CHAPITRE II
l'harmonie des sensations. — LE TEMPÉRAMENT. — l'iDÉAL. — l'originalité. — l'invention ET LA COMPOSITION. — LE SUJET ET LE MOTIF. — l'iMAGINATION. — l'eXÉCUTION. — IMPORTANCE DES APTITUDES SENSORIELLES CHEZ l'aRTISTE.
ORsauE les sensations qui sont les matériaux d'un art forment entre elles des composés agréables au sens affecté à cet art, on dit que ces composés sont harmonieux. Ce mot est applicable aux couleurs et aux lignes aussi bien qu'aux sons; il s'emploie dans tous les arts, parce que tous ont pour condition nécessaire, sinon suffisante, la justesse des rapports de leurs matériaux respectifs entre eux.
Dans une œuvre d'art, l'harmonie ainsi définie est donc une propriété à la fois mathématique et physiologique distincte de la propriété morale d'expression, encore qu'elle soit exploitée pour l'expression. Comme les lois de l'harmonie restent constantes, quel que soit le sujet traité par l'artiste, l'harmonie est en cela indépendante
LES SENS CHEZ L'ARTISTE
du sujet traité, tout en concourant à lui donner une forme. Une œuvre peut être juste ou fausse par des raisons étrangères à la conception de cette oeuvre dans l'esprit et dans le cœur. Toute production qui ne supporte pas cet examen préalable n'est pas œuvre d'art; c'est ce que veulent dire les artistes par ces mots qu'on leur entend souvent prononcer devant une œuvre manquée : « Ce n'est pas même mauvais, ça n'existe pas. » En effet, la première condition d'existence dans l'œuvre d'art n'est alors pas remplie; l'artiste y fait défaut, car un homme indifférent à l'accouplement de deux sons quelconques ou de deux couleurs quelconques, ou qui ne jouit pas d'une courbe en tant que ligne, pour qui enfin les mots juste et faux n'ont pas de signification nette, appliqués aux sensations seules, n'est pas un artiste.
Ainsi la première condition pour qu'un homme soit artiste, c'est qu'il possède au moins un sens excellent, sur la foi duquel il puisse contrôler et apprécier les rapports mathématiques des vibrations qui ébranlent ce nerf spécial, pour jouir de l'harmonie des sensations correspondant à ces vibrations.
Cette condition nécessaire n'est pas certainement sufiisante : aucun artiste ne sent sa nature entièrement définie par la seule perfection de sa vue ou de son ouïe ; cette qualité, purement passive, n'explique pas la faculté de créer qu'il doit posséder, sous peine de n'être qu'un dilettante. L'excellence d'un sens éveille en celui qui en est doué le besoin de procurer à ce sens des occasions de plaisir; et ce besoin provoque une recherche de sensa-
tions agréables qui incite à la création. Aussi les amateurs d'un art ont-ils tous essa3^é de produire, et beaucoup même s'y obstinent, malgré le peu de succès de leurs tentatives. Mais ce qui fait l'artiste, ce n'est pas le besoin de créer, c'en est la faculté. Examinons les antécédents et le développement de cette faculté.
L'aptitude organique à reconnaître les harmonies dans les sensations et à en jouir prédispose l'attention à s'y fixer; c'est cette aptitude qui fait écouter et regarder là où sans elle on n'eût fait qu'entendre et voir, mais elle n'est pas en cela créatrice. Un enfant né musicien prête l'oreille à un accord plutôt qu'à un bruit; son esprit est attentif avant d'être inventif; Imvention exige plus que de l'attention, elle nécessite l'intention, l'acte volontaire du choix. Parmi toutes les combinaisons de sensations dont un artiste apprécie la justesse en vertu de l'aptitude organique qui lui est commune avec tous les autres artistes de son espèce, il en est qui lui sont particulièrement agréables et chères, parce qu'elles correspondent à ce qu'on nomme son tempérament. Le tempérament d'un artiste c'est sa nature même, physique et morale, dans toute sa complexité, en tant qu'elle détermine son choix entre toutes les combinaisons harmonieuses des sensations propres à son art.
Le tempérament d'un artiste étant sa nature même, physique et morale, qui devient le principe de toutes ses préférences en art, c'est son tempérament qui lui fournit ce qu'on appelle son idéal; car un idéal n'est rien autre que le terme abstrait nécessaire à toute comparaison, en
LES SENS CHEZ L'ARTISTE
art comme en toute autre chose; de sorte qu'il suffit de faire un choix pour affirmer par là, bon gré mal gré, qu'on a un idéal. Il est aisé d'étabUr ce fait en examinant ce que c'est que préférer une chose à une autre. C'est, après les avoir toutes deux comparées entre elles, constater que l'une s'accorde mieux que l'autre avec notre aptitude à jouir de ces choses, aptitude sur laquelle nous mesurons leur valeur pour nous. Cette aptitude (ou prédisposition, ou penchant, ou goût, comme on voudra l'appeler) sollicite naturellement l'esprit à concevoir ce qui la satisfait le mieux; et c'est à ce type abstrait que nous rapportons les choses. En résumé, nous évaluons la qualité de chacune par cette qualité abstraite qui est notre idéal, et nous préférons celle des deux qui la possède à un plus haut point que l'autre. Le peintre le plus réaliste qui, en présence de deux objets quelconques, incline, si peu que ce soit, à copier l'un plutôt que l'autre, fait par cela seul profession d'idéal à quelque degré. Tout artiste a donc un idéal, parce qu'il n'y en a pas un seul à qui toutes les harmonies plaisent également.
Il est très important de remarquer que l'idéal d'un artiste est déterminé par son tempérament, sans y être pour cela toujours conforme; Tidéal peut être, en effet, déterminé par contraste avec le tempérament. On peut le constater chez beaucoup d'artistes dont les œuvres semblent contredire le tempérament, tandis qu'en réalité le contraste même des œuvres avec celui-ci l'atteste et l'accuse. C'est ainsi qu'on voit souvent les faibles sympathiser vivement avec la force et s'essayer à l'exprimer par
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une sorte de jalouse admiration pour ce qui leur fait défaut. Les forts, de leur côté, se complaisent souvent dans l'expression de la tendresse par la grâce. La sympathie sexuelle paraît même être fondée sur un pareil contraste. L'idéal d'un artiste peut donc, bien que déterminé par son tempérament, exprimer, non ce qu'il est, mais ce qui lui manque, et ainsi le traduire par opposition. Nous verrons que le phénomène s'observe surtout chez certains acteurs.
Un artiste forme, ou plutôt dégage, peu à peu, son tempérament, à mesure que tout son être se développe et que, par les spectacles de toutes sortes, par la connaissance des œuvres du passé, par les leçons^ il rencontre dans l'infinité des combinaisons harmonieuses celles qui s'accommodent le mieux à sa nature et en sont la plus exacte expression; il les fait siennes, il en compose pour ainsi dire son clavier. Cette sélection accuse de plus en plus l'individu dans ses œuvres, se continue aussi longtemps que dure la vie de Tartiste, et fonde ce qu'on nomme son originalité. Dès que le tempérament dégagé a suffisamment précisé l'idéal de l'artiste, il invente et compose avec une originalité croissante, jusqu'à ce qu'il ait épuisé son propre fonds. Alors il commence à se répéter, ou, ce qui est pis, à chercher du nouveau hors de son tempérament, ce qui ne produit que des œuvres étranges et sans vie.
L'invention consiste à provoquer entre les sensations des rapprochements harmonieux qui ne sont pas tous donnés par la réaUté perçue, et qui parfois même, comme