‹ L'extériorisation de la motricitéChapitre 29 sur 108 · I. — Analyse du compte rendu de M. Lodge · texte numérisé non relu

I. — Analyse du compte rendu de M. Lodge

M. Lodge déclare qu'il s'est rendu à l'invitation du D" Richet, très convaincu qu'il ne pouvait y avoir production de mouvements physiques sans contact, mais que ce qu'il a vu l'a parfaitement convaincu que les phénomènes de ce genre peuvent, dans certaines conditions, avoir une existence réelle et objective.

Il assista d'abord, dans un espace de 6 jours, à une première série de quatre séances d'une durée moyenne

BXP. DE CARQUEIRAN.NE. 1894. 173

do 3 oui heures, avec MM. llichct, Mvers et Ochorowicz.

Il assista ensuite à une deuxième série de dix séances, avec MM. Ricliet, M. Ocliorowicz, M. Lodge, M. et M"'" Sigdwick et le baron de Shi'enclc-Notzing.

Les séances eurent lieu la nuit, de 10 heures à 1 heure du matin, dans une pièce dfe rez-de-chaussée, dans la maison de M. Ch. Richet qui était la seule habitation de l'île Roubaud, sauf le phare. Deux fenêtres ouvraient sur une vérandah, et il n'y avait qu'une seule porte dont le professeur Lodge portait la clé sur lui.

Eu dehors d'une de ces fenêtres presque fermées, était assis M, Bellier, secrétaire de M. Richet depuis 20 ans, qui prenait des notes à la lumière d'une lampe. Il parlait de temps en temps, avec les assistants qui pouvaient ainsi s'assurer de sa position sous la vérandah.

Dans la chambre était une grande table, d'une construction simple, sans battants, comme une table de cuisine de campagne, et pesant 22 kilos (1). Une autre table plus petite, servait pour les séances, elle pesait 9 kilos.

Sur une troisième table ronde, en acajou, recouverte d'une étoffe, étaient placés les objets dont un se servait pour les expériences.

Les assistants s'asseyaient autour de la petite table, avec Eusapia, en pleine lumière.

La table commençait par faire des mouvements ; la lumière étant baissée, le médium semblait entrer en

(1) Cette table, construite exprès pour les expériences, était carrée, d'un mètre de côté et sans rebords : les pieds, de 0"»,75 de hauteur, étaient terminés en pointe, de manière à rendre presqu 'impossible toute tentative de soulèvemeat par une pression exercée sous ces pieds pointus.

état de transe, et, au bout d'une demi-heure environ, des phénomènes plus prononcés se présentaient.

Chaque matin, après la séance, on écrivait le compte rendu de ce qui était observé, en se servant des notes, comme base, mais, en examinant avec soin chaque détail; on discutait chaque point douteux, avec minutie.

En état de transe, le médium répondait plutôt au nom de John (Jean)^ mais il parlait italien seulement ; lorsque l'état de transe n'était pas complet, les phénomènes étaient élémentaires et peu satisfaisants.

Dans la chambre il y avait un petit chalet à musique, objet de fabrication suisse, acheté pour la circonstance, avec un remontoir en dessous et un ressort au-dessus ; quand on tournait la cheminée, les portes s'ouvraient et la musique jouait.

Il y avait encore un accordéon ordinaire, de construction simple, également acheté pour la circonstance à un magasin de Toulon.

M. Lodge dit qu'il a été poussé, pincé, qu'on appuyait sur sa tète, sur son dos, ses bras et ses genoux lorsqu'il tenait les deux mains du médium dans les siennes, et que les pieds et la tète d'Eusapia étaient observés. Dans ces mêmes conditions, il a eu sa main empoignée momentanément par quelque chose ressemblant à une main humaine, donnant l'impression distincte de doigts ayant des ongles. Il a vu une forte main, et d'autres objets plus vaguement, qui passaient se détachant la nuit sur la lumière faible du ciel. Le médium était toujours soigneusement et complètement tenu.

II a vu une chaise placée près de la fenêtre, à plusieurs pieds de distance du médium, glisser plusieurs fois, horizontalement, puis se lever et frapper le parquet.

EXP. DE CARQUEIUANNE. 1894. 175

Le médium était tenu, et personne n'était près de la chaise.

