CHAPITRE VI
l'expression dans la danse. — DÉFINITION DE LA DANSE. — ROLE DE LA MUSIQUE DANS LA DANSE. — EN Q.UOI l'expression DE LA DANSE DIFFÈRE DE CELLE DE LA STATUAIRE. — APTITUDES DU DANSEUR.
] ANS les arts dont nous nous sommes occupé jusqu'ici, l'artiste pose son œuvre hors de lui en communiquant la forme qu'il a conçue à une matière extérieure. Il se sépare de sa création et en devient indépendant. Toutefois, dans la musique exécutée, surtout dans la musique vocale, on peut dire que l'œuvre reste attachée à l'exécutant, qu'elle est partie intégrante de son être ; sa personne physique y est engagée, car le chant n'existe qu'autant que l'air est ébranlé par les vibrations du larynx. Dans la danse et dans l'art dramatique, le corps de l'artiste est entièrement Hé à son œuvre, il en constitue la matière. Le danseur et le comédien se font eux-mêmes objets d'art; c'est eux-
mêmes qu'ils exposent à la vue. La danse va faire l'objet du présent chapitre.
Tout mouvement d'un corps implique un déplacement et une durée de ce déplacement. Tant que le mouvement du corps n'est soumis à aucune loi déterminée liant la trajectoire au temps, il ne peut être question de la danse. Mais aussitôt qu'un rapport constant quelconque s'établit entre la succession des positions et celle des moments, la condition fondamentale de la danse est«posée. Le plus simple rapport constant qui puisse exister entre ces deux facteurs est la vitesse uniforme, c'est-à-dire une relation telle que la grandeur du trajet soit la même dans le même temps. La marche d'un homme sur un chemin horizontal qui ne lui oppose aucun obstacle suit spontanément cette loi. Il y a dans la seule régularité de la marche quelque chose d'agréable que sentent les gens qui vont ensemble au pas, parce que leur accord même, établi par la volonté, leur rend consciente l'uniformité de la vitesse. Ce sentiment agréable devient plus vif si la rencontre périodique du pied avec le sol est accompagnée d'un son périodique aussi, de sorte que l'égale durée de chaque pas soit mesurée par un égal intervalle de temps entre deux sons. L'uniformité de la vitesse est alors sentie plus aisément, parce que deux sens^ au Heu d'un, l'accusent; l'esprit mesure au moyen de la vue le trajet parcouru, et au moyen de l'ouïe la durée de ce trajet. Les sons périodiques servent en quelque sorte de jalons très distincts dans la durée. Voilà pourquoi les marcheurs font volontiers sonner leurs pas, et trouvent dans les battements
du tambour un précieux auxiliaire. La danse est en germe dans ce simple mouvement cadencé.
Supposons maintenant que la vitesse, au lieu d'être uniforme, varie; il pourra néanmoins y avoir cadence encore, si, parmi les rencontres successives du pied avec le sol, quelques-unes coïncident périodiquement avec des moments qui divisent la durée en intervalles égaux ; si, par exemple, ces rencontres se succèdent par intervalles de quelques secondes, assez courts pour que l'esprit puisse aisément les évaluer et les reconnaître égaux. Ce retour régulier de certaines rencontres du pied avec le sol crée dans l'esprit une prévision et une attente qui ne sont jamais déçues ; de là une satisfaction. C'est donc au fond l'uniformité encore qui fait plaisir dans ce cas, et comme elle est perçue dans la variété, elle n'en est que plus surprenante et partant plus sensible. Cette division de la durée en intervalles égaux par des moments marqués et prévus où finissent et se renouvellent les périodes successives d'un mouvement, s'appelle la mesure. Chacun de ces intervalles est lui-même subdivisé en un certain nombre de temps égaux. Battre la mesure, c'est accuser par un signal quelconque, qui peut être un geste ou un bruit, chaque moment qui divise la durée. On voit que la danse n'est pas nécessairement réglée par des sons, puisque la mesure peut être battue par un geste muet, et en elîet les sourds peuvent danser dès qu'ils ont reconnu que le geste divise également la durée.
Mais si la musique n'est pas la condition essentielle de la danse, elle en est l'accompagnement naturel, par la
raison qu'elle implique la mesure et la fournit à la danse, avec l'avantage d'ajouter le plaisir de l'oreille au plaisir des yeux.
La danse, considérée comme un art, peut donc se définir une composition des mouvements de la grâce sollicités et réglés par la musique.
