II. Les commentaires de M. Thury
M. Thury professeur à l'Université de Genève, qui prit part aux expériences de M. de Gaspariu à Valleyres, publia de son côté, en 1855, une brochure de 64 pages in-8°, sous le titre : Lefi labiés tournantes, considérées au point de vue de la question de physique générale qui s'y rattache.
Cette brochure est devenue très rare ; je n'ai pu me la procurer, mais M. Thury en a résumé les points principaux dans une annexe à la troisième édition de l'ouvrage de Gasparin imprimée en 1888.
Les trente-trois années, dit-il, quL nous séparent du temps de l'épidémie des tables tournantes et de la première publication du livre sérieux de M. Agénor de Gasparin, n'ont amené aucun progrès dans la connaissance des phénomènes sur lesquels l'auteur du livre s'était efforcé d'attirer l'attention des physiciens. Cependant la question n'est pas morte, nous en avons la certitude. Son heure n'est pas venue, parce qu'il n'existe pas encore, dans la science actuelle des faits qui l'appellent, l'éclairent, et lui donnent sa valeur propre. Le temps viendra, où son édifice sera construit avec les pierres d'attente posées en 1854. Trente années sont un court espace : bien d'autres découvertes ont attendu davantage, depuis le moment oii le fait capital sur lequel elles reposent est venu à la lumière, jusqu'au jour où il a reçu de quelqu'homme de génie l'impulsion et le développemeut.
Thury passe ensuite à la description d'un grand nombre d'expériences ; je ne reproduis ici que celles où il est question des mouvements sans contact.
M. Figuier se croit autorisé à nier à priori la possibilité du résultat principal des expériences de Valleyres. Le mouvement des corps inertes sans le contact des mains est, selon lui, une impossibilité manifeste, dont il se débarrasse préalablement, ce qui facilita beaucoup Tapplication de ses propres théories.
Quand l'impossibilité d une chose est démontrée, on peut, il est vrai, se débarrasser de cette chose, sans se donner la peine d'examiner les preuves à l'aide desquelles des hommes ignorants peuvent l'établir. Les preuves, dans ce cas, ne peuvent être qu'illusoires.
Mais comment M. Figuier, qui s'est beaucoup occupé de l'histoire des sciences, peut-il oublier que les faits réellement nouveaux, c'est-à-dire sans connexion évidente avec ce qui était connu auparavant, se montrent toujours avec le caractère d'impossibilité apparente, manifeste ? On se demande alors quel est le vrai critère à l'aide duquel on peut reconnaître qu'une chose est impossible. Il ne saurait y en avoir d'autres que l'existence d'une démonstration d'impossibilité. Quand cette démonstration n'existe pas, l'impossibilité est un simple préjugé.
Dans le cas actuel, où serait la simple démonstration de l'impossibilité des mouvements sans contact ? Il y a des forces qui meuvent les corps à distance (ce qui ne veut pas dire sans intermédiaires) ; telles sont l'électricité et le magnétisme. La volonté, qui est une force de détermination, agit sur quelques parties du système nerveux, suivant un mode qui est parfaitement inconnu.
Il résulte de l'ignorance oh nous sommes de ce mode que personne ne peut affirmer l'impossibilité d'une action de la volonté sur la matière en général, dans certaines conditions spéciales. On peut seulement objecter que cela ne s'est jamais vu ou du moins n'a jamais été constaté d'une manière certaine. Sommes-nous donc requis de nier la possibilité de
iottt fait qui n'a pas encore été sûrement observé ? Ce serait la fin de tout progrès scientifique.
Un semblant de démonstration de l'impossibilité des mouvements sans contact, consisterait h présenter ces mouvements comme un effet sans cause, en affirmant qu'il n'y a pas de force dépensée. Mais il est facile de répondre que la fatigue des opérateurs, pour un même effet produit, est bien plus grande dans le mouvement sans contact que par une action musculaire produisant le même résultat. Il y a donc plus de force dépensée dans le premier cas, et il s'agit simplement d'un emploi différent de la force. Les nerfs et les muscles, qui d'ailleurs n'existent pas cbez les animaux très inférieurs, représentent simplement la matière spécialisée en vue de la meilleure utilisation possible de la force. - J'admets pleinement que les faits nouveaux sortant des analogies connues, doivent être établis de la manière la plus ■claire et sans équivoque possible. Admettez que cette condition ne fût qu'à peu près remplie dans le cas actuel ; en- ■core cela serait-il suffisant pour justifier un examen attentif, plus scientifique et plus intelligent qu'un sommaire dédain.
La recherche scientifique est, d'ailleurs, toujours progressive ; ce n'est jamais du premier saut que l'on atteint à la connaissance parfaite. Les conditions dans lesquelles se produit un phénomène, les conditions précises, nécessaires et suffisantes pour qu'il se montre, souvent complexes, peuvent n'être que le dernier résultat des investigations. Il n'est donc pas raisonnable d'exiger, sous prétexte de déterminisme, que tout fait nouveau puisse être constamment amené à volonté par l'expérimentateur. Quand le fait se produit, on le constate et on l'étudié. S'il fallait ne tenir aucun compte des premières observations, toute recherche ultérieure deviendrait impossible et les sciences d'observation n'existeraient pas.
