que rien d'essentiellement humain ne nous est exprimé par chaque organe considéré isolément, puisqu'on retrouve ce même organe chez les autres mammifères avec une forme peu différente et représentant la même fonction physiologique.
Mais aussitôt que les divers organes séparés sont réunis et rendus à leurs situations relatives de manière à reconstituer le corps entier, une sorte de transfiguration se produit. De leur mutuel rapprochement, avant même que la graisse et la peau aient revêtu leur assemblage continu, il naît une forme unique expressive. L'écorché seul
exprime déjà, mais vaguement, quelque chose de l'essence latente de l'homme. Dès lors, il se fait comme une apparition pour le spectateur : il y a visage, attitude et même regard, du moins comme dans une statue, par la seule disposition symétrique des globes des yeux; c^'est un commencement d'expression morale. Que la graisse et la peau viennent combler les sillons et raccorder les saillies de Técorché, le mot beauté sera nécessaire pour qualifier Tapparition nouvelle, bien que la vie ne s'y manifeste pas encore. Qu'enfin le réveil s'opère, que le regard s'allume, que le léger méandre qu'on nomme le sourire effleure la face, et l'apparition se sera entièrement substituée à la figure anatomique. L'expression morale, une fois dégagée, obsède l'imagination du spectateur, qui ne pourrait plus la bannir qu'en séparant de nouveau les formes organiques qu'il vient de rassembler.
N'abandonnons pas ce phénomène sans l'avoir un peu approfondi, car il est en esthétique de la plus haute importance.
Tous les organes, indépendamment de leurs destinations respectives, constituent donc, par leurs situations relatives et leur commun agencement, un organe total, qui est le corps entier, et dont la fonction absolument distincte de chacune des leurs, est uniquement d'exprimer et s'appelle la physionomie.
Mais qu'est-ce que la physionomie exprime? Et cette expression est-elle l'expression proprement dite reproductive, ou est-elle seulement symbolique? Questions extrêmement difficiles à résoudre dans certains cas et qui
ne pourront être abordées avec assurance que beaucoup plus tard, quand les sciences de la vie seront organisées et très avancées. Tout ce que nous en dirons sera donc nécessairement conjectural, et si nous y touchons, c'est qu'on s'instruit toujours, si peu que ce soit, en fouillant un sujet; on en fait du moins sortir des matériaux que de plus habiles peuvent utiHser.
Commençons par constater certaines distinctions que les hommes ont faites spontanément, toujours et partout, dans l'expression de la figure humaine. Sans être capables de définir l'essence latente exprimée, qui est sans doute fort complexe, ils reconnaissent tous que la physionomie en exprime des propriétés très différentes.
On dit, par exemple, du corps au repos, qu'il est beau ou on considère alors dans sa physionomie ce qu'elle a d'esthétique. Mais ces mots n'ont pas le même sens sur les lèvres de chacun de nous; ils ont pour l'artiste une signification particulière. Ce qu'un amoureux appelle la beauté n'est pas identique à la beauté artistique, surtout si son imagination n'a pas été enrichie et surexcitée par une haute culture. Qiiand l'éducation civilisée n'a pas détourné les instincts de leur pente naïve, ce que deux amants trouvent beau mutuellement en eux, c'est ce que la nature a mis d'attrayant dans les formes pour les amener à ses fins, c'est la beauté qu'on peut appeler ipmQment génétique, et qui peut se définir: l'expression par laquelle un organisme en sollicite un autre à la perpétuation de l'espèce. L'essence latente exprimée par la beauté génétique paraît être toute physiologique, comme l'est
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