‹ L'extériorisation de la motricité (volume 2)Chapitre 3 sur 61 · I. — Ses débuts · texte numérisé non relu

I. — Ses débuts

Le grand public fut mis au courant, pour la première fois, des merveilleuses facultés d'Eusapia par une lettre insérée dans un journal de Rome, le 9 août 1888. Cette lettre était adressée au professeur LomWoso. En voici la traduction.

Monsieur,

Dans votre article : Influence de la civilisation sur le Génie, publié dans le numéro 29 de la Fanfulla della Do- MiNicA, parmi d'incontestables beautés de style et de lo- . gique, j'ai vu une phrase très heureuse qui me semble la synthèse du mouvement scientifique (à partir du moment où l'homime inventa ce casse-tète nommé alphabet) jusqu'à notre époque. Cette phrase la voici :

« Chaque siècle est prématuré pour les découvertes qu'il ne voit pas naître, parce qu'il ne s'aperçoit pas de sa propre

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incapacité et des moyens qui loi manquent ponr faire les antres décon vertes. La répétition d*nne même manifestation, en s'imprimant sur les cerveaux, prépare les esprits et les rend de moins en moins incapables de décou\Tir les lois auxquelles cette manifestatioii est soumise. Quinze ou vingt ans suffisent pour faire admirer par tout le monde une découverte traitée de folie au moment oii elle fut faite ; maintenant encore, les sociétés académiques rient de rh>'pnotisme et de Thoméopathie : qui sait si mes amis et mof. qui rions du spiritisme, nous ne sommes pas dans Terreur, précisément comme le sont les hypnotisés f grâce à Tillusion qui nous entoure, nous sonmies peut être incapables de reconnaître que nous nous trompons ; et connue beaucoup d'aliénés, nous plaçant à Topposé du vrai, nous rions de ceux qui ne sont pas avec nous. »

Frappé de cette phrase si spirituelle et que je trouve par hazard appropriée à un certain fait dont je m'occupe depuis quelque temps, je la recueille avec joie, sans retard, sans coomientaire qui en changent le sens ; et, me conformant aux règles d'une parfaite chevalerie, je m'en sers connue d'une provocation.

Les conséquences de ce défi ne seront ni dangereuses, ni sanglantes ; nous combattrons loyalement, et, quels que puissent être les résultats de la rencontre, que je succombe ou que je fasse fléchir la partie adverse, ce sera toujours d'une manière bienveillante ; l'issue amènera l'amendement d'un des deux adversaires, et sera, de toute façon, utile à la grande cause de la vérité.

On parle beaucoup maintenant d'une maladie particulière que l'on rencontre dans l'organisme humain ; on la constate tous les jours, mais on en ignore la cause et l'on ne sait quel nom lui donner. Cette maladie est évidente ; ses effets sensibles sont prouvés par l'expérience et se rapportent surtout au sens du toucher, c'est-à-dire au contrôle général de toute connaissance.

LES DEBUTS D EUSAPIA

A son sujet, on réclame instamment Texamen de science contemporaine /mais celle-ci, pour toute répons s'en moque avec le rire ironique de Pyrrhon, préciséme parce que, coBa»e on l'a dit, le siècle n'est pas prêt.

Mais l'auteur de la pkrase que j'ai citée plus haut ne ] certainement pas écrite pour le seul plaisir de l'écrire ; me semble, au contraire, qu'il ne sourira pas dédaigneus ment si on l'invite à observer un cas particulier, digi d'attirer l'attention et d'occuper sérieusement l'esprit d'i Lombroso.

Je veux parler ici d'une malade qui appeirtient à la clas la plus humble de la société ; elle est âgée de trente ans peu près, et elle est très ignorante ; son regard n'est fascinateur, ni doué de cette force que les criminalist modernes nomment irrésistible, mais elle peut, quand el le désire, soit de jour, spit de nuit, par des phénomèn surprenants de sa maladie, divertir pendant une heure i groupe de curieux plus ou moins sceptiques, plus ou moi faciles à contenter.

Attachée sur un siège ou tenue fortement par les br des curieux, elle attire les meubles qui l'entourent, les so lève, les tient élevés en l'air comme le cercueil de Mahom et les fait redescendre avec des mouvements ondulatoir comme s'ils obéissaient à une volonté étrangère ; e augmente leur poids on les rend plus légers selon son bi plaisir ; elle frappe, martèle les murs, le plafond, leplanch avec rythme et cadence, en répondant aux demandes d assistants ; des lueurs semblables à celles de l'électric jaiQissent de son corps, l'enveloppent ou entourent j assistants de ces scènes merveilleuses ; elle dessine tout qu'on veut sur les cartes qu'on lui présente, chiffres, sign tures, nombres, phrases, en étendant seulement la ma vers l'endroit indiqué ; si l'on place dans im coin de chambre un vase avec une couche d'argile moUe, on trou\ après quelques instants, l'empreinte d'une petite main <

cVune grande main, l'empreinte d'un visage d'une admirable précision, vu de face ou de profil, de laquelle on peut ensuite tirer un masque en plâtre ; on a conservé de cette façon les portraits d'un visage vu en différentes situations, et ceux qui le désirent peuvent ainsi faire de sérieuses et importantes études.

Cette femme s'élève en l'air, quels que soient les liens qui la retiennent ; elle reste ainsi, paraissant couchée dans le vide, contrairement à toutes les lois de la statique et semble s'affranchir des lois de la gravité ; elle fait résonner les instruments de musique, orgues, cloches, tambours, comme s'ils étaient touchés par des mains ou agités par le souffle de gnomes invisibles.

Vous nommerez cela un cas particulier d'hypnotisme ; vous direz que cette malade est un fakir en jupon, que vous l'enfermeriez dans un hôpital... Je vous en prie, éminent professeur, ne déplacez pas la question. L'hypnotisme, on le sait, ne cause que l'illusion d'un moment ; après la séance tout reprend sa forme primitive. Mais ici le cas est différent ; pendant les jours qui suivent ces scènes merveilleuses, il reste des traces, des documents dignes de considérations.

