II. — Extraits de la réplique de M. Ch. Richet à M. Hodgson
M. Richet fait observer que toute l'argumentation de M. Hodgson est basée sur cette hypothèse que l'on croit tenir les mains d'FAisapia et qiion ne les tient pas. Voici comment il y répond :
Est-ce que nous tenions bien les mains d'Eusapia 1 M. Hodgson ne le croit pas. M. 0. Lodge, M. Fred, Myers, M. Ocliorowicz et moi nous le croyons. Il s'agit donc d'examiner ce point.
Tout d'abord il semble que M. Hodgson a tort de reprocher à M. 0. Lodge de ne'pas donner plus de détails. Il est clair que lorsque on dit, la main est bien tenue, des détails plus circonstanciés deviennent presque inutiles. Comme cela se répète près de cent fois au moins dans une séance, il suffit de s'entendre, ce que nous avons fait constamment, sur le sens de ce mot: la main eH bie7i tenue. Gela signifie d'abord qu'on n'a aucun doute sur le côté de la main qu'on tient. Si, en tenant la main pendant qu'un phénomène se produisait, je n'étais pas absolument sûr que c'était la main droite (au cas où j'avais pour mission de tenir la main droite) aussitôt j'arrêtais tout, en disant, u j'ai lâché la main » ; ^t tous les expérimentateurs faisaient de même. De plus, nous avions pris le parti de tenir la main fortement, tous les doigts dans notre paume, ou le poignet et une partie des
doigts dans notre main ; le plus souvent les deux avantbras, celui d'Eusapia et le mien, étaient côte à cote, et les deux mains, celle d'Eusapia et la mienne, étroitement unies. Enfin nous avions soin, à cliaq^ue phénomène, de nous rappeler, les uns et les autres, [à l'observation exacte ; et peut-être cent fois dans le cours d'une séance, de manière à en être ennuyeux et même insupportables, ad nauseam, nous répétions — « je tiens bien la main droite, » « je tiens bien la main gauche ».
S'il s'agissait d'expérimentateurs novices, peut-être éblouis, ou effrayés par la nouveauté des -phénomènes, je comprendrais les doutes de M. IIodgson,et je les partagerais assurément. Mais il s'agit d'expérimentateurs qui avaient conservé tout leur sang-froid, et qui, certes ne songeaient qu'à faire une expérience dans de bonnes conditions. S'il m'est permis de parler de moi, je dirai que j'ai expérimenté avecEusapia 5 fois à Milan, 10 fois à Rome ; 40 fois à Carqueiranne et à l'île Roubaud, où elle est restée trois mois. Pendant ces trois mois, déjà préparé par les expériences faites à Rome et à Milan, je n'ai pas songé à autre chose qu'à ce point très spécial et cependant très important, de bien tenir la main, de manière à ne pas laisser cette main se libérer, prendre des objets, et me toucher au dos, au nez, au front. Avec Ochorowicz qui est resté presque tout le temps à l'île Roubaud, et qui avait eu à Varsovie et à Rome une trentaine de séances déjà, nous n'avons pas songé à autre chose. Nous n'avions donc pas d'autre préoccupation que celle d'empêcher une des mains d'Eusapia de nous échapper.
Eh bien 1 sans nous croire plus perspicaces et plus habiles qu'il ne convient, il nous semble que cette constante
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préoccupation, cette idée fixe doit un peu nous garantir du reproche d'avoir conclu à. la légère. Il me semble qu'après trois mois d'exercice et de méditations on peut arriver à la certitude qu'on tient bien une main humaine.
Dans une expérience (la dernière, je crois) qui a été très brillante, M""" SidgAvick tenait la main gauche d'Eusapia, et mon savant ami, le Dr. Cli. Ségard, médecin en chef de la marine, tenait la main droite. Il avait d'ailleurs déjà assisté à plusieurs expériences. Quinze ou vingt fois dans le cours de la séance, je lui ai demandé, ainsi qu'à M'"" Sidgwick : « Etes-vous bien, bien sûr de tenir la main ? et la môme main? » Et, sur son affirmation, j'ajoutais : « Prenez garde, si vous vous trompez, c'est presque de la complicité ! »
Il est certain en effet qu'affirmer solennellement, résolument, sans aucune hésitation, qu'on tient la main droite d'Eusapia, cela veut dire qu'on en est vraiment sur, et cette affirmation, portant sur un fait facile et simple, ne comporte probablement pas d'erreur.
