CONCLUSION
Et maintenant que peut-on conclure ? car il ne suffit pas d'énumérer des expériences ; il faut dégager ou essayer de dégager le résultat final qu'elles apportent.
Si, comme ce n'est pas tout à fait le cas, nous avions obtenu un résultat absolument décisif, je n'aurais pas hésité un instant à dire hautement mon opinion. La défaveur publique ne m'inquiète guère, et ce n'est pas la première fois que je me serais trouvé en désaccord avec la majorité, voire nième la presque unanimité de mes confrères ; . les doutes que je ne crains pas d'avouer sont donc des doutes réels, non des doutes de timidité, ou d'hésitation dans ma pensée.
Certes, s'il s'agissait de prouver quelque fait simple et naturel, à peu près évident a priori, ou ne contredisant pas les données scientifiques vulgaires, je m'estimerais pleinement satisfait ; les preuves seraient largement suffisantes ; et il me paraîtrait presque inutile de continuer ; tant les faits accumulés dans ces séances paraissent éclatants et conclusifs ; mais il s'agit de démontrer des phénomènes vraiment absurdes, contraires à tout ce que les hommes, le vulgaire ou les savants, ont admis deimis quelques milliers d'années. C'est un bouleversement radical de toute la pensée humaine, de toute l'expérience humaine ; c'est un monde nouveau ouvert à nous, et par conséquent il n'est pas possible d'être trop réservé dans ^l'affirmation de ces étranges et stupéfiants phénomènes.
Je sais bien qu'il n'y a peut-être pas de contradiction ; et
que ces faits nouveaux, s'ils se vérifient, pourront quelque jour s'accorder avec les faits depuis longtemps acquis à la science et reconnus comme vrais ; mais, en attendant, nous devons être assez prudents pour ne pas accepter ces nouveautés sans un examen d'autant plus sérieux qu'elles sont plus extraordinaires.
Ainsi nous serons, en fait de preuves, beaucoup plus difficiles pour les phénomènes dits spiritiqves que pour les phénomènes de la chimie, de la physiologie ou de l'astronomie.
Cela posé, voyons les preuves qu'on peut invoquer en faveur de la réalité des phénomènes, et jugeons-les à leur valeur.
Il y a d'abord la simplicité évidente de l'expérimentation. Il est manifeste que le médium Eusapia n'est pas au courant de toutes les supercheries que les médiums de l'autre côté de l'Atlantique ont portées, dit-on, à un si haut degré de perfection. Elle sait lire à peine, elle est d'une intelligence ordinaire, et son adresse manuelle paraît des plus médiocres. Ajoutons que le profit qu'elle retire de ces expériences est faible, qu'elle en a recueilli, tout compte fait, plus d'inconvénients que d'avantages, qu'elle ne s'est jamais démentie, que jamais on ne l'a surprise en faute, et qu'il faudrait une dose d'astuce et d'habileté bien merveilleuse pour jouer ainsi, sans faiblesse et sans lassitude, le même personnage pendant huit années.
De plus, elle consent à peu près à toutes les expériences qu'on lui propose : elle accepte qu'on fasse la lumière sans la prévenir, elle admet aux séances tous ceux qui le désirent ou à peu près. Or, les observateurs sévères n'ont pas manqué : il s'en est présenté de toute espèce, et elle les a acceptés, malgré la mauvaise volonté évidente de quelques-uns.
Les phénomènes qu'elle produit sont d'ailleurs bien simples, et ne varient guère. Si ces phénomènes étaient pure supercherie, pourquoi s'arrôte-t-elle en si beau chemin ?
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Avec l'habileté que sa fraude suppose, elle pourrait faire dix fois davantage, et nous étonner bien plus. Au fond elle se contente de peu, et son répertoire est monotone, si monotone qu'on ne voit pas bien comment, avec la grande dextérité dont elle doit faire preuve, si elle trompe, elle serait assez maladroite pour ne pas changer et perfectionner ses programmes.