Que pensez-vous de cela ?

Mais permettez-moi de continuer. Cette femme, en certaines occasions peut grandir de plus de dix centimètres ; elle est comme une poupée de gutta-percha, comme un automate d'un nouveau genre ; elle prend des formes bizarres ; combien de jambes et de l)ras a-t-elle ? nous n'en savons rien.

Tandis que ses membres sont retenus par les assistants les plus incrédules, nous en voyons paraître d'autres, sans savoir d'où ils sortent ; Les chaussures sont trop petites pour renfermer les pieds ensorcelés, et cette circonstance particulière laisse soupçonner l'intervention d'un pouvoir mystérieux.

On ne peut attribuer à la prestidigitation toutes ces manœuvres extraordinaires ; vous dites qu'on doit être en garde contre toute supercherie, faire une perquisition scrupuleuse sur la personne dont je parle afin d'empêcher le mensonge ou la fraude. Sachez que les faits ne répondent pas toujours à l'attention inquiète des assistants ; et ceci est encore un mystère à expliquer, qui, bien considéré, prouve que rindi\idu qui opère n'est pas le seul arbitre de ces merveilles. Sans doute, il possède l'exclusive faculté de ces actes prodigieux, mais ils ne peuvent se produire qu'avec le concours d'un agent ignoré, un être que nous nommons le Deiis ex machina.

De tout cela résultent la grande difficulté d'étudier 1^ fond de cette stupéfiante charlatannerie et la nécessité de faire une série d'expériences pour en rassembler un certain nombre capables d'éclairer les dupes et de vaincre l'opiniâtreté des querelleurs, lesquels, on le sait, nient le privilège des esprits observateurs. Ces querelleurs, sur un simple indice, découvrent l'évidence des forces cachées dans la Nature ; de la chute d'une pomme, du mouvement d'un pendule, ils déduisent les grandes lois qui gouvernent l'univers.

Or, voici ma provocation. Si vous n'avez pas écrit la phrase citée plus haut pour le seul plaisir de l'écrire, si vous avez véritablement l'amour de la Science, si vous êtes sans préjugés, vous, le premier aliéniste de l'Italie, ayez l'obligeance de venir sur le terrain, et soyez persuadé que vous allez vous mesurer avec un galant homme.

Quand vous pourrez prendre une semaine de congé, laissez vos chères études, et, au lieu d'aller à la campagne, désignez-moi un endroit où nous puissions nous rencontrer : choisissez le moment qui vous agréera davantage et je vous présenterai ma magicienne.

Vous aurez une chambre où vous entrerez seul avant l'expérience ; là, vous placerez les meubles et les instru-

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ments de musique comme vous voudrez ; vous fermerez la porte à clef. Je crois inutile de vous présenter la dame dans le costume adopté au paradis terrestre, parce que cette nouvelle Eve est incapable de prendre sa revanche sur le serpent et de le séduire.

Quatre Messieurs nous assisteront, comme il convient en toutes rencontres chevaleresques ; vous en choisirez deux que je ne verrai qu'au moment de la rencontre, et j'amènerai les deux autres.

Jamais de mdlleures conditions n'ont pu être réunies par les Chevaliers de la Table ronde. Il est évident que si l'expérience ne réussit pas, je n'en saurai accuser que les rigueurs du destin ; vous me jugerez seulement comme un halluciné qui souhaite d'être guéri de ses extravagances. Mais, si le succès couronne nos efforts, votre loyauté vous imposera le devoir d'écrire un article, dans lequel, sans circonlocution, réticence, ni malentendu, vous attesterez la réaUté des mystérieux phénomènes et vous promettrez d'en rechercher les causes.

Si vous refusez cette rencontre, expliquez-moi cette phrase : le siècle n'est pas prêt. Sans doute cela peut s'appliquer aux intelligences vulgaires, mais non à un Lombroso auquel s'adresse ce conseil du Dante : Avec la vérité, Vhonneur doit fermer les lèvres du mensonge.

Votre tout dévoué et respectueux Professeur Chiaïa, Ercole.

Cette brillante ouverture, destinée à piquer la curiosité du lecteur, semble ne devoir considérée que comme un exposé plus ou moins fantaisiste de ce que Timagination peut attribuer aux facultés d'Eusapia exaltées jusqu'au suprême degré ; beaucoup des faits les plus extraordinaires qui y sont relatés n'ont pu être, en effet.

observés par les savants dont je vais exposer les expériences. Toutefois, avant de porter un jugement définitif, il faut remarquer que le contrôle rigoureux auquel était soumis le médium dans ces expériences lui imposait une gêne physique et morale qui pouvait nuire au développement des phénomènes.

Quoiqu'il en soit, Lombroso n'accepta pas ce bruyant défi et, quelques mois après (juin 1889), M. Chiaïa adressait au congrès spirite de Paris la communication suivante, très merveilleuse encore, mais dont la forme est plus propre à inspirer confiance au lecteur.

... Nous étions quatre amis, autour de la table de rigueur, outre le médium Ëusapia Paladino. Les places d'honneur, c'est-à-dire celles aux côtés du médium étaient prises : à gauche par M. Tassi, de Pérouze ; à droite par le professeur don Manuel Otéro Acévédo. de Madrid, qui est à Naples depuis deux mois. Il est venu tout exprès pour observer et étudier de visu les phénomènes que j'ai déjà mentionnés en d'autres occasions.

Le professeur Otéro était cuirassé d'incrédulité, mais c'est un observateur scrupuleux ; j'ai le droit de supposer qu'il est la réincarnation d'un inquisiteur des temps de Torquémada, à en juger par sa manière de her le médium et de le mettre dans l'impossibilité de faire le moindre mouvement. Je dois ajouter encore que, pour le convaincre toujours davantage de la sincérité des phénomènes, j'ai exigé plusieurs fois de faire les expériences, non pas chez moi, mais chez lui, c'est-à-dire dans sa chambre d'hôtel.

