II. —Notes de M. Charles Richet
Ce n'est pas sans une certaine hésitation que je me décide à parler des expériences auxquelles, grâce à M. Aksakof, M. E. Chiaïaet M. Finzi, j'ai pu assister àMilan. Mais, d'une part, mon illustre collègue M. Lombroso n'a pas craint de divulguer son opinion, nous donnant à tous un exemple de courage scientifique que j'aurais mauvaise grâce à ne pas suivre ; d'autre part, je ne suis pas tout à fait aussi affirmatif que lui, je crois utile de faire connaître les faits que j'ai vus, ainsi que les conclusions, incertaines encore, que je crois pouvoir en déduire.
Il est bien évident pour tous ceux qui me connaissent que je donnerai mon opinion très sincèrement, très complètement, sans me laisser intimider par la crainte du ridicule ou par tout autre motif extra-scientifique.
iA
Les expériences que fait Eusapia Paladino sont assez simples, et voici très brièvement en quoi elles consistent.
A une domi-lumière quelquefois, quelquefois en pleine lumière, ([uolquefois aussi dans la complète obscurité, elle se met devant une table ; puis la table, ([u'ellc touche légèrement, se livre à une sorte de gymnastique bizarre, qui n'a rien d'extraordinaire jiour ceux qui counaissent ces sortes d'exercices, dus sans doute à des mouvements musculaires inconscients. Quelquefois la table se soulève des quatre pieds, suivant des conditions qu'il faudra étudier avec détail. — A d'autres moments de l'expérience, Eusapia change de ton et d'accent lelle s'exprime à l'état normal dans un patois napolitain très prononcé), et alors ce n'est plus Eusapia qui parle : c'est son guide, suivant l'expression consacrée, un certain John, sans autre qualificatif, qui peut, paraît-il, diminuer le poids d'Eusapia, la soulever et la porter sur une table, apporter des objets divers, et parfois même apparaître partiellement sous la forme d'une main. Cette main aurait été quelquefois nettement sentie par les personnes présentes, dans l'obscurité.
Ce sont là des faits que je ne crains pas déqualifier d'absurdes, bien plus absurdes que tout ce qu'on peut rêver. Et celte absurdité est si grande, que ce n'est pas une des moins bonnes preuves (morales) de la réalité de ces phénomènes quecet excès dans les bêiises, tel qu'on a peine à comprendre quelles aient été forgées et construites de propos délibéré. Mais la question n'est pas de savoir si ces faits sont absurdes, ce qui n'est pas douteux : il s'agit seulement de savoir s'ils existent ; si l'explication mécanique, rationnelle, grossière, telle qu'une fraude ou une supercherie, est plus ou moins acceptable. Nous n'aurons donc a étudier ni le plus ou moins grand degré d'absurdité des phénomènes, ni l'explication plausible qu'on en peut donner, mais seulement cette question bien plus importante de savoir s'ils sont réels ou simulés.
SB
Venons d'abord à Texpérience la plus simple, celle de la table soulevée des quatre pieds. Le point intéressant de cette expérience, c'est qu'elle se fait en pleine lumière. J'appelle pleine lumière une grosse lampe Carcel et deux bougies, ou une lampe électrique presque éblouissante. Le fait qu'il y a vive lumière permet une observation assez certaine et assez facile en apparence, de sorte qu'on ne saurait trop insister sur des résultats obtenus dans ces conditions très favorables.
La table qui se soulève n'a certainement aucune machination. C'est une grosse et vulgaire table, dite de cuisine, en bois blanc, sur quatre pieds. Nulle part il n'y a de traces de rainures, de clous, de vis, d'empreintes; car la table est à peu près neuve, et a été faite récemment à Milan. Elle pèse 8 kilogrammes; elle a à peu près Om,70 de largeur sur l'»,10 de longueur. On peut la manier, la retourner en tous sens, avant, pendant et après l'expérience, sans trouver la plus légère trace d'une préparation ou d'un artifice quelconque.
Les personnes qui ont assisté avec moi à ces expériences sont : M. le professeur Brofferio, M. le professeur Gerosa, M. Schiaparelli, l'illustre directeur de l'Observatoire de Milan, et M. le D'' Finzi. Je ne parle que des personnes ayant assisté à toutes les expériences ; car quelquefois il y eut d'autres assistants : M. Solovovo, à la première et à la deuxième; M. Chiaïa, à la première et à la cinquième; M. Aksakof, à la première ; M. Ermacora, aux quatre premières. Peu importe, puisqu'il est évident que l'hypothèse d'une complicité est un non-sens ; que, d'autre part, il faudrait la supposer multiple, non unique, et enfin, comme on le verra, elle n'expliquerait rien ; car la plupart des phénomènes observés, surtout les soulèvements répétés, ne pour-
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raient s'expliquer par la complicité d'un ou deux ou niL-me trois lies assistants.
En effet, voici comment le phénomène se produit — je l'ai peut-ôtre vu une douzaine de fois: — Eiisapia, assise devant la tahle, en face du côté étroit de cette table, donne la main droite à un des assistants, la main gauche à un autre des assistants. En général, dans la plupart des expériences auxquelles j'ai pris part, c'était M. Schiaparelli qui tenait la main droite et moi qui tenais la main gauche. Les autres personnes s'éloignent plus ou moins de la table, de sorte qu'on peut distinguer les deux pieds de la table qui sont loin d'Eusapia, et, sinon tout le temps, au moins presque tout le temps, les deux pieds dela'table qui sont près d'elle, entre lesquels elle a placé ses jambes, ses genoux et ses pieds.
Après quelques mouvements divers, pendant lesquels il y a des soulèvements partiels, tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, la table brusquement est soulevée en l'air des quatre pieds, à une distance du sol peu considérable, environ 8 à 12 centimètres ; dans certains cas, il m'a paru cependant (quand la lumière était nulle ou faible) que ce soulèvement se faisait à une hauteur de 20 à 2S centimètres. C'est d'ailleurs pendant une durée très courte, difficile h apprécier, mais que je croirais volontiers être d'une seconde ou deux secondes tout au plus. Cependant une fois, à la deuxième séance, le soulèvement ma paru durer trois secondes, avec une sorte de balancement et d'oscillation dans le vide. Il y avait de la lumière dans la pièce.