Enfin, certaines personnes, dont l'honorabilité est indiscutable, sont absolument et formellement convaincues qu'elle est sincère ; elles ont eu à maintes reprises des démonstrations qui leur paraissaient irréprochables, et elles sont prêtes à en témoigner.
Eh bien ! toutes ces preuves ne me touchent pas beaucoup ; elles sont certainement suffisantes pour qu'on se déplace, même au prix d'un long voyage, afin d'aller voir Eusapia ; mais, une fois que l'expérience a commencé, elles sont devenues des conditions extrinsèques, pour ainsi dire, et ne doivent plus entrer en ligne de compte. En effet, la psychologie de ces médiums n'est pas la psychologie de l'homme normal, et certains ressorts peut-être les poussent, que nous autres, gens du vulgaire, nous concevons assez mal. D'ailleurs il y a dans la production de ces phénomènes, même s'ils ne sont pas sincères, une part d'inconscience qui est certainement très grande. Pour ma part, je n'admets pas du tout qu'Eusapia trompe de propos délibéré ; et je crois que, si elle trompe, c'est sans le savoir elle-même.
Quant à l'opinion des personnes qui ont suivi Eusapia pendant longtemps, elle serait d'un grand poids s'il s'agissait de phénomènes vulgaires et ordinaires ; mais les faits dont il s'agit sont trop surprenants pour que la croyance d'une personne non habituée à l'expérimentation détermine ma propre croyance. Je vais plus loin. Même si un savant illustre me venait raconter ces faits, je ne me contenterais pas de son affirmation, et je voudrais connaître les procédés adoptés par lui dans ses expériences. Je suis bien certain de
la bonne foi de M. Chiaïa, et des autres hommes distingués qui ont pendant des mois et des années observé Eusapia ; mais leur perspicacité ne m'est pas démontrée, et je puis parler ainsi sans les froisser ; car je me défie de ma propre perspicacité, et je tâche, dans toute expérience, d'éliminer mon propre jugement pour laisser les phénomènes se produire d'eux-mêmes, sans que j'aie besoin de faire appel à mon observation au moment précis où lexpérience se produit.
En résumé, dès que l'expérience peut être mise en cause, j'oublie tout ce qui a été dit ou fait auparavant, et je ne veux plus voir que lexpérience elle-même. Si elle est bonne, c'est bien ; si au contraire elle échoue, tout ce qui précède est non avenu.
Venons donc aux expériences. Bien entendu je ne puis entrer dans le détail qu'elles comportent puisque je les ai rapportées i)lus haut avec tous les développements que j'ai cru nécessaires.
Avant tout il faut écarter l'hypothèse d'un compère. îs'ou pas que cette hypothèse soit plus absurde que le mouvement d'une table sans contact ou l'apparition d'une main ; mais c'est tout simplement parce qu'il n'y a pas de compère. r<i M. Aksakof , ni M. Chiaïa, ni M. Schiaparelli, ni 'M. Finzi, ni M. Brofferio, ni M. Gerosa, ni moi-même, nous n'avons assisté toujours et constamment à toutes les expériences; il faudrait donc admettre, non pas qu'il y a un compère, mais qu'il y en a cinq ou six. Il y a par exemple des photographies où la table est soulevée avec M. Aksakof seul ; d'autres où il n'y a que M. Gerosa, d'autres où il n'y a que M. Lombroso et moi, d'autres où M. Schiaparelli est seul avec M. Finzi. Alors il faudrait tous nous supposer compères, ce qui est impossible. Comme j'ai eu l'occasion de le dire ailleurs la bonne foi de quelqu'un est impossible à prouver par A+B. Il faut l'admettre sans preuves, et, quand un savant affirme un fait, on doit regarder comme certain
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qu'il ne ment pas. Il se trompe peut-être ; mais il ne trompe pas.
Quant ;i l'intervention d'une personne étrangère, elle est également impossible : les portes étaient fermées à clef ; la lumière pouvait être faite à volonté, parfois il y avait dans la salle une lumière suffisante, pour voir que nul étranger ne venait ; on n'a jamais entendu de bruit anormal ou douteux indiquant l'arrivée d'un étranger.