Après les préludes habituels de presque toutes ces séances, tels que : soulèvement de la table, coups au milieu de celle-ci, échange de saints et de révérences spéciales à l'adresse du professeur Otéro, l'esprit familier, qui, vous le savez, s'est toujours révélé sous le nom de John King, se déclara de bonne humeur et très heureux

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qu'on lui donnât l'occasion de tenter la con> matérialiste de cette trempe.

Fidèle à sa promesse, il commença à approche de la table en leur imprimant divers mouvemen mettant l'une sur Tautre. Il laissait entrevoir un bras mystérieux qui sortait de dessous la rc dium, bras que l'on pouvait très bien toucher pc qu'on n'était pas en proie à une hallucination mène qui se produit souvent en pleine lumière € plus évidents, car il exclut toute fraude et il s seul, à briser la cuirasse du plus obstiné saint T

L'esprit de John nous pria ensuite de modérer en baissant le gaz jusqu'au point désiré pai injonction (qui est toujours un peu suspect assiste la première fois, à ces expériences) d'espérer que les phénomènes allaient deveni naires ; l'émotion gagna les assistants. Au b( d'instants, pendant lesquels on n'entendait que ment habituel des dents du médium qui est danî léthargie, Ëusapia, au lieu de causer comme très mauvais patois napolitain, commença à paj italien en priant les personnes assises à ses c tenir les mains et les pieds. Puis, sans entendre frottement, ni aucun mouvement rapide de sa p même la plus légère ondulation de la table laquelle nous nous trouvions, MM. Otéro et Tasi près du médium, s'aperçurent les premiers d'un inattendue ; car ils se sentirent soulever tout les bras et, ne voulant jamais quitter les mains i ils durent l'accompagner dans son ascension. Ce dide de lévitation est d'autant plus digne d'att( avait eu lieu sous la plus rigoureuse surveillan une légèreté telle qu'on semblait soulever une qui surprit surtout ces messieurs, ce fut de sent pieds du médium posés sur la petite surface

(0"80, sur 0"60) déjà en partie couverte par les mains de quatre assistants, sans qu'aucune de ces mains fut touchée, quoiqu'on fut dans Tobscurité la plus complète.

Bien qu'étourdis par un fait si extraordinaire et si imprévu, Tun de nous demanda à John s'il lui serait possible de soulever un peu le médium de dessus la table, à pieds oints, de manière à nous permettre de constater encore mieux le soulèvement. De suite, sans discuter la demande exigeante et malicieuse, Ëusapia fut soulevée de dessus la table, de 10 à 15 centimètres; chacun de nous pût librement passer la main sous les pieds de la « magicienne » suspendue en l'air !

En vous racontant ceci, je ne sais quel sentiment est le plus fort en moi ; est-ce la satisfaction d'avoir obtenu un phénomène si magnifique, si merveilleux, ou bien es1r-ce le soupçon pénible d'être pris pour visionnaire, même par mes plus intimes amis ? — Heureusement nous étions quatre, y compris l'Espagnol toujours soupçonneux et deux demicroyants bien disposés à accepter l'évidence des faits.

Quand notre magicienne voulut descendre de la table, sans notre aide, avec une adresse non moins merveilleuse que celle employée pour monter, nous eûmes d'autres sujets d'étonnement. Nous trouvâmes le médium étendu, la tète et une petite partie du dos appuyée sur le rebord de la table, le reste du corps horizontalement droit comme une barre et sans aucun autre appui à sa partie inférieure, tandis que la robe était adhérente aux ja^nljes, comme si elle était liée ou cousue autour d'elle. Bien que produit dans l'obscurité, ce fait important fût (inutile de le répéter) surveillé scrupuleusement, avec le plus grand soin, par tous, et de manière à le rendre plus évident que s'il eut eu lieu en plein jour.

Du reste j'ai eu l'occasion d'être témoin d'une chose plus extraordinaire encore. Un soir, je vis le médium, étendu rigide dans l'état le plus complet de catalepsie, se tenir dans la position horizontale avec la têle seulement appuyée sur le

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rébord de la table, pendant cinq minutes à la lumière du gaz, en présence des professeurs de Cintiis, D^ Capuano l'écrivain bien connu, M. Frédéric Verdinois et autres personnages.

Ce qui accrût Tétonnement ce fut, après nous être réunis autour de la table et avoir fait Yobscurité selon Tordre de John, de trouver sous la l^ète du médium un matelas enroulé qui se trouvait auparavant dans un coin de la chambre à côté de celle oii nous nous trouvions. Il nous sembla moins étonnant de trouver là ce matelas, transporté par un domestique mystérieux et invisible, que de penser que cettemasse assez volumineuse avait pu passer entre nos bras réunis comme ils l'étaient, sans nous toucher, dans cette parfaite obscurité, pour se poser avec une sollicitude ton— chante sous la tète du médium qui, sans cela, eût été fort mal à l'aise sur le bois de la table...

Après avoir remis tout à sa place et au court repos, ayant de nouveau éteint le gaz, nous nous remimes autour de la tôble... Bientôt nous vîmes émaner du corps d'Eusapia une quantité de petites flammes bleuâtres qui s'élançaient en l'air en diverses directions ; quelques-unes en arrivant très haut se séparaient en trois ou quatre plus petites. En proie à une profonde émotion, le professeur espagnol eût l'idée de demander à John s'il voulait éclairer avec ces flammes le cadran de sa montre posée sur la table, pour voir l'heure, parce qu'il était déjà très tard. De suite Eusapia se mit à souffler de toute la force de ses poumons vers la montre, et, après quelques secondes, une plaque de lumière lunaire^ large comme le verre du cadran, vint s'y poser, permettant de le voir parfaitement et ^ clairement ; puis, comme par un coup de main invisible, la montre éclairée fit toute seule un tour en Fair et revint se poser sur la table.

Rendu plus hardi par cette complaisance, le professeur espagnol eut une autre idée : Peux-tu, cher John, essayer de remonter ma montre ? Ceci à peine dit, la chaîne et la

montre s'élevèrent en cliquetant jusqu'à toucher le plafond, et nous entendîmes distinctement le grincement du remontoir mû par une main experte, comme celle de tous les mortels habitués h ce petit ennui quotidien.