Cherchons maintenant l'explication du phénomène. Un journaliste italien. M. Torelli, dans des articles assez bruyants qui ont paru dans le Carrière délia sera, 7, 9 et 11 octobre 1892, déclare, sans pouvoir l'affirmer, que la table se soulève par le fait du mouvement dun des pieds d'Eusapia. Nous devons donc examiner cette supposition et en faire quelques autres.
1° La table est soulevée par les mains et des appareils tenus
dans les mains. — C'est là une hypothèse impossible, d'abord parce que les mains. d'Eusapia sont en pleine lumière. Les manches sont retroussées jusqu'aux coudes et au delà. Aucun appareil n'est sur la table complètement nue ; les pieds de la table sont aussi sans vis, sans appareils ; je m'en suis assuré à diverses reprises.
De plus, au moment où la table est soulCA^ée, c'est à peine si, avec ses mains, Eusapiala touche. Elle contracte ses mains avec force dans les mains de ses deux voisins, et elle effleure très légèrement la table. Je me souviens très l)ieu que dans un cas (troisième séance), au moment où la table était soulevée. Eusapia avait quitté la main de son voisin de droite, pour me prendre la main gauche, et qu'alors ma main gauche était entre ses deux mains à elle : une de ses mains, par conséquent, ne touchait pas la table, et l'autre main, à ce qu'il me semble, la touchait à peine. Il me semble aussi, sans que je puisse l'affirmer, quoique j'en croie être assez assuré, que dans quelques cas la table a été soulevée alors qu'Eusapia avait ses deux mains au-dessus de la table, sans contact avec la table.
Pour l'hypothèse que la table est soulevée par les mains, cela importe assez peu : il est clair que la force musculaire de qui que ce soit est insuffisante à soulever une table par le rebord latéral. C'est impossible, absolument impossible, et il est inutile de s'attarder à cette discussion, d'autant plus, je le répète, que les mains d'Eusapia sont en pleine lumière, à plat sur la table, et la touchant légèrement, ne la touchant qu'à peine, et peut-être parfois ne la touchant pas du tout.
2" La table est soulevée par les genoux. — C'est là encore une hypothèse insoutenable. D'abord, Eusapia est de petite taille, et, quand elle est assise sur une chaise, elle a ses genoux très loin de la table, à une distance de vingt-cinq à trente centimètres au moins. Mais surtout le contrôle direct peut être fait. J'ai, pour ma part, mis la main sur ses deux
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genoux, à plat, et, pendant qu'elle me tenait la main droite, je tenais ma main gauche sur ses deux genoux. Pendant toute la deuxième séance, je n'ai pas quitté cette position, et je suis sur, absolument sur, que les genoux et les cuisses ne sont pour rien dans le soulèvement de la table.
Ainsi donc, ni les mains, ni les genoux, ni les cuisses ne peuvent soulever la table.
3" La table est soulevée par un c/e.s pieds cVEusapia. — C'est là, à vrai dire, la seule explication mécanique, rationnelle, qui présente quelque vraisemblance. Et cependant, après de mûres réflexions, elle paraît peu admissible.
D'abord notons que, pendant toute la durée de l'expérience, chacun des assistants voisins tient un pied ou un des pieds d'Eusapia tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de son pied : par conséquent, elle ne peut mouvoir les pieds, étant ainsi assujettie par les pieds des voisins.
Toutefois, il faut bien le reconnaître, cette surveillance est plus ou moins illusoire ; car à travers la semelle de nos souliers, il nous est impossible de savoir exactement quel pied nous tenons sous le nôtre : est-ce le pied droit d'Eusapia ? est ce son pied gauche ? et nous ne pouvons absolument pas savoir s'il n'y a pas eu substitution un peu avant le moment où la table s'est soulevée ; puis, quand le soulèvement delà table a eu lieu, le pied d'Eusapia serait revenu à sa place. Je le répète, le contrôle des pieds d'Eusapia maintenus par les pieds des assistants est un contrôle illusoire.
J'ai voulu alors, dans une autre expérience, procéder autrement, et après avoir proposé de maintenir les pieds d'Eusapia avec mon pied déchaussé, j'ai finalement essayé de lui tenir les deux pieds avec ma main. Or, dans ce cas, l'expérience a réussi ; et la table a été soulevée des quatre pieds. Je dois dire cependant que ce soulèvement, constaté par M. Schiaparelli et par M. Finzi, n'a pu alors être constaté par moi ; car nous étions dans l'obscurité, et j'étais par terre, occupé à maintenir avec la main, dans la même posi-
tion, les deux pieds d'Eusapia. Jai entendu, je crois, la table retomber sur ses quatre pieds, mais je ne l'ai pas vue puisque l'obscurité était complète.
C'est pour d'autres raisons que je regarde comme peu admissible l'hypothèse qu'un pied d'Eusapia se glisse sous un des pieds de la table et la soulève.
Eu effet, d'abord, ni M. Torelli, ni moi, ni personne, dans de nombreuses séries d'expériences faites en pleine lumière, n'avons jamais vu de mouvement suspect dans les pieds dEusapia. Si elle avait fait cette fraude du soulèvement à l'aide de son pied, il lui aurait fallu une prodigieuse adresse pour se soustraire à des observations réitérées et minutieuses.
Ensuite, qu'on le remarque bien, ainsi que cela se voit clairement sur les photographies, les genoux sont en avant, dépassant de beaucoup le plan des deux pieds de la table : il faudrait donc à Eusapia porter fortement le pied en arrière pour aller rechercher le pied de la table, ce faisant elle aurait dû mouvoir vigoureusement un de ses genoux. Eh bien ! dans la deuxième séance, pendant que la table était soulevée à une notable hauteur, et cela à plusieurs reprises, j'avais la main sur les deux genoux, et je n'ai pu constater de mouvement appréciable.
Puis, même à supposer qu'un des pieds d'Eusapia se glisse sous un des pieds de la table pour le soulever, il faut déployer une force musculaire assez grande, très grande même, non seulement dans le pied qui soulève, mais encore dans la main appliquée sur la table qui fait la contre-pression. Or, comme nous l'avons vu, c'est à peine si, très légèrement, une seule des mains d'Eusapia est appliquée sur la surface de la taljle. Comment concilier ce faible mouvement avec la vigoureuse et puissante contre-pression nécessaire pour soulever par une extrémité une table de l^jSO pesant huit Idlogrammes ?