Cela est si vrai qu'avec Ochorowicz nous avions imaginé divers appareils électriques pour remplacer ce procédé élémentaire de la main tenue dans notre main. Je fais grâce au lecteur de la description de ces divers instrument : ils étaient très ingénieux, mais il ne m'inspiraient aucune confiance. Je crois beaucoup aux instruments précis en physique et en physiologie ; mais, quand il faut les laisser dans l'obscurité, livrés à la fantaisie d'un médium, je n'y attache plus aucun prix. A toute l'instrumentation je préfère, et de beaucoup, simplement ma main. Car, lorsque je tiens bien solidement la main droite d'Eusapia dans ma main ou mes deux mains, je
suis sûr, autant qu'humainement on peut être sur de quelque chose, qu'elle ne peut pas promener cette même main droite sur mes cheveux.
Nous avions aussi essayé de tenir ses pieds (déchaussés) avec nos pieds (déchaussés). Mais cela est loin de donner une sécurité absolue ; car la sensibilité tactile des pieds est assez grossière. De même les appareils électriques pour les pieds ont été finalement tout à fait abandonnés, comme n'inspirant pas une confiance suffisante ; et, pour les pieds comme pour les mains, le meilleur procédé nous a paru être de les tenir avec nos mains. Aussi, au moins dans la dernière série des expériences, l'un de nous se mettait-il par terre, ayant pour unique fonction de tenir avec ses deux mains les deux pieds d'Eusapia.
lime semble que cette méthode est encore la meilleure. Cela vaut tous les appareils, et toutes les ligatures : car les appareils se détraquent ou se faussent : les nœuds se défont, et peuvent être refaits, si bien que la conviction n'est jamais complète. Au contraire, avec la main, on obtient la certitude, et je suis convaincu que ce procédé, que M. Hodgson trouve défectueux, est celui auquel il aurait recours après avoir tenté d'autres méthodes.
Cela bien posé, il est une expérience qui me paraît fondamentale. Elle ne réussit malheureusement pas toujours, et il faut parfois beaucoup de patience pour obtenir le phénomène.
Il s'agit de tenir les deux mains du médium ; et d'être soi-même touché par une main bien distincte.
Il est clair que, lorsque je dis une main bien distincte, je suppose qu'on a songé à toutes les supercheries possibles. Un contact vague, ce n'est pas une main;
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la sensation (Vm\ moiiiiion, ou d'une paume ne suffit pas. Une main bien distincte, c'est une main nettement formée, dont ou sent les doigts, qui est capable de pincer le bras, de tirer les cheveux ou la barbe, de faire sentir ses doigts, de donner, en un mot, une sensation telle qu'une main seule peut la donner; main vivante, animée, tout à fait identique à une main humaine.
Eh bien! cette e.vpérience, je l'ai faite; et,'pour ne pas parler des expériences de Rome oii elle avait réussi aussi, àl'ile Roubaud 4 fois elle a réussi avec moi. Une fois entre autres, je tenais d'une main les deux d'Eusapia ; je lève mon autre main en l'air, très haut ; alors cette main qui est en l'air est saisie vigoureusement par une main qui me prend deux doigts, les tire avec force, et, après avoir tirés, me donne, sur le dos de cette même main, une tape assez forte que tout le monde entende. Malheureusement, comme je l'ai déjà dit, cette expérience essentielle, importante, fondamentale, on ne peut pas toujours l'obtenir. On ne l'obtient même que rarement, je ne sais pourquoi, de sorte que sa rareté est une cause de doute, et même de doute assez grave. Pour([uoi est-il plus facile d'avoir un contact quand chaque matin est tenue par une pesonne différente que quand c'est la même personne qui tient les deux mains? Et cependant ce n'est pas moi seulement qui ai été ainsi touché par une main distincte, alors que je tenais les deux mains d'Eusapia.
Le 9 juillet, Ochorowicz est touché dansle dos par une main bien distincte, alors qu'il tenait les deux mains d'Eusapia.
1^ 21 juillet, Lodge, tenant les deux mains d'Eusapia est touché distinctement par une main à l'épaule.
Le 26 juillet, pendant que je tenais les deux mains d'Eusapia, je suis touché par une grande main qui se promène sur ma tête.
Ce qui rend cette sorte d'expérience très instructive, et à mon sens absolument décisive, c'est qu'il faut admettre ou une hallucination tactile, ce qui me paraît absurde ; ou une mauvaise plaisanterie de la part d'un des assistants^ ce qui est impossible à admettre ; ou enfin, et c'est la conclusion à laquelle j'arrive, quelque chose comme la matérialisation d'une main vivante ; conclusion que j'admets en désespoir de cause, et à laquelle je ne me résigne pas sans douleur.