Nous disons sollicités, parce que l'expression de la musique détermine celle de la grâce. Ce concert de deux expressions parallèles simultanément empruntées, l'une à une perception visuelle, et l'autre à une perception auditive, est très intéressant à étudier, car on y peut surprendre dans une parfaite identification les caractères expressifs communs aux figures mobiles et aux sons. Si Ton considère que les sons se succèdent dans le champ de la mémoire sans y être susceptibles d'orientation variable, et que les figures se définissent, au contraire , par des orientations, on se demande quel peut être le caractère expressif commun à ces deux genres de perceptions. Ce caractère est celui de la grâce même, telle que nous l'avons définie au chapitre des arts décoratifs, c'est-à-dire une continuelle facilité à percevoir jointe à une continuelle surprise sans déception. Mais dans la danse la figure est mobile, et c'est dans le mouvement surtout, plus ou moins languissant ou précipité, qu'il faut chercher le principal caractère expressif commun avec la musique ; nous savons, en effet, que la lenteur et la rapidité de succession des notes en constituent le caractère expressif le plus important. Ajoutons enfin que la qualité effective du son qui est due au timbre est aussi puissam-
ment expressive, mais il n'y a dans la figure aucune qualité correspondante à celle du timbre. Aussi, ce qu'il y a d'agréable dans le timbre accompagne et accroît le charme de la grâce linéaire sans y être identique.
A première vue, on serait tenté de voir dans la danse la statuaire en mouvement. Tout ne serait pas erroné dans cette définition, car la beauté plastique sert merveilleusement l'artiste en chorégraphie. Mais, en y regardant de plus près, on reconnaît vite que l'expression propre à la danse diffère beaucoup de l'expression sculpturale. Celle-ci n'est point essentiellement passionnelle; le sculpteur doit même craindre, comme nous l'avons déjà fait observer, que la vivacité impérieuse de l'expression passionnelle n'éclipse l'expression calme de la beauté plastique. Ce qu'exprime surtout la danse, grâce au concours de l'expression musicale qui précise la sienne, c'est au contraire la joie amoureuse dans toutes ses nuances, une joie animée quoique sereine. Pour celui qui l'observe d'un point de vue élevé, la danse peut faire naître une extase particulière en sollicitant l'âme à rêver une vie supérieure où tout serait aisé et en même temps réglé, en un mot harmonieux. Toutefois, si, par les aspirations qu'elles suscitent, les compositions chorégraphiques peuvent à bon droit être dites belles, on ne peut jamais les qualifier de subUmes; d'une part, en effet, les promesses de bonheur qu'elles nous font ne s'adressent pas à nos facultés les plus hautes, et, d'autre part, la danse a quelque chose d'un jeu; les grands efforts qu'il faut faire pour y exceller y sont tout à fait dissimulés, la perfection
de cet art consiste même à les déguiser, de sorte que le triomphe de la volonté n'y est pas du tout apparent. En somme, la danse est une mimique de sentiments qui excluent la douleur; c'est à la fois le principe de son charme et la cause de son infériorité morale.
La chorégraphie est un art avant tout décoratif. Il est vrai que l'expression objective de la beauté corporelle y est impliquée, et c'est même pour cela que nous avons dû lui marquer sa place à la suite de la statuaire, mais la trajectoire des mouvements qui composent un ballet est tout à fait assimilable à une figure purement décorative ; à ce titre, l'expression subjective y prend la plus grande importance. On objectera peut-être qu'un ballet représente souvent une scène dramatique, et qu'ainsi l'expression en est objectivée; mais il est évident que la donnée dramatique d'un ballet est bien plutôt la matière d'un rêve qu'un sujet fourni par la vie réelle. La vraisemblance en est bannie comme incompatible avec les figures mêmes de la danse, car, dans sa mimique, le danseur ne fait jamais le geste nécessaire et suffisant à l'expression naturelle de l'état moral qui lui est attribué; son geste est toujours un dessin d'ornement, par le développement gracieux, mais exagéré^ qu'il lui donne. Est-il besoin d'ajouter que le drame muet qui sert de thème au ballet est condamné à la plus grande simplicité pour demeurer intelligible, et n'offre qu'un intérêt, celui de prêter un lien à la composition chorégraphique ; l'objectivité en est donc indifférente et négligeable.
Parmi les aptitudes requises pour danser avec grâce.
la vigueur et la souplesse sont si nécessaires, et il faut tant et de si longs exercices pour les acquérir, que l'artiste est obligé de devenir un peu acrobate; il est jugé comme tel par les spectateurs irréfléchis; pour quelques-uns même le danseur n'est qu'un animal bien dressé. Mais pour quiconque approfondit l'essence de la chorégraphie, cet art a sa dignité tout comme les autres; du moins, il est impossible au philosophe qui l'analyse de ne pas reconnaître que les aptitudes esthétiques y sont toutes appHcables; l'élégance et le goût trouvent à se révéler dans chaque pas et dans chaque attitude, et ces qualités expriment la distinction la plus intime de l'âme. S'il est dangereux pour la dignité de demeurer médiocre dans l'art de h danse, parce que l'exhibition de la personne physique n'y est alors pas rachetée par le prestige moral du talent, on mérite l'admiration dès qu'on y excelle.