Je dois cependant menlionnner une expérience qui est un
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pou contradictoire — au moins en apparence — avec ce que je viens de dire. En effet, M. Finzi et moi, préoccupés de cette hypothôse (jne la taltle est soulevée par les pieds d'Eusapia, nous avions, au début de la troisième séance, et sans en prévenir Eusapia, pris le parti de choisir chacun un rôle différent. Sans nous occuper des mains, des genoux et de tout le reste du phénomène, nous nous étions donné la tâche de surveiller, chacun denotre côté, un des pieds de la table : M. Finzi le pied de droite, et moi le pied de gauche. C'est à cette simple surveillance que nous avions pris le parti de nous arrêter. La lumière était suffisante ; mais je dois dire que dans ces conditions la table n'a pas été soulevée ; il y a bien eu les mouvements habituels d'oscillation, mais sans soulèvement complet des quatre pieds.
A vrai dire, je ne crois pas du tout qu'il faille en conclure que le soulèvement est dû à une fraude (consciente ou inconsciente) d'Eusapia. En effet, au dire de tous les expéri. mentateurs qui se sont occupés d'Eusapia, pour la production d'un phénomène quelconque il faut l'obscurité. Le reste du corps, le reste de la chambre, peuvent être à la lumière : le point où la force soulevante inconnue (s'il y en a une) est appliquée doit être dans l'ombre. C'est une des données du problème, et il me semble que nous devons l'accepter telle qu'elle, quelque absurde qu'elle nous semble et incommode pour décider pleinement la question de savoir s'il y a ou non supercherie.
Ce qui tend, dans une certaine mesure, à me faire admettre cette nécessité de l'ombre, c'est ce que j'ai observé (silencieusement) pendant les première et deuxième séances. J'étais à gauche d'Eusapia ; je tenais sa main gauche ; je tenais avec le pied son pied, ou ses pieds, et je voyais même dépasser les deux bouts des bottines d'Eusapia par-dessous sa robe. Or, quoique je visse nettement les bouts de ses bottines, quoique j'eusse la main gauche à plat sur ses genoux immobiles, je voyais (ou je croyais voir) la robe d'Eusapia se gon
fier, comme pour se diriger vers le pied gauche de la table, placé fort en arrière des genoux et des pieds d'Eusapia. Il semble que, dans les mouvements doscillation préliminaires de la table, d'une part la table eût cherché à se rapprocher de la robe, d'autre part la robe, en se gonflant, eût cherché à se rapprocher du pied delà table, de manière à l'entourer d'ombre. A quelques jours de là, je parlai de ce phénomène à M. Chiaïa, qui me dit que c'était par ce gonflement de la robe, toujours constaté par lui, que se faisait le soulèvement du quatrième pied de la table. Je mentionne le fait sans y insister ; car il est trop étrange pour que l'observation superficielle que j'en ai faite puisse compter.
Ainsi, pour résumer cette discussion, nécessairement très longue :
i° L'hypothèse d'une machination ou d'une complicité quelconque doit être absolument écartée ;
2° L'hypothèse d'un soulèvement par les mains ou les genoux d'Eusapia est également absurde ;
3" L'hypothèse d'un soulèvement par les pieds n'est pas absurde. Et peut-être, quelque invraisemblable qu'elle soit, faut-il l'admettre plutôt que le fait absurde d'une table qui se soulève sans une force mécanique quelconque pour l'expliquer. En effet, dans aucun cas je n'ai vu la table soulevée des quatre pieds, alors que les deux pieds d'Eusapia étaient tenus d'une manière irréprochable, ou qu'on pouvait voir distinctement, libres de tout conlact avec les pieds d'Eusapia. les quatre pieds de la table.
Il faudrait cela pour nous faire admettre qu'une table peut être soulevée en l'air ; mais je croirais volontiers que l'expérience, bien faite, et dans les bonnes conditions que j'indique, pourra réussir ; car je penche à croire que ce ne sont pas les pieds d'Eusapia qui soulèvent la table. Je le crois, mais je n'en suis pas sûr ; et, pour affirmer un fait si bizarre et si absurde, il faut en être vingt fois sûr.
.ii C
Je mentionuerai quelques autres expériences faites en pleine lumière. J'appelle pleine lumière, non pas la lumière du grand jour, ni la lumière dune forte lampe, mais une lumière suffiseinte pour qu'on puisse lire.
C'est d'abord l'expérience de la lévitation (lévitation partielle) qui fut faite dans la deuxième séance. Eusapia était placée sur une balance romaine, assise sur une chaise, et ses deux pieds étaient fortement liés l'un à l'autre par un mouchoir. Un de nous, M. Finzi, s'occupait de la lecture des poids ; M. Schiaparelli et moi nous étions occupés à surveiller les abords de la balance, de manière ù être certains quEusapiane touchait ni avec les mains, ni avec les pieds, aucun point du sol ou des objets voisins.
Son poids étant de 38 kilogrammes, on mit dans le plateau 300 grammes, de manière à avoir l'équivalence du poids de 50 kilogrammes, puis le curseur fut amené au chiffre 8. A ce moment l'équilibre de la balance était réalisé. Alors, successivement, sans quEusapia déplaçât sa chaise, il fallut changer le curseur de place : on l'amena à 6, 4, 2, finalement 0 ; et encore eùt-il fallu, pour obtenir l'équilibre, diminuer quelque peu le poids de 300 grammes représentant 30 kilogrammes. Par conséquent, il faut admettre, dans cette expérience, qu'Eusapia a pu diminuer de 8 kilogrammes.
>'ous sommes certains qu'elle n'a rien jeté (après avoir jeté il aurait fallu reprendre, pour revenir au poids primitif), quelle n'a pris aucun point d'appui nulle part dans les objets voisins : et enfin le mouvement a été assez lent, environ 12 à 20 secondes, pour qu'on ne puisse guère supposer un sautj un élancement quelconque, avec le plateau de la balance comme point d'appui.
Cependant cette expérience ne nous a pas paru décisive.
En effet, par le fait même de son principe, dans la balance
bb PREMIERE PARTIE
romaine, ou bascule, le poids peut varier (quoique, il est vrai, dans une limite beaucoup plus restreinte) selon Tendroit par où passe le centre de gravité. En se déplaçant sur le plateau, surtout quand la balance n'est pas très bonne, comme c'était le cas, on peut faire varier notablement son poids.