Mais quelle était cette main mystérieuse, qui accomplissait si bien cette opération, qui soutenait la montre même ! Ce problème assez difficile troubla surtout l'esprit de celui qui, peut-être avec malice, l'avait provoqué. Le fait est qu'il devait y avoir au moins deux mains en l'air, s'aidant mutuellement pour cette opération ; ce qui nous fut prouvé avec certitude lorsque, sur notre prière, l'invisible opérateur répondit à notre acclamation : « Vive John, » en applaudissant à deux mains avec force ; ce fait fut répété plusieurs fois avec une rapidité que devait enlever tout doute au sceptique le plus endurci.

Après ceci, Eusapia dit qu'elle était fatiguée ; ce qui nous parût vraisemblable attendu que la petite flamme sur la montre nous avait fait voir qu'il était deux heiu*es du matin. Seulement don Manuel Otéro, aussi exigeant et attentif que difficile à contenter, rappela à John une promesse faite au commencement de la séance, c'esl^à-dire une empreinte sur l'argile déjà préparée dans un vase posé dans un coin de la chambre. Il lui fût répondu que cette promesse serait tenue un autre soir, le médium ayant déjà trop dépensé de fluide.

Pendant que la table répondait ainsi typtologiquement et en pleine lumière, Eusapia suggérée tout à coup dit à Otéro : Prends ce vase plein d'argile ; mets-le en face de moi sur cette chaise et indique rendrait où tu veux que le phénomène se produise. L'argile fut mis à deux mètres environ d'elle, bien examinée par M. Otéro qui la couvrit de son mouchoir • blanc et indiqua l'endroit. Nous regardions tous Eusapia qui, poussant le bras droit convulsivement, tourna la main dans cette direction et étendit trois doigts, leur imprimant un mouvement indéfinissable et disant: c'est fait ! Ayant enlevé le mouchoir, nous trouvâmes l'empreinte de

rieure de la région temporale gauche, une bande blan- €be recouvrant une cicatrice qu'elle s'est faite, il y a longtemps, dans un accès de délire, ayant le typhus. Les bras et les jambes, bien nourris, sont plus développés que d'ordinaire chez les femmes de la même complexion ; on peut en dire autant des os. La taille est basse, l'embonpoint assez considérable ; les jambes relativement courtes la rendent un peu lourde et maladroite au premier abord ; mais, quand elle s'anime I)endant les séances, ses mouvements deviennent élastiques ; son corps et ses mend^res prennent de la souplesse.

Malgré son air sain, des médecins qui l'ont examinée plus ou moins sommairement, n'ont pas hésité à dia- ^ostiquer chez elle Vhysiérie à tendance erotique. De plus un léger état parétique de la moitié droite du corps, explique la supériorité musculaire des extrémités juches sur les droites (la main droite au d>Tiamomètre 45, la main gauche 50), quoique Eusapia ne soit pas gauchère* On constate le même rapport au point de vue de la sensibihté. La sensibilité à la douleur est normale. Eusapia dit qu'elle éprouve souvent des constrictions ascendantes de l'œsophage {houle hystérique). D'ailleurs, les fonctions physiologiques sont réguUères, mais chaque émotion une peu forte provoque des troubles propres à l'hystérie erotique.

« Elle fait, dit le D*^ Harusewicz, l'impression d'une femme douée par la nature d'une intelligence remarquable, mais peu développée et même déviée par des influences mauvaises ; elle s'oriente vite dans une i)osilion inattendue et sans connaître notre langue, comprend souvent ce dont on parle par la gesticulation et le

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jeu des visages (1). Ajoutoa» k cela un tempérament variable et irritable, une ambition démesurée, un certain enivrement de sa gloire médianimique », un grand désintéressement, et nous aurons une idée du caractère de cette Italienne, mélange curieux de franchise et de dissimulation.

Née près de Naples, dans une obscure famille de paysans, elle fut, dès son enfance, témoin de scènes terrifiantes. Son père mourut assassiné par les brigands. Complètement dévalisée elle-même à Naples, peu après son retour de Varsovie, par les voleurs qui lui ont enlevé l'argent et les nombreux cadeaux qu'elle avait rapportés de ses voyages, elle est devenue très craintive. A L'Agnélas elle laissait sa porte entièrement ouverte, toute la nuit, pour qu'on pût facilement venir à son secours.

Dès l'âge de huit ans, elle fut sujette à une hallucination obsédante à l'état de veille : des yeux expressifs la regardant de derrière un amas de pierres ou un arbre, toujours à droite. Elle ne se souvient pas d'autre anomalie nerveuse, mais elle a des songes fréquents et très nets.

Les premières manifestations médianimiques coïncident avec l'apparition de la menstruation, vers l'âge de 43 ou 14 ans ; c'est là une concordance qui se retrouve dans presque tous les cas où l'on a observé la singulière

(1) Etudiée successivement par des savants en Italie, en France, en Angleterre, en Allemagne et en Pologne, elle les a si bien observés de son côté qu'elle en imite admirablement quelques-uns, quand eUe est dans un miUeu qui a sa confiance. EUe dit en plaisantant qu'elle a des amis de toutes sortes : en si, en oui, en yes, en ia et en t(ic.

propriété de la production des mouvements à distance, dont nous rapporterons quelques-uns dans la suite de ce livre.

A ce moment de sa vie, on remarqua que les séances spirites auxquelles on la conviait réussissaient beaucoup mieux quand elle s'asseyait à la table. Selon son propre récit, elle renonça à ces séances qui Fennuyaient et elle s'abstint de toute expérience pendant 8 ou 9 ans.