Au moment où il n'y avait pas la moindre brise au deliors. un lourd rideau se gonfla comme si quelqu'un était derrière, et resta ainsi gonflé un bon moment. Il n'y avait personne de caché derrière le rideau, le médium en était distant de près de deux mètres ; cela était visible. Une fois, le rideau fût jeté sur la table et sur les assistants ; une autre fois, le contour d'un visage se détacha contre la fenêtre, et quelque chose comme une main se leva vers ce visage.

La grande table, auprès de laquelle il n'y avait personne, était agitée souvent et même retournée, trouvée complètement renversée par terre ; ceci était fait avec soin et de manière à ne pas briser sur le plancher une batterie voltaïque et autres objets. M. J. Ochorowicz a pu. de sa place, voir la table au moment où elle se retournait.

Le médium étant bien observé, le petit chalet a été vu plusieurs fois traversant la chambre ; on entendit la clé remonter le mécanisme, et la musique jouer dans différentes parties de la chambre, quelquefois à deux mètres du médium, M. Lodge a vu ce chalet s'appuyer sur lui, puis être posé sur la table, sans que personne ne le touchât. « J'ai entendu, dit-il, quelques notes de l'accordéon, rendues loin de nous, pendant que l'instrument était sur la table et les mains du médium bien en vue » . Dans une autre séance, il a entendu un piano donner des accords lorsque le médium en était éloigné et complètement tenu. On pouvait voir le clavier, mais pas assez pour observer la dépression des touches. Cette expérience est particulièrement intéressante. Elle a eu

lieu à Carqueiraniie. Les pieds étaient tenus ; les mains tenues. — AI. Sidgwick déclara alors que tout était irréprochable, sauf la bouche, et que la seule explication possible du mouvement du piano (notes jouées) était le maniement d'un appareil quelconque (coupe-papier, règle... 1) tenu par les dents et la bouche. Alors M. Richet tint la bouche d'Eusapia avec sa main, toutes les autres personnes restant dans la même position, et, à deux reprises différentes, des notes furent frappées avec force sur le clavier.

M. Lodgea entendu, non seulement des coups frappés dans une table éloignée, mais des coups d'une violence extrême, comme donnés avec un maillet.

Il a vu, avec les autres assistants, des lumières traverser rapidement la chambre, comme des lucioles.

Il a entendu le bruit de la clé tournant dans la serrure de la porte (1) ; la clé arriva ensuite sur la table des séances, on put l'y toucher ; puis elle retourna à la porte, entra dans la serrure, fit jouer le pêne et sortant de nouveau de la serrure, elle vint se replacer entre les mains de M. Lodge pour y rester.

Il a vu de l'écriture produite sur du papier, au crayon bleu, faite avec l'ongle propre d'un doigt et à la lumière d'une bougie ; expérience absolument remarquable, car elle a eu lieu à la lumière et s'est répétée cinq fois de suite dans d'excellentes conditions.

(1) Cette porte L'iait assez éloigtiée du médium pour qu'en étendant le bras et en se baissant, il put très difficilement l'atteindre. La chambre était éclairée seulement par un rayon de lune passant à travers les fentes des persiennes.

EXP. DE CARQUEIRAÎSNE. 1891. 177

Une fois, on passa du l)lcu sur le doigt du médium et on promena ensuite sa main près de la table sur laquelle il n'y avait pas de marques bleues ; personne n'avait touché cette table, et cependant on trouva des marques bien nettes sicr le côté opposé près duquel la main du médium n'avait pas passé.

La grande table fut enlevée complètement du sol à environ 20 centimètres de hauteur. Lesassistants étaient debout autour ; le médium, bien tenu, avait ses deux mains appuyées légèrement sur la table ; il eût été impossible au médium, même sans être tenu, de soulever la table dans la position qu'il occupait, c'est-à-dire debout, près d'un angle, ses deux mains appuyées légèrement sur le dessus ; cela ne se pouvait, même en concédant que le médium eût ses forces décuplées par un état anormal et hystérique.

}>l. Lodge a entendu le médium, comme buvant au goulot d'une bouteille d'eau qui avait été posée préalablement sur un buffet ; ensuite, il a senti que cette bouteille était déposée sur la table, au moment oiî tous les assistants se tenaient par les mains autour de cette table.