Aussi a-ton fait faire une autre balance, consistant en un simple plateau suspendu par les quatre angles. Quelle que soit la position prise sur le plateau, le poids ne change pas. Un appareil graphique construit par M. Finzi permettait de noter la forme du déplacement. Dans la cinquième séance, nous fîmes cette expérience qui sembla assez curieuse, étant données les excellentes conditions expérimentales : M. Schiaparelli et moi nous observions tantôt le haut, tantôt le bas de la balance, de manière à être certains qu'Eusapia ne pouvait toucher ni le sol, ni l'échelle entre les pieds de laquelle on avait suspendu le plateau.
Il y eut certainement — non sans beaucoup de peine — un léger mouvement d'élévation du plateau, mais ce fut peu marqué ; et, quoique le graphique indiquât une diminution notable, durant quinze secondes environ, je n'ose assurer que cette oscillation du graphique ne répond pas au moment où Eusaphia, pour avoir plus de force, voulut se faire donner la main par un des assistants, puis la lâcha quelque temps après.
En tous cas, si l'expérience de la lévitation partielle est tentée encore, — et je ne doute pas qu'elle le soit, — il faudra certainement la faire avec cette balance à plateau et non avec une bascule romaine.
Une troisième expérience du même genre fut faite aussi en pleine lumière. Elle me paraît des plus remarquables. Elle eut lieu à la première séance, je crois.
La bascule romaine était placée derrière Eusapia, à environ 25 centimètres des derniers barreaux de sa chaise. J'étais à côté d'elle à gauche, et elle avait mon pied entre ses
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«loiix pieds, mon genou entre ses deux genoux. Je lui tenais fortement la main gauche et M. Schiaparelli fortement la main droite. Alors, à une contraction énergique de ses deux mains, je vis nettement le curseur de la balance (placée, qu'on ne l'oublie pas, à plus de 2o centimètres de son dos; osciller et retomber avec bruit, comme si un objet pesant avait été jeté sur la balance. De fait, comme je m'en assurai, il n'y avait rien.
Le même phénomène recommença une seconde fois, même avec plus de netteté et plus de force. Alors aussitôt, pendant que le curseur était encore oscillant, je dégageai rapidement ma main, et je constatai, en tàtanl le sol, en tàtant la balance, qu'il n'y avait entre Eusapia et la bascule ni fil, ni machination, ni attirail d'aucune sorte.
Cette expérience me paraît bien remarquable ; elle a le malheur d'être unique. Si on la réunit aux deux autres expériences de lévitation partielle, on voit qu'elle permet une présomption en faveur de la réalité de ces phénomènes ; mais je n'ose dire une certitude, car en pareille matière ne faut- il pas se méfier de soi-même ?
D'ailleurs, quand j'entreprendrai la discussion générale, j'aurai assurément à reparler de ces expériences.
Les expériences de la seconde série furent faites à l'obscurité, et elles ne sont pas moins curieuses que les expériences faites en pleine lumière. Quelques-unes d'entre elles ont môme eu lieu à une demi-obscurité, à la lueur faible que donne le verre rouge dont se servent les photographes pour pouvoir observer le développement de leurs clichés.
De même que j'ai divisé les expériences à la lumière en deux groupes (soulèvement de la table — lévitation partielle), de môme je diviserai ces expériences à l'obscurité en
trois groupes (expériences de contact de la main, — expériences d'apparition de la main, — expériences de mouvements d'objets).
Les expériences oîi il y a contact d'une main sont extraordinaires. Alors que tous les assistants se tiennent par la main — (et la bonne foi de chacun des assistants n'est pas douteuse), — une des personnes tenant la meiin droite, une autre la main gauche d'Eusapia, on se sent touché par une main, non visible puisque on est dans l'obscurité.
Il n'y a à cet égard pas d'erreur possible : ce n'est pas un objet quelconque, c'est une main qui vous touche ; main vivante, chaude, très chaude, presque humide, dont on reconnaît les doigts mobiles, dont on peut même, dans certains cas, dire si elle est droite ou gauche ; main assez forte pour tirer les vêtements, ou tirer les cheveux, sans faire de mal d'ailleurs.
Trois hypothèses se présentent : Est-ce la main d'un des assistants? Est-ce la main d'Eusapia? Est-ce la main d'un être surnaturel ?
D'abord je ne crois pas que ce puisse être la main d'un des assistants : dans la quatrième séance, il n'y avait que M. Brofferio, M. Gerosa, M. Schiaparelli, M. Finzi et moi, M. Brofferio et M. Gerosa étaient loin d'Eusapia, et ils étaient relativement en pleine lumière, l'ombre n'étant pas assez épaisse pour que je ne puisse parfaitement distinguer leurs mains et leurs mouvements ; et cependant, dans ces conditions, j'ai senti avec netteté une main qui me touchait.
Je considère d'ailleurs comme absurde d'imaginer la fraude d'un des savants qui assistaient à ces expériences. Il y a une certaine dose de suspicion qu'il ne faut pas avoir. Pourrait-on admettre que M. Lombroso, ou M. Schiaparelli, ou M. Finzi, tous savants dont la situation scientifique est considérable, commettent l'infamie d'une fraude? C'est là une supposition inadmissible, et je considère que la bonne foi de ces savants doit être acceptée a priori.
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Reste cette question bien grave : Est-ce la main d'Eusapia ?
Sur ce point, très délicat et difficile à déterminer, une discussion qu'on trouvera sans doute un peu longue est nécessaire.
Dans les expériences, Eusapia na pas, en général, la main tenue de la même manière à droite et à gauche. Dun côté, on lui tient fortement le poignet et la main ; de l'autre côté, au lieu d'avoir la main tenue par le voisin, elle se content^ de poser sa main sur la main du voisin, mais de la poser avec tous ses doigts, de manière qu'on puisse sentir très distinctement si Ton tient la main gauche ou droite.
Voici alors ce qui se passe. Au moment où va commencer le phénomèue, cette main qui n'est pas tenue par le voisin, mais se pose sur sa main (je suppose qu'il s'agisse, pour simplifier, de la main droite d'Eusapia, quoiqu'elle opère ainsi tantôt à droite, tantôt à gauche), cette main devient très mobile, presque insaisissable : à chaque instant elle se déplace, et pendant une fraction minuscule de seconde on ne la sent plus ; puis on la sent de nouveau, et on peut constater que c'est toujours la main droite.