Ce n'est que dans sa 22* ou 23* année que commença la culture spiritique d'Eusapia dirigée par un spirite fervent, M. Damiani. C'est alors qu'apparut la personnalité de John King, qui s'empare d'elle quand elle est à l'éclat de transe. Ce John King dit être le frère de la Katie King de Crookes et avoir été le père d'Eusapia dans une autre existence. C'est John qui parle quand Eusapia est en transe ; il parle d'elle en m'appelant « ma fille » et donne des conseils sur la manière dont il faut la soigner. M. Ochorowicz pense que ce John est une personnalité créée dans l'esprit d'Eusapia par la réunion d'un certain nombre d'impressions recueiUies çà et là dans les différents milieux auxquels sa vie a été mêlée. Ce serait à peu près la même explication que pour les personnalités suggérées qui ont été étudiées successivement par M. Richet et par moi, et pour les variations spontanées de personnalité observées par MM. Azam, Bourru, Burot, etc.

Eusapia a été souvent magnétisée par le D' Ochorowicz. Je l'ai priée de me permettre de la soumettre à quelques passes que j'ai faites d'abord sur sa main ; j'ai déterminé ainsi l'extériorisation de la sensibilité, mais quand, après avoir reconnu l'existence d'une pre-

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mière couche sensible sur la peau, j'éloignais mes doigts IK)ur chercher une autre couche, sa main suivait la mienne. Le phénomène de la sensibilité se transformait en celui de Fattraction passive. Cette sorte d'attraction était du reste très fortement développée chez elle, même à l'état de veille ; car il m'est arrivé, quand elle était assise, les jambes croisées, avec un pied en l'air, de profiter de ce qu'elle était distraite par la conversation IK)ur approcher mon pied du sien, sans le toucher, le laisser ainsi quelques secondes, puis entraîner son pied et sa jambe, même assez haut, sans qu'elle s'en aperçût, en soulevant mon propre pied.

Un jour elle s'est décidée à se laisser endormir en présence de M"" de Rochas (elle a été si souvent martyrisée par les savants qu'elle est devenue craintive). Elle est rapidement parvenue aux états profonds de l'bypuose et a vu apparaître alors, à son grand étonnement, sur sa droite, un fantôme bleu. Je lui ai demandé si c'était John ; elle m'a répondu que non, mais que c'éjait de cela dont John se servait. Puis elle a pris peur et m'a demandé instamment de la réveiller, ce que j'ai fait, regrettant beaucoup de n'avoir pu continuer des recherches dans cet ordre de phénomènes.

Un autre jour, le 24 septembre, le comte de Gramont se plaignant de la migraine, je lui dis de prendre les deux mains d'Eusapia et je fis quelques passes allant de lui à elle ; au bout de deux ou trois passes, Eusapia se sauvait avec un air effrayé en se plaignant que je lui donnais mal à la tête. Elle ajoutait qu.e la douleur lui était venue de M. de Gramont par la main et le bras « comme par ondes successives ».

Le même jour, voulant m'assurer si elle était sugges-

tible et si la suggestibilité obéissait chez elle aux mêmes lois que chez les autres sujets, je l'amenai dans le vestibule, près de la porte d'entrée de la maison alors ouverte, et, pressant sur son front le point de la mémoire somnambulique, je lui dis que M. Richet, qu'elle aime, beaucoup, venait d'arriver^ (ju'il était sur le perron. Aussitôt, Eusapia se précipita avec violence vers la porte, les yeux fixes, croyant le voir. On eut peine à lui persuader qu'elle avait été le jouet d'une hallucination.

Quelques instants après, M. de Gramont mit le bras d'Eusapia en catalepsie, avec quelques passes longitudinales ; eUe parut fort surprise. L'insufflation et quelques passes latérales ramenèrent le bras à l'état normal* On a cru remarquer qu'Eusapia se préparait consciemment ou inconsciemment à la séance en ralentissant sa respiration qui reste régulière ; en même temps, le pouls s'élève graduellement de 88 à 120 pulsations par minute et devient extrêmement vigoureux. Est-ce une pratique analogue à celle qu'emploient les fakirs de. l'Inde ou un simple effet de l'émotion, qu'éprouve, avant chaque séance, Eusapia qui tient énormément à convaincre les assistants et n'est jamais sûre de la production des i^hénomènes ?

Ces phénomènes sont liés aux symptômes convulsifs hystériques et présentent môme avec eux une proportionalité aussi bien quaUtative que quantitative; ils apparaissent généralement à des intervalles qui varient entre trois et dix minutes ou même plus, tantôt laissant la conscience intacte, tantôt la troublant ou l'abolissant. On n'endort pas Eusapia ; elle entre d'elle-même en transes quand elle fait partie de la .chaîne des mains.

LA PERSONNE D EUSÂPIA

Elle commence par soupirer très puis elle éprouve des bâillements, elle visage passe ensuite par une série d'ex rentes. Tantôt il prend une expressi( accompagné d'un rire saccadé tout à f celui que Gounod donne à Mephistophé de Faust et qui précède presque toujours important. Tantôt il rougit ; les yeux c lants, mouillés et largement ouverts ; ] mouvements caractérisent Textase érotiq « mio caro », s'appuie sur l'épaule d cherche des caresses quand elle le croi C'est alors que se produisent les phém réussite lui cause des frissons agréables tueux. Pendant ce temps les jambes et le un état de forte tension, presque de ra éprouvent des contractions convulsives, ] pidation, qui s'étend au corps entier.

A ces états de suractivité nerveuse si riode de dépression caractérisée par la cadavérique du visage qui souvent se ci et l'inertie presque complète des memb lève sa main, elle retombe sous son prop

Puis les mômes symptômes se reprodu vement un grand nombre de fois penda qui, à l'Agnélas, ne duraient jamais bes deux heures, au bout desquelles Eusapia ment épuisée et presqu'inconsciente ; se mait alors la fatigue, la souffrance ; même vieillie. Elle se soutenait à pein l'apathie la plus complète ; on était obli^ sous les bras pour la conduire à la salle

ui donnait quelques réconfortants. Elle était toujours très altérée et demandait avec insistance de Teau pure qu'on lui refusait parce qu'en trançe, John King avait prescrit de ne lui faire boire que du vin quand elle serait dans cet état (à table elle buvait ordinairement du vin pur). Le D' Haruzewicz, le D' Higier et M. Siemiradzki ont observé que, dans cet état, elle présentait le phénomène du toucher à distance, c'est-à-dire de Vextériorisation de la sensibilité ; je n'ai pas eu l'occasion de le vérifier à ce moment, mais je l'ai constaté dans d'autres circonstances ainsi que je l'ai dit plus haut. Cet épuisement dure de dix minutes à un quart d'heure, puis se dissipe peu à peu de lui-même. Quand on cherche à dégager Eusapia par des passes transversales on le souffle, cela a peu d'effet.