En résumé, les faits de la réalité desquels il se porte spécialement garant et qui pouvaient être facilement observés et constatés sont :

1" Les mouvements d'une chaise éloignée, visible au clair de lune, et dans des circonstances telles qu'il n'y avait évidemment pas de connexion mécanique ;

2" Le gonflement et le mouvement d'un rideau en l'absence de vent ou d'autre cause ostensible ;

3° Le remontage et la locomotion d'un chalet à musique sans être touché ;

4° Des sons procédant d'un piano et d'un accordéon, lesquels n'ont pas été touchés ;

5° Une clé tournée dans une serrure, en dedans de la chambre des séances, puis placée sur la table et après remise dans la serrure ;

6° Les mouvements et le renversement, par évolutions correctes et lentes, d'une lourde table, que l'on a trouvée après, ainsi retournée ;

7° Le soulèvement d'une lourde table, dans les conditions oii il eût été impossible de la soulever dans les conditions ordinaires.

8° L'apparition de marques bleues sur une table, auparavant sans taches, et ceci fait sans le secours des moyens ordinaires de l'écriture (1) ;

9" La sensation de coups, comme si quelqu'un vous saisissait la tète, les bras ou le dos, tandis que la tète, les mains et les pieds du médium étaient bien en vue ou tenus et éloignés des endroits du corps touché.

M. Lodge expose ensuite les divers phénomènes qu'on attribue à Eusapia et qu'il divise en trois classes :

Classes A : opérations faciles dans les limites ordinaires du corps humain, sans préparations préalables, pourvu que ce corps ne soit pas empêché par des moyens artificiels de produire ces résultats.

(i) M. le D'' Spgard insiste dans une lettre qu'il m'a fnil. l'honneur de m'écrire « sur l'expérience si admirable, faite en pleine clarté, de l'écriture en traits bleus, effectuée sous nos yeux, sans phime ni crayon, au gré du geste d'Eusapia, directement sur une feuille de papier, ou à travers plusieurs feuilles superposées. »

EXP. DE CARQUEIRAA'NE. 189'l. 179

Classe B : opérations qui, tout on étant dans les limites du corps humain, ne peuvent avoir lieu sans quelques préparations ou manipulations convenables.

Classe C : opérations qui, selon l'entendement ordinaire, sont impossibles.

Ainsi dans la classe A, on peut mettre : le soulèvement et le transport de quelques objets légers, tels que chaises, clés, chandeliers, boîtes, carafes, etc.. ; remonter des boîtes à musique ; faire sonner les clochettes électriques ; faire jouer les accordéons sans les toucher ; palper, tirer, ou empoigner les assistants ; faire apparaître des mains et des têtes.

Dans la classe B : le soulèvement des objets très lourds, qui dépassent la force ordinaire de l'homme ; la production de lumière et de diverses odeurs ; montrer des mains plus fortes que celles du médium ; écrire sur des objets éloignés ou sans crayon; faire mouvoir et sortir des objets d'une boîte fermée à clé.

Dans la classe C : faire sortir des objets d'une caisse solidement fermée ou faire sortir un objet d'un tube clos hermétiquement ; faire des nœuds dans une corde sans fin ; faire pénétrer l'un dans l'autre deux anneaux en bois ; suspendre l'action comburante de corps chauffés au rouge ; produire un changement de température sans cause visible et artificielle ; séparer en ses diverses parties, une solution mélangée et fermée hermétiquement.

M. Lodge dit qu'il n'a pas vu tous ces phénomènes et ne peut, en conséquence, en garantir la réalité : par exemple, il ne peut alisolument pas affirmer que les mains vues, étaient plus grosses que celles du médium, attendu qu'il n'apas pu les mesurer ; il ajoute qu'il n'a

pas observé qu'avec l'aide du médium, on eût fait autre cliose que ce qu'aurait pu faire un être humain libre de toute entrave (1) ; dans la chambre des séances, les objets sont transportés absolument comme si une personne vivante circulait librement et naturellement.

La première hypothèse que peut faire l'observateur est donc qu'une telle personne est actuellement présente.

S'il en était ainsi, il y aurait fraude de la part de quelqu'un, soit :

1° Du médium ;

2'' D'un ou plusieurs des assistants ;

3° De quelqu'un de dehors, introduit dans ce but.