Alors il peut arriver ceci : c'est que, pendant cette fraction de seconde, la main droite d'Eusapia est devenue libre et a su se porter à droite ou à gauche, toucher la tète, lafigurc; le cou d'un des assistants. En outre, la main gauche, tenue au poignet, peut s'appliquer sur le dos de la main de l'assistant de droite, qui continue à croire qu'il tient la main droite, alors qu'en réalité il est touché par la main gauche d'Eusapia, qui a alors sa main droite parfaitement libre.
De même que tout à l'heure, en parlant de la table soulevée, j'étais arrivé à la conviction que le seul tnic possible était le soulèvement de la table par le pied d'Eusapia, de même, pour le contact senti d'une main humaine, le seul truc possible c'est qu'Eusapia dégage une de ses mains et
touche les assistants avec cette main devenue libre, pendant que les deux voisins croiront l'un et l'autre toucher une main différente d'Eusapia. S'il y a un truc employé, je n'en conçois pas d'autre, et il me paraît inutile de discuter toute autre hypothèse, celle d'un compère parmi les assistants ou d'un autre individu s'introduisant dans la chambre.
xVvant d'entrer dans le détail des expériences mêmes, il faut mentionner encore une remarque que M. Chiaïa nous a faite : c'est que souvent la main qui touche l'épaule ou la joue d'un des assistants est la main d'Eusapia elle-même. Cependant il y aurait aussi matérialisation d'une main ; car la main d'Eusapia est devenue libre, parce que la main (de John) matérialisée s'est mise sur la main du voisin d'Eusapia, et a pris la place de la main d'Eusapia. Je m'abstiens ici de juger cette interprétation ; je me contente de la rapporter, telle qu'elle m'a été donnée par M. Chiaïa.
Je vais maintenant exposer les raisons qui me font hésiter entre l'affirmation et la négation. Chacun ainsi pourra se rendre nettement compte de mes doutes.
D'abord je laisse de côté les expériences ordinaires, faites dans l'obscurité complète, alors qu'aucune précaution s péciale n'est prise pour s'assurer que l'assistant de droite tient la main droite, et que l'assistant de gauche tient la main gauche d'Eusapia. Il est en effet indispensable de contrôler sans cesse par la palpation des doigts de la main le côté de main que l'on tient, et, si cette précaution élémentaire n'est pas prise, toutes les autres précautions sont illusoires.
Voici deux expériences dans lesquelles, à ce qu'il semble, le contrôle a été exact, et cependant la main a été nettement sentie :
N° 1. — Dans l'obscurité complète. A la suite d'une lévitation que je ne décris pas. Eusapia se trouve, avec sa chaise, assez brusquement portée sur la table. Elle est en état de transe. Alors, pour constater ce phénomène, on allume une lumière faible, pour ne pas provoquer de crise dangereuse.
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Je suis à sa gauche, et M. Fiuzi est à sa droite. On nous dit qu'il faut l'aider à descendre. On éteint la lumière. Je lui fions fortement la main gauche avec ma main gauche, et je passe la main droite derrière son dos, comme pour l'aider à redescendre de la table. A plusieurs reprises, je dis à M. Finzi : « Vous tenez la main droite ? » et il me répond affirmativement. Pendant qu'il me répond, je sens une main qui se promène sur ma tète et me prend par les cheveux (que je porte très courts), comme si cette main essayait de me soulever, mais sans me faire de mal. Presque au même moment, une main, qui me parait très chaude et plus grosse que la main d'Eusapia, me caresse la face dorsale de la main droite, qui est derrière le dos d'Eusapia. Je tiens, à ce qu'il me semble, la main gauche d'Eusapia très loin de M. Finzi, et il me semble que je la saisis fortement, doigts et paume, de manière que cette môme main ne puisse toucher une autre main (la main de M. Finzi) sans qu'il ne sente simultanément la mienne. J'ai peut-être, pendant ces quelques secondes, demandé deux ou trois fois à M. Finzi s'il tenait la main droite, et toujours il m'a répondu qu'il la tenait.
N" 2. — (Je copie textuellement mes notes prises quelques heures après. Dans cette expérience on avait la lumière rouge de la lampe photographique, qui permettait de distinguer les mouvements généraux d'Eusapia. Mais ses mains étaient sous la table. Elle est placée devant la fente d'un rideau qui sépare de la pièce principale une petite alcôve dans laquelle je suis placé).
« J'ai les mains liées très lâche par un mouchoir, ma chaise étant juste adossée à la chaise d'Eusapia. M. Brofferio et M. Gerosa sont presque en pleine lumière. M. Gerosa prend des notes. M. Schiaparelli est à droite, et tient la main droite d'Eusapia. M. Finzi est à gauche et tient la main gauche. Il a eu soin de passer un fil de cuivre à trois des doigts de la main d'Eusapia pour être sûr qu'il tient
toujours la même main. Son pied déchaussé est entre les deux pieds du médium qui les serre fortement. De plus, Eusapia, ayant des bottines à talon, frappe constamment des deux pieds pour indiquer qu'elle a les deux pieds à la même place.
« Trois fois alors je suis touché : deux fois au coude gauche, et une fois au bas des reins. Mais ce n'est pas cela qui est important.
« A un moment elle se raidit et dit : <c Tenez-moi fort ! Tenez-moi fort ! » Alors M. Schiaparelli d'une part et, d'autre part, M. Finzi la serrent de toutes leurs forces. M. Gerosa appelle les minutes et prend des notes. Je demande à M. Finzi : « Vous tenez la main gauche ? » Réponse : « Oui » ; à M. Schiaparelli : « Vous tenez la main droite ? » Réponse : « Oui » ; à M. Finzi : « Vous tenez les deux pieds ? )) Réponse : « Oui. » Alors je vois, en tournant légèrement la tète vers la gauche, une sorte de préparation qui consiste en ce que le rideau se gonfle et semble se rapprocher d'Eusapia, comme pour rendre l'ombreplusprofonde.
« Puis je suis touché à l'épaule droite par une main qui me semble être une main droite (en supposant qu'elle vient du médium). Presque au même instant, après qu'Eusapia m'avait dit de rapprocher ma tête de la sienne, je suis touché par deux doigts qui me tirent assez fortement, mais sans me faire de mal, les cheveux de derrière la nuque ; de sorte que je suis assuré qu'une 7nain m'a touché sur l'épaule et à la nuque.
« En même temps, M. Finzi est touché à l'oreille, au front et à la tempe par des doigts qui étaient derrière le rideau, tandis que la main qui me touchait était sans rideau. M. Finzi a été touché trois fois.