Après les séances réussies elle a le sommeil tranquille ; après les séances difficiles ou manquées elle dort mal.

Pendant la transe, les yeux sont convulsés en haut, on n'en voit que le blanc. La présence d'esprit et la conscience en général est diminuée ou même abolie ; pas de réponse ou réponse retardée sur les questions. Aussi le souvenir de ce qui s'est produit pendant les séances n'existe-t-il chez Eusapia que pour les états très voisins de son état normal et par conséquent, ils ne sont généralement relatifs qu'à des phénomènes de peu d'intensité.

Souvent, pour aider aux manifestations, elle demande qu'on lui donne de la force en mettant une personne de plus à la chaîne. Il lui est arrivé plusieurs fois, quand je n'en faisais pas partie, de m'appeler, de me prendre les doigts et de les presser comme pour en extraire quelque chose, puis de les repousser brusquement disant qu'elle avait assez de force « magnétique », et que ce

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qu'il lui fallait maintenant c'était de la force « médianimique ». Dans une des séances de lévitation auxquelles j'ai assisté, un de ses voisins faillit se trouver mal tant il se sentait épuisé.

A mesure que la transe s'accentue la sensibilité à la lumière s'accroît. Le simple passage d'une lampe allumée dans une chambre voisine dont la porte est entr'ouverte finit par provoquer chez Ëusapia de véritables, quoique peu durables, spasmes du corps entier; elle retourne alors la tête en gémissant et son visage exprime la souffrance. Selon le médium lui-même, la lumière subite lui cause de la difficulté à respirer, des battements de cœur, la sensation de la boule hystérique, l'irritation générale des nerfs, le mal de tête et des yeux, le tremblement du corps entier et les convulsions, excepté quand elle demande la lumière elle-même (ce qui lui arrive souvent quand il y a des constatations intéressantes à faire au sujet des objets déplacés), car alors son attention est trop fortement portée ailleurs.

Elle remue constamment pendant la période active des séances : on pourrait attribuer ces mouvements aux crises d'hystérie qui alors la secouent ; mais je crois qu'il faut les considérer comme nécessaires à la production des phénomènes. On verra en effet dans le procèsverbal des expériences de l'Agnélas, qui, toutes les fois, qu'un mouvement devait se produire à distance elle la simulait soit avec ses mains, soit avec ses pieds et en développant une force bien plus considérable que celle qui serait nécessaire pour produire le mouvement au contact.

Voici ce qu'elle raconte elle-même de ses impressions

^uand elle v«ut produire un mouvement à distance : Tout d'abord, elle désire ardemment exécuter le phénomène ; puis elle éprouve l'engourdissement et la chair de poule dans les doigts; ces sensations ct^oissent toujours ; et en même temps, elle sent dans la région inférieure de la colonne vertébrale comme un courant qui s'étend rapidement dans le bras jusqyUau coude oii il s'arrête doucement. C'est alors que le phénomène a lieu.

Pendant et après la lévitation, elle éprouve de la douleur dans les genoux ; pendant et après d'autres phénomènes, dans les coudes et les bras entiers.

On trouvera des renseignements complémentaires répartis ça et là dans les chapitres suivants.

après quoi nous prîmes place autour d'une table à jeu, M"" Paladino à un bout ; à sa gauche, MM. Lombroso et Gigli ; moi, en face du médium, entre MM. Gigli et Vizioli ; venaient ensuite MM. Ascensi'et Tamburini qui fermaient le cercle, ce dernier à la droite du médium en contact avec lui.

Des bougies sur un meuble, derrière Jl"" Paladino, éclairaient la pièce. MM. Tamburini et Lombroso tenaient chacun une main du médium ; leurs genoux touchaient les siens, loin des pieds de la table ; et elle avait ses pieds sous les leurs.

Après une attente assez longue, la table se mit à se mouvoir, lentement d'abord, ce qu'explique le scepticisme, sinon l'esprit d'opposition déclarée de ceux qui composaient le cercle pour la première fois ; puis, peu h peu, les mouvements augmentèrent d'intensité.

M. Lombroso constata le soulèvement de la table, et évalua à cinq ou six kilogrammes la résistance à la pression qu'il eut à exercer avec les mains pour le faire cesser.

Ce phénomène d'un corps pesant qui se tient soulevé en l'air, en dehors de son centre de gravité, et résiste à une pression de cinq à six kilogrammes, surprit et étonna beaucoup les doctes assistants qui l'attribuèrent uniquement h l'action d'une force magnétique inconnue.

A ma demande, des coups et des grattements se firent entendre dans la table ; de là nouvelle cause d'étonnement, qui amena ces Messieurs à réclamer d'eux-mêmes l'extinction des bougies. Tous restèrent assis et en contact comme il a été dit.

Dans une obscurité, qui n'empêchait pas la sur-

veiUance la plus attentive, on commença par entendre des coups violents sur le milieu de la table ; puis, une sonnette placée sur un guéridon, à un mètre à gauche du médium, — de sorte qu'elle se trouvait en arrière et à droite de M. Lombroso, — s'éleva en Tair, et sonna au-dessus de la tête des assistants, en décrivant un cercle autour de notre table, où elle finit par se j)oseri

Au milieu des expressions de stupeur profonde qu'arrachait, à ces savants témoins, ce phénomène inattendu, tandis que M. Lombroso, très impressionné, manifestait le vif désir d'entendre et de constater une fois de plus ce fait extraordinaire, la clochette recommença à sonner, et refit le tour de la table, en la frappant à coups redoublés, à tel point que M. Ascensi, partagé entre l'étonnement et l'appréhension d'avoir les doigts brisés (la sonnette pesait bien trois cents grammes), s'empressa de se lever, et d'aller s'asseoir sur un sofa, derrière moi.