C'est donc une exigence injustifiée que formule M. Figuier, lorsqu'il reproche à M. de Gasparin de n'avoir pu, dans
quelques circonstances, reproduire le phénomène du mou- \^ement des corps inertes sans le contact des mains. Deux facteurs pouvaient manquer, la connaissance exacte des conditions du phénomène et la force nécessaire pour le produire. Mais ces résultats négatifs laissent intacts les faits^ positifs antérieurement constatés.
Ceux-ci existent-ils réellement ?
... Il me sera permis de rappeler seulement ici trois expériences, qui me semblent être parfaitement suffisantes pour établir le fait du mouvement des corps inertes sans le contact des mains.
J'ai été témoin des deux premières, et la troisième, quej'avais suggérée, a été faite sous les yeux d'hommes de^ science bien connus.
Les expériences où l'action des mains s'exerce à distance et celle du soulèvement sont les plus difficiles à réussir. Elles doivent toujours être précédées de celles avec contact, servant comme exercice préparatoire à développer puissamment chez les expérimentateurs cet état particulier qui est une des conditions de l'apparition des phénomènes. Il est du reste ind fférent que la préparation se fasse sur une autre table. Quand elle avait lieu sur le môme meuble, la période de préparation était séparée de Faction finale par un moment d'arrêt, pour éviter l'objection fondée sur l'existence d'un mouvement acquis.
Première expérience. — Table ronde de 82 centimètres de diamètre, à trépied, sans roulettes. Plancher très peu lisse ; un effort de 2 à 3 kilogrammes, appliqué tangentiellement sur le bord du plateau, est nécessaire pour donner au meuble un mouvement de rotation.
Action de 8 à 10 personnes réunies. Je place mon œil et je le maintiens dans le prolongement du plateau, i)our m'assurer de l'absence de contact des doigts, qui se tiennent à deux ou trois centimètres de la surface du meuble. En môme temps, M. Edmond Boissier surveille le trépied et la
surface inférieure du plateau. — Puis nous répétons l'expérience en changeant les rôles. — On ne surprend aucun contact des opérateurs avec la table qui tantôt se balance, tantôt tourne autour d'elle-même, d'un demi-tour à un tour ou deux. Cependant la surveillance est un peu difficile à <»use du grand nombre des opérateurs. Cet inconvénient n'existe plus dans l'expérience suivante.
Deuxième expérience. — Deux personnes seulement, M°*» de ijasparin et M™" Doxat, entraînent, sans le toucher, un guéridon qui tourne et se balance sous leurs mains tenues à deux ou trois centimètres de distance du plateau. Ayant réussi à voir constamment l'espace libre entre les mains et la surface du guéridon, je suis sûr qu'il n'y a pas eu de contact, pendant quatre ou cinq révolutions du meuble.
Cette expérience m'a si vivement frappé, qu'aujourd'hui encore, à trente-trois ans de distance, je la revois comme au jour où j'en fus le témoin. Aucun doute n'était plus possible ; le mouvement des corps inertes par l'effet de la volonté humaine, et sans action mécanique directe, était donc bien un fait réel. Et puisque ce fait existe, il est possible, malgré toutes les objections que l'on peut faire à priori.
Troisième expérience. — Une couche très légère de farine a été répandue sur la table en repos, presque instantanément, à l'aide d'un soufflet à soufrer la vigne. L'action des mains placées à distance a entraîné le meuble. Puis on a fait l'inspection de la couche de farine qui était demeurée vierge de tout contact. On s'était assuré que le moindre attouchement laissait des traces apparentes sur la couche de farine, et que les ébranlements et les secousses ne suffisaient pas pour faire disparaître ces traces. Cette troisième expérience a eu pour témoin et pour contrôleur scientifique, le comte de Gasparin, membre de l'Académie des sciences de Paris, et ancien ministre. Répétée à plusieurs reprises et
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dans des jours différents, elle a toujours donné les mémes^ résultats.
M. Frédéric de Rougemont, en mai ou juin 1853, obtenait des effets semblables. Au Valentin, près dTverdon,* cinq personnes assises autour d'une table légère tenaient leurs mains à trois quarts de pouce au-dessus du plateau. La table tourna, les opérateurs restant immobiles. L'épreuve fut répétée à plusieurs reprises avec le même succès, on s'assurait avec la lumière si aucun doigt ne reposait sur te plateau et l'on surveillait aussi les pieds.
M. de Rougemont était un homme d'une grande valeur intellectuelle et morale, et l'une des meilleures gloires de notre Suisse romande.
L'auteur de ces lignes, qui, d'ailleurs, ne s'est jamais ex» ploité lui-même au profit de sa réputetion comme ses amis le savent, avait tout à perdre pour sa carrière comme témoin d'un phénomène aussi étrange que le mouvement sans contect. 11 l'a fait parce que le premier devoir d'un homme de science est de rendre témoignage à la vérité.