« Les assistants n'ont vu aucun mouvement anormal d'Eusapia. Moi qui étais derrière elle, je n'ai rien senti qu'une sorte de contorsion générale, et cela au moment où nous faisions le plus attention, et où M. Schiaparelli, d'une
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part, et, d'autre part, M. Finzi avaient les mains fortement serrées et pouvaient distinguer quelle main ils tenaient, droite ou gauche. »
Cette expérience paraît de tout point excellente, et je ne vois iruère ce qu'on peut lui reprocher. Eu effet, M. SchiaparcUi n'a pas ahandonné la main droite d'Eusapia ; d'autre part. M. Finzi n'a pas pu abandonner la main gauche, puisipi'll avait passé son doigt dans le fil de cuivre qui entourait les doigts de la main gauche d'Eusapia. Môme en admettant, ce qu'il est difficile d'admettre, que M. Schiaparelli a lâché la main, il est presque impossible que cette main d'Eusapia, devenue libre, ait pu aller toucher M. Finzi en passant derrière le rideau, car j'avais mon dos presque appliqué au dos d'Eusapia, et le mouvement compliqué qu'elle aurait dû faire pour porter la main en arrière était rendu à peu près ou plutôt tout à fait impraticable. D'un autre côté, était-il possible A'raiment à Eusapia de passer la main en avant ? car l'ombre n'était pas assez profonde pour empêcher les assistants de distinguer ce mouvement ; et d'ailleurs M. Finzi a été touché à la figure, à travers l'épaisseur du rideau.
Tel est le fait qui me semble le plus probant pour faire admettre l'existence de la matérialisation d'une main. A moins de supposer, ce qui est toujours admissible, une grosse erreur expérimentale de la part de M. Scliiaparelli, de M. Finzi ou de moi, on ne voit pas comment la main d'Eusapia avait pu se faire sentir à nous dans les conditions indiquées.
Toutefois, certaines observations que je vais relater, sans prouver le moins du monde la supercherie, nous engagent à faire quelques réserves :
1° Jamais il n'y a eu contact senti dune main alors que les deux mains d'Eusapia étaient en vue toutes les deux : il a toujours fallu que l'obscurité fut complète ou que les deux mains fussent cachées sous la table.
On répond à cela que l'obscurité des mains d'Eusapia est une des conditions nécessaires du i)hénomène. C'est possible certainement, mais cela jette une certaine défaveur sur les expériences où il y a sensation d'une main.
Dans une expérience, j'étais à côté d'Eusapia, et les deux mains d'Eusapia étaient en pleine lumière. J'ai été alors touché deux fois ; mais je n'ai pu sentir le contact d'une main. C'était un contact léger, une sensation de pression très manifeste ; mais cette pression a eu lieu au flanc (du même côté qu'Eusapia) et au bas des reins ; de sorte qu'à la rigueur on peut admettre que dans ce cas c'a été le contact d'un de ses pieds. Si, au lieu de sentir un contact vague, j'avais senti le contact d'une main, l'expérience eût été absolument décisive.
2" Nous avions proposé à Eusapia de lier chacun de ses poignets, par un lien assez lâche, au poignet de son A'oisin. Dans l'état de transe, elle a dit que cette double ligature rendrait l'expérience impossible.
Cette restriction est encore évidemment défavorable ; quoique, à l'extrême rigueur, on puisse admettre que pour ce phénomène la liberté des mains est une condition nécessaire.
3» Nous avons encore proposé de remplacer la chaîne (formée par l'union des assistants se tenant mutuellement la main) par une chaîne plus simple ; c'est-à-dire par une chaîne formée d'une seule personne, tenant avec la main droite la main gauche d'Eusapia, et avec sa main gauche la main droite d'Eusapia, Elle a refusé.
Dans une expérience (deuxième séance), comme je me trouvais seul avec elle dans la chambre, je la tenais ainsi ; je n'ai eu alors aucun contact de la main de John.
Il est vrai que, dans cette même séance, alors qu'il y avait d'autres personnes dans la pièce, je crois bien que j'ai été touché par une main, alors que je tenais avec mes deux mains les mains d'Eusapia ; mais je n'eu suis pas assez sûr
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poui" pouvoir l'affirmer : car le fait de tenir dans mes deux mains les deux mains d'Eusapia, et d'èlre alors touché par une troisième main ùterait toute incertitude, et lèverait tous mes doutes.
4° Une des mains d'Eusapia. au lieu d'être saisie fortement et immobilisée, repose légèrement sur le dos de la main de sou voisin ; et elle se déplace sans cesse, ce qui rend la distinction (entre la main droite et la main gauche) siugalièrement difficile.
Je dois dire cependant que ni M. Finzi, ni M. Schiaparelli, ni moi, nous n'avons pu, à un moment quelconque de l'expérience, constater un changement de main : toujours,, quand il devait y avoir la main droite, c'est la main droite qu'on retrouvait.
D'autre part, je dois signaler un caractère très important dans le nunncnt de ces expériences. Dans les expériences de cette nature, il se passe en effet souvent ceci : c'est que le phénomène arrive juste à l'instant où personne ne s'y attendait. Les médiums qui trompent, et les divers prestidigitateurs sont très experts dans cet art : ils détournent l'attention du public, et c'est au moment même où l'on n'est pas sur ses gardes que le phénomène a lieu; mais ici, c'est le cas inverse. C'est au moment où Eusapia se contracte fortement, et gémit, que le phénomène se produit ; aussitôt alors les observateurs redoublent de précautions et de perspicacité pour déjouer la fraude, s'il y en a une.
Ainsi, au moment où le phénomène va se produire, l'attention est surexcitée, et la vigilance du contrôle redouble. Ce n'est pas une preuve absolue en faveur de son authenticité, mais on conviendra que cette particularité rendrait toute supercherie énormément plus difficile à exécuter.
En tous cas, les mauvaises expériences ne doivent pas nous rendre injustes pour les expériences positives. D'expériences positives, il n'y en a pas beaucoup. Il y en a une,
l'expérience n" 2 (p. 93), d'une importance primordiale, que Je ne cherche pas à dissimuler.
Mais de même je ne dois pas négliger dé dire que jamais il n'y a eu de main sentie, quand les deux mains d'Eusapia étaient en pleine lumière, ou tenues toutes deuxpar un fil, ou tenues par la même personne.
J'ai assez longuement insisté sur les expériences de contact d'une main pour être bref sur un phénomène de même ordre : à savoir, l'apparition d'une main.