Pour se prémunir contre la fraude, de la part du médium, on prenait les plus grandes précautions; ainsi, ses pieds étaient posés sur un appareil qui faisait sonner une sonnette électrique quand l'un ou l'autre pied se levait ; quelquefois on tenait en plus les pieds et les jambes du médium, ainsi que ses mains, et même sa tête ; on savait toujours la position de ses pieds, tête et mains, au moment même où les phénomènes avaient lieu.

Toutes ces précautions étaient acceptées par le médium dont on n'avait du reste pas de raison pour suspecter la bonne foi ; mais comme on ne peut jamais se fier complètement à une personne en état de transe, elles étaient nécessaires.

Quant à la connivence de la part des assistants, M. Lodgedit avec raison :

(1) Richet estime aussi que tous les phénomènes dont il a été témoin avec Eusapia pourraient s'expliquer, sauf les écritures au crayon bleu, en admettant qu'elle a pu libérer ses mains. Cela prouve simplement que l'action de la force dégagée par Eusapia ne s'étend guère au-delà d'un mètre.

BXP. DE CARQUEIRANNB. 1894. 181

« Dans certains cercles où les personnes sonl inconnues entre elles, une telle hypothèse peut suffire à détruire la valeur de l'évidence ; mais, dans notre cas (nous étions quatre), chacun avait au moins un ami intnne présent ; et tous les quatre, engagés dans des occupations sérieuses, nous accordions un temps précieux à l'étude de ces phénomènes. Dans ce cas une telle supposition devient ahsurde.

« Ensuite on peut supposer que, plutôt que d'avouer que les phénomènes n'eurent point lieu, nous avons pu en produire nous-mêmes ou que l'un des assistants trompait les autres en laissant hhre le médium pour la production des faits observés. »

M. Lodge répond à cette seconde objection en assurant qu'il a observé des phénomènes au moment oii, seul, il tenailles mains et les pieds du médium, et que les autres ont fait de même ; que ces phénomènes eurent lieu en l'absence de chacun des membres du groupe, que MM. Richet et Ochorowicz en avaient eu une masse avant l'arrivée des autres observateurs et ne pouvaient, par conséquent, porter des suspicions sur les arrivants.

11 reste l'hypothèse grotesque que M. Richet luimême aurait préparé une tromperie; mais MM. Finzi, Schiaparelli, Lombroso et d'autres, en Pologne et en Italie, ont observé les mêmes phénomènes en l'absence de M. Richet.

La présence ou l'absence de l'un ou de l'autre des assistants n'a donc pas eu d'action pour empêcher les phénomènes pourvu que Eusapia fût présente.

Dans l'hypothèse de fraude, il faudrait suspecter tout le monde et supposer que tout le monde était d'ac-

cord pour tromper. Le professeur Lodge fait observer que dans ce cas, son propre rapport ferait partie de ce plan de fraude ; en conséquence, il ne recherche pas à se défendre sur ce point.

Mais en admettant que les assistants étaient lionnêtes et ordinairement intelligents, et que le médium était tenu de manière à être empêché de faire des choses anormales avec son corps normal, que faut-il penser au sujet d'un acccomplissemeiit possible de phénomènes "?

Il ne faut pas oublier que ces séances eurent lieu dans une île presque inliabitée, oii il n'y avait, en dehors des expérimentateurs, que la famille du garde du phare et les domestiques de M. Richet, c'est-à-dire un marin, sa femme et sa fille.

Le phare est à environ oOO mètres de la maison de M. Richet, et les domestiques couchaient dans un cottage séparé oii ils se retiraient pendant la nuit ; on pourrait supposer que ces simples paysans de la Provence étaient d'accord avec la fine Italienne et que la différence de leurs langues qui empêchait toute conversation entre eux n'avait pas empêché nue entente préalable ; mais il est inutile de discuter cette hypothèse absurde, car le voisinage de ces gens n'était aucunement nécessaire pour les phénomènes.

Il n'y avait à la salle des séances qu'une porte d'entrée que M. Lodge fermait à clé lui-même pendant les séances ; mais, même si elle avait été ouverte, personne n'aurait pu entrer sans que le fait ne fût connu. On ouvrait le divan avant les séances, pour s'assurer qu'il était vide. Les séances commencèrent toujours dans la pièce bien éclairée, « et je puis positivement déclarer

EXP. DE CAUQUEIRANNE. 1894. 183

que personne, étranger à la séance, n'est entré d'une fai;on normale, car je l'aurais vu et su. »

Page 1