Les cas dans lesquels un expérimentateur A tient les deux mains et un autre expérimentateur B est touché par une main sont très nombreux, presque aussi probants.
Le 1" juillet Ochorowicz tient les deux mains : je suis touché par une main. Le même jour je tiens les deux mains ; Ochorowicz, à genoux, tient les deux pieds, et il est touché à la tête par cinq doigts distincts.
Le 9 juillet, je tiens les deux mains ; Ochorowicz est touché distinctement par une main (à deux reprises).
Le 25 juillet, Lodge tient les deux mains; Myers est touché par une main.
Le 21 juillet, Lodge tient les deux mains. Myers est touché par une main qui presse le bras ; puis, quelque temps après^ Lodge tenant toujours les deux mains, Myers sent une grosse main qui le frappe dans le dos.
Quant aux cas dans lesquels un expérimentateur A tient une main d'Eusapia ; un autre B tient l'autre main;etoii cependant des objets volumineux se meuvent dans la pièce, en même temps qu'une main est net-
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temcnt vue ou sentie ; nous en avons des exemples si nombreux qu'il me paraît, dans cette note de critique, inutile de les rappprler.
Si encore il suffisait d'un moment d'inadvertance pour expliquer le phénomène, j'admettrais bien que pendant une longue période de une ou deux heures d'expérience, il s'est produit une négligence d'un instant, que la main d'Eusapia alors a été abandonnée, et, devenant libre, a pu prendre un des objets voisins. Je sais parfaitement que l'attention ne peut se prolonger pendant une heure, avec toute certitude et toute efficacité ; mais les choses ne se passent pas ainsi. Gomme l'ont fait remarquer avec raison Lodge et Myers, comme cela est évident pour toutes les personnes qui ont assisté aux expériences d'Eusapia, les phénomènes n'ont pas lieu par surprise ; on est prévenu que quelque chose va se produire par le frémissement, l'agitation et, si je puis dire, la tension vibratoire de tout le corps du médium. C'est donc à ce moment que tout naturellement on redouble d'attention, et qu'on tient le mieux les mains du médium. A moins d'être bien détestable expérimentateur, on ne va pas choisir le moment décisif, le moment de Texpérience, pour laisser la main libre.
Ce n'est pas tout. Même si la main — ce que je ne crois nullement — a pu se libérer, il faut encore qu'elle revienne en place : or, le phénomène vient de se produire ; on en a été formellement averti. Pour que, à ce moment même, on soit repris par une main qu'on a quittée un instant, et qu'on ne s'aperçoive pas de cette substitution, il faut vraiment une dose de trouble ou de négligence qui me paraît un peu forte.
Même j'admettrais que j'ai commis une fois, deux
fois, dix fois, vingt fois, cette négligence difficile à comprendre ; ce que je n'admets pas, c'est que, ne songeant pas autre chose, poursuivi, hante, par cette préoccupation unique de ne pas abandonner la main que je tiens, j'ai été deux cents ou trois cents fois assez léger (pour ne pas dire plus) pour ne m'ètre pas aperçu que j'avais lâché la main, et qu'après la production du phénomène, Eusapia avait habilement replacé sa main dans la mienne. Et cette légèreté impardonnable, je ne serais pas seul à l'avoir commise. M, Aksakof, M. Schiaparelli, M. G. Finzi, M. de Siemiradsky, M. de Schrenck-Notzing, M. Ochorowicz, M. Ségard, M. 0. Lodge, M.Fred. Myers, M. et M""^ Sidgwick, tous, les uns et les autres, vingt fois, quarante fois, cinquante fois, nous aurions laissé se faire ces substitutions de main, précisément au moment même où notre attention devait être et était le plus fortement éveillée.
Et puis, — et c'est là un point sur lequel il faut insister — quand un habile prestidigitateur a fait un tour ingénieux, il ne veut pas le recommencer ; il sait bien que si, devant le même public, il refait le coup qui a réussi, à la seconde, ou à la troisième, ou à la quatrième fois, son truc sera dévoilé. Ici c'est tout autre chose. Devant le même public, attentif, qui cherche constamment à la prendre en faute, étudie minutieusement toutes les conditions de l'expérience, Eusapia consent à recommencer presque indéfiniment les mêmes phénomènes, de manière même à lasser notre patience ; tant toutes les séances se ressemblent. Qui en a vu une en a vu cent ; et il n'y a d'autre profit à assister à beaucoup d'expériences, que de devenir de plus en plus expérimenté et capable de les juger.