Il y avait demi-lumière. Je tenais très fortement la main droite d'Eusapia, et je suis absolument sur que la main droite d'Eusapia n'a pas quitté ma main. Quant à la main gauche d'Eusapia elle était sur la main de M. Finzi qui est à peu près sur que cette maiu ne l'a pas quitté, mais le fil de cuivre avec lequel il maintenait la main d'Eusapia avait été enlevé, de sorte qu'il a pu, à la rigueur, y avoir une substitution de main, quelque difficile que paraisse cette substitution.
A un moment de l'expérience, Eusapia nous dit de serrer fort et de regarder par-dessus sa tète. Elle a à peine achevé de parler que nous voyons au-dessus de sa tète une main qui s'ouvre et se referme. Quoique Eusapia soit en demi-lumière, nous ne voyons aucun mouvement anormal de ses bras ou de ses épaules ; et je suis sur qu'à ce moment je tenais dans ma main gauche la main droite d'Eusapia.
Le mouvement de la main, qui est au-dessus de la tête d'Eusapia, est assez rapide pour que nous ne soyons pas en état d'affirmer que c'était une main gauche ou une main droite. Pour moi je croirais que c'était la paume d'une main gauche ; mais M. Gerosa pense que c'était la face dorsale d'une main droite. En tout cas nous sommes
d'accord. M. Schiaparelli, M. Gerosa et moi, pour trouver que cette main était assez différente de la main d'Eusapia. La main d'Eusapia est petite, fine, mais un peu trapue et ramassée, tandis que la main que nous crûmes voir sur sa tète, nous a paru beaucoup plus allongée, avec de longs doigts effilés ; mais l'apparition a été tellement rapide que nous ne pouvons rien affirmer à cet égard : et ce n'est peut-être qu'une illusion.
La question est donc de savoir si, dans le moment même de l'expérience, M. Finzi est sur de n'avoir pas quitté la main gauche d'Eusapia. Eh bien ! il faut le dire, il a encore quelques légers doutes à cet égard ; s'il n'avait pas ces doutes, qu'il estime lui-même exagérés, l'expérience serait décisive.
A la môme séance nous revîmes la main encore deux fois. Une fois je l'ai revue si peu de temps que je n'en parle pas ; car ce fut rapide comme uu éclair ; mais la troisième fois ce fut dans des conditions intéressantes.
J'étais, comme plus haut, h la droite d'Eusapia ; M. Finzi à sa gauche. Mais à ce moment, je lui tenais la main moins solidement, et je ne suis pas sûr que cette main n'ait pu s'échapper : car c'était par le contact des doigts d'Eusapia sur la face dorsale de ma main que se faisait le contrôle. Tout d'un coup elle gémit, se convulsé, ce qui est l'indice à peu près certain qu'un phénomène va se produire ; et au même moment une main apparaît par la fente du rideau, tout près du rideau, entre Eusapia et le rideau, mais qui, avec la rapidité d'une flèche, pour essayer de me toucher, s'élance sur moi, puis se retire sans m'avoir touché.
Le phénomène a été tellement rapide que j'ai quelque scrupule à raconter, en une page, ce qui a duré près d'une demi-seconde. Toutefois, je dirai que cette main m'a paru très allongée, très effilée, plus encore que la première fois, lorsqu'elle s'est montrée au-dessus de la tête d'Eusapia ; que la direction de son mouvement était absolument recti-
ligne, comme si elle sortait de l'ombre de l'alcôve, longeant le rideau, et avec un bras que je n'ai pu distinguer, mais qui me semblait comme allongé, presque interminable, comme enveloppé d'un voile blanc ou d'une lueur blanchâtre (ces derniers détails étant extrêmement incertains). En tout cas, pendant le mouvement rectiligne de cette main, je n'ai pu déceler le moindre mouvement anormal d'Eusapia qui paraissait tout à fait immobile et gémissante.
Il ne me parait pas cependant qu'on doive attacher trop d'importance à cette manifestation, si étrange qu'elle paraisse d'abord. En effet, je ne suis pas assez sûr de moimême, pour prétendre conclure d'une observation aussi rapide, dans laquelle l'illusion tient peut-être une grande place.
A la cinquième séance nous eûmes aussi l'apparition d'une main ; mais les conditions étaient moins rigoureuses. Je tenais la man droite d'Eusapia, et je ne suis pas du toul sûr de l'avoir bien tenue.
De plus, la main que nous vimes était tout à fait analogue à la main d'Eusapia, bien différente de la main que nous avions vue la veille.
Cela confirmerait peut-être l'opinion de M. Chiaïa, opinion fondée sur une longue expérience du médium, que dans certains cas, la main qui touche et qui apparaît, c'est la main véritable d'Eusapia, tandis que la main qui est tenue par les assistants qui contrôlent, c'es! la main matérialisée de John.
Quelque absurde que soit cette interprétation, elle me paraît rendre assez bien compte de cette grande différence d'aspect entre la main effilée, allongée, que nous avions vue la veille, et cette petite main trapue, potelée, qui ressemblait tout à fait à la main réelle d'Eusapia.
EXl'. DE MILAN.
Certaines expériences ont aussi élé faites sur des inouvemeuls iVobjel, el elles doivent être mentionnées : car elles permettent peut-être une couclusion plus positive que les expériences d'apparition ou de contact de la main.
Dans la deuxième séance, en pleine obscurité, nous faisions la chaîne : je tenais la main gauche d'Eusapia, et M. Schiaparelli tenait la main droite, quand à un moment donné. Eusapia nous dit de serrer fort. Alors^ nous redoublons d'attention ; et un tambourin qui était placé à un demi-mètre de la table fut porté sur la table, comme nous le constatâmes en allumant une allumette. Quelques instants après, dans l'obscurité complète, soudain le tambourin vint par le plat me frapper légèrement le dessus de la tête, puis fut rejeté violemment dans la chambre à une assez grande distance.
.Te crois bien qu'à ce moment-là, la chaîne avait été interrompue, et que, pendant que le tambourin me touchait la tête, les deux pieds d'Eusapia étaient sur mes genoux, alors que de ma main droite je tenais sa main gauche, et, de ma main gauche, je tenais sa main droite. [Mais je n'en suis plus assez sur pour l'affirmer. Mes notes à cet égard ne sont pas assez précises, et il faut faire une certaine part à une légitime émotion. C'est dommage que je ne puisse affirmer qu'au moment où le tambourin me touchait la tête, je tenais les deux mains d'Eusapia. Cette affirmation aurait suffi pour établir la réalité du phénomène, tout soupçon de complicité de la part des assistants devant être absolument écarté.
