‹ L'expression dans les beaux-artsChapitre 48 sur 68 · IMPORTANCE DE LA SYMPATHIE DANS L'ART · texte numérisé non relu

IMPORTANCE DE LA SYMPATHIE DANS L'ART

sujet sympathiquement excité à un miroir métallique qui, tout en réfléchissant l'objet, en altère l'image par sa propre couleur et sa courbure. Cette altération de l'objet par le tempérament qui le réfléchit constitue tout l'intérêt de l'oeuvre d'art, car^ c'est cette interprétation qui lui donne sa raison d'être; sinon, il faudrait dire avec Pascal : « Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux ! » Rien ne serait moins intéressant, en effet, qu'une reproduction mathématique du modèle : que gagnerait-on de plus à la regarder qu'à regarder le modèle même? C'est pourquoi les imitations serviles appelées des trompe-FœU sont dédaignées des artistes.

L'aptitude à la sympathie a donc chez l'artiste une importance toute spéciale, puisque c'est de cette aptitude que dépendent à la fois son intelligence et son interprétation du modèle dans les arts d'imitation, et que dépend la puissance expressive de ses créations dans les autres arts, tels que l'architecture et la musique.

Supposons qu'un modèle identique soit proposé à deux artistes, à deux peintres, par exemple, dont les aptitudes physiologiques soient les mêmes, c'est-à-dire dont les sensations visuelles soient toutes pareilles; ce modèle sera cependant interprété par eux tout difl"éremment. La même image, en eflet, se forme bien sur la rétine de chacun d'eux, mais ils ne la regardent pas de même, car le regard dépend de la volonté et la volonté est régie par le tempérament.

L'un de ces deux peintres, doué d'une faible aptitude

à la sympathie, reproduira très exactement sur la toile l'image visuelle qu'il perçoit, sans en faire saillir aucun caractère expressif, de sorte qu'il pourra donner à sa peinture toutes les qualités de couleur et de lumière les plus remarquables, sans dominer l'âme du spectateur, dont il flattera l'œil uniformément ; l'autre peintre, pourvu d'une aptitude très grande à la sympathie, sentira, en présence du modèle, une émodon répondant à certain caractère de celui-ci, et il sera naturellement porté à conférer toute l'importance à ce caractère. S'il est aussi bon coloriste que le premier, il intéressera comme lui par la justesse et le charme des tons, et en outre par l'expression toute personnelle qu'il a su donner à sa copie. Ne sommesnous pas en droit de le considérer comme un artiste plus richement doué, plus complet que l'autre ? Peut-on douter que l'aptitude à la sympathie, mettant en reUef le tempérament moral de l'artiste, ne rende l'œuvre plus intéressante que ne le fait la seule aptitude physiologique ? Nous supposons, remarquons-le bien, que cette dernière existe au même degré chez les deux artistes, et qu'ainsi la qualité essentielle du peintre, qui est avant tout l'excellence du sens de la vue, n'est pas sacrifiée à l'expression. Mais notre hypothèse est rarement conforme à la réahté ; l'une des aptitudes est presque toujours sacrifiée à l'autre. Il arrive très souvent que les tableaux les plus expressifs ne sont pas les meilleurs ; un simple pot de terre de Chardin, par exemple, est infiniment plus agréable à regarder qu'une peinture historique d'une couleur vulgaire. Il est si rare de rencontrer chez le même artiste les deux apti-

Page 1