Je ne manquai pas d'affirmer que nous avions affaire à une force intelligente, — ce qu'on persistait à nier, — et que, par suite, il n'y avait rien à craindre. M. Ascensi refusa quand même de reprendre place à la table.

Je fis alors observer que le cercle était rompu, I)uisqu'un des expérimentateurs continuait à s'en tenir à l'écart, et que, sous peine de ne plus pouvoir observer sérieusement les phénomènes, il fallait du moins qu'il gardât le silence et l'inmiobilité.

M. Ascensi voulut bien s'y engager.

La lumière éteinte, et la chaîne reconstituée autour de la table, dans l'ordre indiqué ci-dessus, sauf pour

M. Ascensi resté sur le divan en arrière à gauche de moi, les expériences furent reprises.

Tandis que, pour répondre au vœu unanime, la clochette reprenait ses tintements et ses mystérieux cmiuits aériens, M. Ascensi, — sur l'avis que lui en avait donné, à notre insu, Tcunburini — alla sans être aperçu (à cause de Tobscurité) se placer, debout, à la droite du médium, et, aussitôt, alluma, d'un seul coup, une allumette, si bien, — comme il Ta déclaré, — qu'il put voir la clochette, en vibration dans l'air, tomber brusquement sur un ht à deux mètres derrière M".^ Palailino.

Je n'essayerai pas de vous peindre l'ébahissement <les doctes assistants : un chassé-croisé de questions et de commentaires sur ce fait étrange en étaient l'expression la plus saisissante.

Après mes observations sur l'intervention de M. Ascensi qui était de nature à troubler sérieusement l'organisme du médium, on refit l'obscurité pour continuer les expériences.

D'abord ce fut une table de travail, petite, mais lourde, qui se mit en branle. Elle se trouvait à la gauche de M"* Eusapia, et c'était sur elle qu'était posée la sonnette, au début de la séance. Ce petit meuble heurtait la chaise où était assis M. Lombroso, et essayait de se hisser sur notre table.

En pi'ésence de ce nouveau phénomène, M. Vizioh se fit remplacer à notre table par M. Ascensi et alla se mettre debout, entre la table à ouvrage et M"^ Eusapia, à laquelle il tournait le dos. Cela résulte de ses déclarations, car l'obscurité ne nous a pas permis de le voir. Il prit cette table à deux mains, et chercha h la retenir ;

Voilà, mon cher ami, les faits tels qu'ils se sont passés ; je vous les fais connaître sans commentaires, laissant à l'impartiale loyauté de M. Lombroso et de ses savants collègues, le soin de leur appréciation.

2'® Séance,

Ainsi que je vous l'avais écrit, le lundi, 2 courant, à liuit lieures du soir, j'arrivais à l'hôtel de Genève accompagné du médium. M"' Eusapia Paladino.

Nous avons été reçus sous le péristyle par MM. Lombroso, Tamburini, Ascensi et plusieurs personnes qu'ils avaient invitées : les professeurs Gigh, LimonceUi, Yizioli, Bianchi, directeur de l'hospice d'aliénés de Sales, le docteur Penta, et un jeune neveu de M. Lombroso, qui habite Naples.

Après les présentations d'usage, on nous a priés de monter à l'étage le plus élevé de l'hôtel, où l'on nous a fait entrer dans une très grande pièce à alcôve.

Déjà, dans la matinée. M"* Paladino avait été examinée par M. Lombroso, qui invita néanmoins ses collègues et amis à procéder avec lui à un nouvel examen psychiatrique du médium.

L'examen terminé, et avant de prendre place autour d'une lourde table qui se trouvait là, on baissa les grands rideaux d'étoffe qui fermaient l'alcôve ; puis, derrière ces rideaux, à une distance de plus d'un mètre, mesurée par MM. Lombroso et Tamburini, on plaça dans cette alcôve un guéridon avec une soucoupe de porcelaine remplie de farine, dans l'espoir d'y obtenir des empreintes, une trompette de fer blanc, du papier, une enveloppe cachetée contenant une feuille de papier

EXP. DE >APLES. 1891. 29

blanc, pour voir si Ton n'y trouverait pas de Y écriture directe.

Après quoi tous les assistants, — moi excepté, — visitèrent minutieusement l'alcôve, afin de s'assurer qu'il ne s'y trouvait rien de préparé dans le but de surprendre leur bonne foi.

M"' Paladino s'assit à la table, à cinquante centimètres des rideaux de l'alcôve, leur tournant le dos ; puis, sur sa demande, elle eut le corps et les pieds liés à sa chaise, au moyen de bandes de toiles, par trois professeurs qui lui laissèrent uniquement la liberté des bras. Cela fait, on prit place à la table dans l'ordre suivant : à gauche de M"" Eusapia, M. Lombroso, puis en suivant, MM. Vizioli, moi, le neveu de M. Lombroso, MM. Gigli, Limoncelh, Tamburini ; enfin le docteur Penta qui complétait le cercle et se trouvait à droite du médium.

Sur ma demande formelle, les personnes assises à la table plaçaient les mains dans celles de leurs voisins, et se mettaient en contact avec eux par les pieds et les genoux. De la sorte, plus d'équivoque, de doute ni de mal-entendu possible.

MM. Ascensi et Blanchi refusèrent de faire partie du cercle et restèrent debout derrière MM. Tamburini et Penta.

Je laissai faire, certain que c'était là une combinaison préméditée pour redoubler de vigilance. Je me bornai à recommander que, tout en observant avec le plus grand soin, chacun se tînt tranquille.

Les expériences commencèrent à la lumière de bougies en nombre suffisant pour que la pièce fût bien éclairée. Sur mon avis, quelques bougies inutiles furent éteintes.

Après une longue attente, la table se mit en branle,, lentement d'abord, purs avec plus d'énergie : toutefois, les mouvements restèrent intermittents, laborieux et l>eaucoup moins vigoureux qu'à la séance de samedi.