Donc il n'y a pas de compère parmi les personnes présentes ou absentes, et. s'il y a une supercherie, c'est Eusapia seule qui la commet, sans être aidée par personne, et sans que personne s'en doute.
De plus, si cette supercherie existe, elle se fait sans appareil, par des moyens très simples, presque enfantins. Eusapia, que l'on peut fouiller complètement, qui est pendant trois ou quatre heures l'objet d'une surveillance attentive, n'a aucun objet dans sa poche ou ses vêtements. Quand on expérimente en pleine lumière ou en demi-lumière on voit bien qu'elle n'a rien, ni ficelle, ni mannequin, ni machine d aucune sorte.
Reste alors la seule hypothèse possible, c'est qu'Eusapia trompe en remuant les objets avec ses pieds, ou avec ses mains, après avoir réussi à dégager ses mains ou ses pieds des mains et des pieds de ceux qui sont chargés de la surveiller.
Si ce n'est pas cela qui est l'explication, la réalité des phénomènes donnés par elle me paraît tout à fait certaine.
Eh bien 1 je l'avoue, cette explication par des mouvements de ses pieds et de ses mains est peu satisfaisante. Dans quelques expériences, comme par exemple celle de la balance soulevée à distance, ou celle de la chaise qui est venue derrière le rideau se placer sur le bras de M. Finzi, en demi-lumière, ou dans le cas des mains discernables par des bracelets, et dans d'autres conditions encore qu'on peut lire dans le compte rendu qui précède, je ne vois pas du tout
comment la main d'Eusapia a pu se dégager, et comment, s'étant dégagée, cette main a pu accomplir le mouvement en question. Je me déclare donc incapable de comprendre.
Mais d'autre jiart il s'agit de faits si absurdes quil ne faut pas se satisfaire à trop bon compte. Les preuves que je donne seraient bien suffisantes pour une expérience de chimie. Elles ne suffisent pas pour une expérience de spiritisme.
En effet, dans ces expériences de spiritisme, le phénomène ne peut être répété autant qu'on le désire. Il faut donc, quand on fait une expérience, qu'elle soit très précise, puisqu'elle ne peut être répétée et par conséquent perfectionnée.
Or, malheureusement, jamais la preuve n'a pu être donnée d'une manière irréprochable. Il restait toujours dans notre esprit un doute, un léger doute, et, quand nous proposions de lever ce doute par un contrôle plus rigoureux, l'expérience manquait.
A mesure que les concluions devenaient plus précises, les résultats devenaient plus médiocres.
C'est là tout le contraire de la vraie expérimentation scientifique, et je ne saurais mieux comparer cette incertitude qu'à celle du chimiste qui, rencontrant un mélange où il soupçonne un nouveau corps, cherche à le purifier, afin déliminer tous les corps étrangers qui y sont mêlés, mais, à mesure qu'il purifie son mélange, il voit disparaître les propriétés du corps qu'il croyait trouver. De purification eu purification il finit par n'avoir plus rien.
Je ne veux pas dire (ju'il ne reste rien de ces expériences ; ce serait bien injuste, et cela ne répondrait nullement à ma pensée. Mais il n'y a pas assez pour que nous admettions comme un fait scientifique et indiscutable qu'il y a des mou- A'ements d'objets sans contact, des matérialisations, des apports, tout ce monde nouveau du spiritisme, qui a besoin,
pour être admis, d'être mille et mille fois démontré, et par des preuves sans réplique.
En définitive :
Quelque abaurdes et ineptes que soient les expériences faites par Eusapia, il me parait bien difficile d'attribuer les phénomènes produits à une supercherie soit consciente, soit inconsciente, ou à une série de supercheries. Toutefois la preuve formelle, irrécusable, que ce n'est pas une fraude de la part d'Eusapia et une Ulusion de notre part, cette preuve formelle fait défaut.
Il faut donc chercher de nouveau une preuve irrécusable.
Charles Ricoet.