Ce môme jour un autre phénomène s'est produit, dans des conditions que je peux mieux déterminer.
Pendant que nous faisions ainsi la chaîne autour de la table, soudain je sens se poser sur mon bras droit (je tenais
avec la main droite la main gauche d'Eusapia) un objet lourd qui vient assez doucement, sans hésitation, et, je le répète, avec moelleux et douceur, si bien que je m'imagine que c'est un bras qui s'appuie sur mon bras. En réalité, comme nous le constatâmes aussitôt en faisant de la lumière, c'était une chaise qui était ainsi A'enue se poser sur mon bras et la table. De nouveau on fait l'obscurité, on refait la chaîne, moi tenant toujours la main gauche, et M. Finzi la droite, quand, soudainement, quelques secondes à peine après que l'obscurité a été faite, la chaise est jetée violemment par-dessus nos têtes, et, sans heurter même légèrement quelqu'un d'entre nous, va tomber dans la chambre à une distance d'environ deux mètres de la table.
Si importante que soit cette expérience, elle me paraît moins décisive encore que la suivante, la meilleure, à mon sens, de toutes celles que j'ai vues, et qui doit être donnée avec détail ; car les conditions en ont pu être rigoureusement indiquées.
Cette expérience, qui est pref^que ce fameux expcrimcntum crucis que je cherchais depuis si longtemps, a eu lieu dans la quatrième séance, celle du lundi 17 octobre, vers onze heures et demie du soir, en présence de M. Schiaparelli, M. Gerosa, M. Finzi, M. Brofferio et mo\
C'était à la demi-lumière. M. Finzi tenait la main gauche d'Eusapia, qu'il reconnaissait, parce qu'il avait passé un fil de cuivre autour des trois doigts de cette main d'Eusapia. Moi je tenais la main droite, et je la tenais solidement par la paume et le poignet, de manière à être absolument sûr que cette main ne m'a pas lâché. La lumière qui éclairait faiblement Eusapia, éclairait beaucoup mieux M. Schiaparelli, M. Brofferio et M. Gerosa, qui étaient autour de la table : en effet, par la disposition de la lampe triangulaire, avec des verres rouges colorés, d'épaisseur différente suivant les diverses faces du triangle, on peut facilement modifier la lu-
KXP. DE MILAN.
mièro. Du côlé d'Eusapia, la lueur était faible : cependant je la voyais 1res bien.
Je distinguai aussi très bien la fente du rideau contre lequel elle se tenait. C'était un rideau épais, rigide, tendu comme un voile dans la pièce. La petite alcôve qu'il séparait de la pièce principale était très étroite, avec une porte dans le fond, porte cadenassée, et scellée avec de la cire. J'étais précédemment, de 9 heures à 10 heures et demie, resté assis dans cette petite alcôve, contenant quelques objets, entre autres une chaise assez lourde (de 4 kilogr. en- A'iron), placée à un demi-mètre environ de la chaise d'Eusapia, et cachée derrière le rideau.
M. Finzi tient les deux pieds d'Eusapia sur ses genoux. Les mains d'Eusapia sont sous la table.
Alors, Eusapia, en état de transe, se met à gémir et à se contracter. Nous redoublons tous d'attention, et nous voyons, du côté de M. Finzi, le rideau qui se gonfle, fait une saillie très visible (la lumière est suffisante pour .'que je puisse distinguer la bordure jaune en tapisserie du rideau, gonflée et tendue) et un objet vient avancer non pas très vite, mais avec une certaine lenteur, comme s'il glissait et cheminait sans effort, de manière à venir se placer sur la table. C'est la chaise qui était derrière le rideau qui vient ainsi se mettre sur la table en reposant sur l'union du bras gauche d'Eusapia avec la main droite de M. Finzi.
Fait remarquable, cette chaise s'est placée de telle sorte qu'elle semble avoir eu pour but de faire de l'ombre aux mains d'Eusapia. En effet, le dossier est à plat sur la table, et le siège est placé comme un écran entre la lampe et le buste d'Eusapia.
Comment expliquer ce phénomène ? 11 est absurde de supposer qu'une autre personne est venue dans la pièce. La pièce est petite, complètement close ; nous étions chez M. Finzi, nous ne faisions pas de bruit, nous pouvions faire instantanément de la lumière : il y avait même une lu-
mière suffisante pour inspecter l'état général de la pièce etc. Donc ce ne peut être qu'Eusapia qui aurait attiré la chaise.
A coup sûr ce n'est pas avec sa main gauche, puisque je la
tenais solidement ; ce n'est pas avec ses pieds, qui étaient
déchaussés, sur les genoux de M. Finzi. Ce n'est donc
qu'avec la main droite.
Mais est-ce possible? Évidemment non : puisque la chaise
ainsi attirée est venue reposer sur l'union du bras de
M. Finzi et du bras droit d'Eusapia.
Même en lui supposant une force musculaire extraordinaire, luATaisemblable (moins invraisemblable toutefois que
le mouvement dun objet sans contact), cela ne suffirait pas encore ; sa main, reconnaissable au fil de cuivre, n'a pas quitté la main de M. Finzi. L'hypothèse d'une ficelle attirant la chaise est aussi tout à fait absurde, pour cette raison bien simple qu'il n'y avait pas de ficeîle, ni à la main gauche, ni à la main droite, ni aux pieds.
Nous sommes donc en présence d'un fait absolument inexplicable, et qui ne comporte presque pas de restriction (Je dis presque pas, par un extrême scrupule. En effet M. Finzi. à ce moment, au lieu de passer son doigt dans les fils de cuivre, se contentait de les sentir et de les toucher, ce qui pouvait à la rigueur permettre à Eusapia de faire avec sa main quelques légers mouA^ements).
En tout cas, si cette expérience était répétée et répétable, elle serait de nature à enlever tous les doutes.
Je pourrais mentionner encore d'autres expériences, des apports de fleurs, des mouvements d'objets voisins, Tenlèvement d'Eusapia, avec sa chaise, sur la table ; des phénomènes lumineux, etc. ; mais ces récits n'entraîneraient pas la conviction ; car ces expériences sont toutes plus ou moins
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explicables par une adresse physique extrême ; il me parail donc inutile d'insister.