La table réclama spontanément par des battements,^ de pied représentant les lettres de Talphabet, que MM. Limoncelli et Penta prissent la place Tun de Tautre. Cette mutation opérée, la table indiqua de faire de l'obscurité. Il n'y eut pas d'opposition, et chacun conserva la place qu'il occupait.

Un moment après, et avec plus de force cette fois,, reprirent les mouvements de la table, au milieu de laquelle des coups violents se firent entendre. Une chaise, placée à la droite de M. Lombroso, tenta l'ascension de la table, puis se tint suspendue au bras du savant professeur. Tout d'un coup, les rideaux de l'alcôve s'agitèrent et furent projetés sur la table, de façon à envelopper M. Lombroso, qui en fut très ému, comme il l'a déclaré lui-même.

Tous ces phénomènes survenus à de longs intervalles, dans l'obscurité et au milieu du bruit des conversations, ne furent pas pris au sérieux : on voulut n'y voir que des effets du hasari, ou des plaisanteries de quelquesuns dos assistants qui avaient voulu s'égayer aux dépens des autres.

Pendant qu'on se tenait dans l'expectative, discutant sur la valeur des phénomènes, et le plus ou moins de cas à en faire, on entendit le bruit de la chute d'un objet. La lumière allumée, on trouva, à nos pieds, sous la table, la trompette qu'on avait placée sur le guéridon, dans l'alcùve, derrière les rideaux.

Ce fait, qui fit beaucoup rire M>L Blanchi et Ascensi,

surprit les expérimentateurs, et eut pour conséquence (le fixer davantage leur attention.

On refit l'obscurité, et, à de longs intervalles, à force d'insistance, on vit paraître et disparaître quelques lueurs fugitives. Ce phénomène impressionna MM. Bianchi et Ascensi, et mit un terme à leurs railleries incessantes, si bien qu'ils vinrent, à leur tour, prendre rang» dans le cercle.

Au moment de l'apparition des lueurs, et même quel* que temps après qu'elles eurent cessé de se montrer, MM. Limoncelli et Tamburini, à la droite du médium^ dirent qu'ils étaient touchés, à divers endroits, par une main. Le jeune neveu de M. Lombroso, absolument sceptique, qui était venu s'asseoir à côté de M. Limoncelli, déclara qu'il sentait les attouchements d'une main de chair, et demanda avec insistance qui faisait cela. Il oubliait — à la lois douteux et naïf — que toutes les personnes présentes, comme lui-même d'ailleurs, formaient la chaîne et se trouvaient en contact réciproque.

Il se faisait tard et, comme je l'ai dit, le peu d'homogénéité du cercle entravait les phénomènes. Dans ces conditions, je crus devoir lever la séance et faire rai-» lumer les bougies.

Pendant que MM. Limpncelli et Vizioli prenaient congé, le médium encore assis et lié, nous tous, debout autour de la table, causant de nos phénomènes lumineux, comparant les effets rares et faibles, obtenus dans la soirée, avec ceux du samedi précédent, chercliant la raison de cette différence, nous entendîmes du bruit» dans l'alcôve, nous vîmes les rideaux qui la fermaient agités fortement, et le guéridon qui se trouvait derrière

eux s'avancer lentement vers M™*' Paladino, toujours assise et liée.

A l'aspect de ce phénomène étrange, inattendu et en pleine lumière, ce fut une stupeur, un ébahissement général. M. Bianchi et le neveu de M. Lombroso se précipitèrent dans l'alcôve, avec l'idée qu'une personne cachée y produisait le mouvement des rideaux et du guéridon. Leur étonnement n'eut plus de bornes après qu'ils eurent constaté qu'il n'y avait personne, et que, sous leurs yeux, le guéridon continuait de glisser sur le parquet, dans la direction du médium.

Ce n'est pas tout : le professeur Lombroso fit remarquer que, sur le guéridon en mouvement, la soucoupe était retournée sans dessus dessous, sans que, de la farine qu'elle contenait, il se fût échappé une parcelle ; et il ajouta qu'aucun prestidigitateur ne serait capable de faire un semblable tour.

En présence de ces phénomènes survenus après la rupture du cercle, de façon à écarter toute hypothèse de courant magnétique, le professeur Bianchi, obéissant à l'amour de la vérité et de la science, avoua que c'était lui qui avait, par manière de plaisanterie, combiné et exécuté la chute de la trompette, mais que, devant de pareils faits, il ne pouvait plus nier, et allait se mettre h les étudier avec soin pour en rechercher les causes.

Le professeur Lombroso se plaignit du procédé, et fit observer à M. Bianchi qu'entre professeurs, réunis pour faire en commun des études et des recherches scientifiques, de semblables mystifications de la part d'un collègue tel que lui ne pouvaient porter atteinte qu'au respect dû à la science.

Le professeur Lombroso, en proie à la fois au doute

et aux mêmes idées qui lui mettaient Tesprit à ture, prit rengagement d'assister à de nouvelle nions spirites, à son retour de Naples, Tété proch J'ai depuis rë'ncontré le professeur Blanchi ; sisté vivement pour avoir une autre séance de IV ladino, et a manifesté le désir de la voir, à l'as liénés, pour l'examiner à loisir.

M. Ciolfi ayant communiqué ces deux rapports à A broso, réminent professeur de Tiu*in en confirma j tude par la lettre suivante datée du 25 juin 1891,

Cher Monsieur,

Les deux rapports que vous m'adressez sont de complète exactitude. J'ajoute, qu'avant qu'on ei farine renversée, le médium avait annoncé qu'il < poudrerait le visage de ses voisins ; et tout porte i que telle était son intention, qu'il n'a pu réalis moitié, preuve nouvelle, selon moi, de la parfait nèteté de ce sujet jointe à son état de semi-incon

Je suis tout confus et au regret d'avoir combati tant de persistance, la possibilité des faits dits s je dis, des faits, parce que je reste encore opp théorie.

Veuillez saluer, en mon nom, M. E. Chiaïa, examiner, si c'est possible, par M. Albini, le chî suel et le fond de l'œil du médium, sur lesquels rerais me renseigner.

Votre bien dévoué,

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