D. — LES FORMATIO.\S DE MAINS FLUIDIQUES
Les mouvements de la table et les lueurs paraissent être aux deux extrémités de l'échelle de fréquence et de facilité de production.
Entre les deux on peut placer toute une série de phénomènes qui se rattachent aux mouvements sans con-
tact, par leur début, mais qui se spécialisent ensuite tle matière à former graduellement des mains que Ton peut voir, toucher, et qui présentent toute l'apparence de mains véritables.
Voici généralement comment les choses se passent et eomnie elles se sont passées huit ou dix fois à Ghoisy, quand le médium était arrivé à l'état de transe et que la lumière atténuée était cependant suffisante pour distinguer très nettement les mouvements du rideau.
Le rideau commence à s'agiter à plusieurs reprises, — Puis on aperçoit comme une bosse faisant saillie qui s'avance vers l'un des contrôleurs (1), à la hauteur du flanc (2), mais ne parvient pas à toucher la personne visée ; si l'on y porte la main, ou constate une résistance élastique comme celle que produirait un ballon en caoutchouc. — Le rideau retombe droit au bout de quelques secondes. — Puis le rideau reprend un nouvel élan en formant une pointe qui vise l'épaule du contrôleur en dehors de l'ombre de la table ; mais souvent il faut deux ou trois essais infructueux avant que celui-ci soit touché. Quand il est touché, il se sent pressé à travers le rideau comme avec une pince. — Ensuiie nouveaux efforts de l'agent inconnu qui arrive à former une véritable main qu'on ne voit pas, mais dont on sent distinctement les cinq doigts. Le plus souvent cette main donne, dans les premières manifestations, l'impression
(1) Presque toujours vers celui de^gauclie, qui est le plus rapproché de la cicatrice que porte Eusapia sur le côté gauche de la tète et par où l'on sent quelquefois s'échapper comme un souffle.
(2) Probablement la^matérialisation commence par se faire derrière le rideau dans la partie où péuèlre le moins de lumière grâce à l'ombre de la table.
BXPKKIRNCES DE CIIOISV-VVRAC. 1890. 309
d'une petite main de femme, comme celle du médium: puis elle semble grossir et devenir, dans les suivantes, une forte main d'homme. — Enfin, la main matérialisée acquiert assez de consistance pour se montrer, quelquefois accompagnée d'un bras, à travers une fente du rideau, et toucher le spectateur ou le frapper avec assez de violence pour que tout le monde entende le bruit du coup; puis elle rentre rapidement dans le cabinet.
Pendant tout ce temps les mains du médium ont été tenues séparées sur la table par les contrôleurs et vues distinctement par tous ; de plus chaque phénomène était accompagné d'un effort plus ou moins violent d'Eusapia, effort que l'on constatait soit par la crispation de ses mains et de ses jambes, soit par les contractions de son épaule.
Dans la sixième séance, où j'étais contrôleur de droite, je fis une plaisanterie sur John ; aussitôt le rideau se gonfla 1 avec violence et vint s'appliquer contre ma joue gauche; je sentis à travers le rideau un pouce me presser fortement sous le menton et quatre doigts s'enfoncer dans ma joue, près de l'œil, pour me fermer la bouche. Je dis en riant : « C'est bien, John, je comprends la leçon », et deux tapes amicales sur le bras indiquèrent que la paix était faite. A ce moment, je tenais la main droite d'Eusapia, M. Brincard tenait la main gauche, et tout le monde vit le mouvement du rideau. De plus, M. de Gramont était dans le cabinet, surveillant les mouvements d'Eusapia, la main appuyée sur son
(1) Le rideau était composé de quatre pans d'étoffe, glissant au moyen d'anneaux sur une corde tendue d'un mur à l'autre. Ce jour-là, on avait ramené les rideaux, deux par deux, contre les murs, de façon à laisser le cabinet ouvert.
épaule droite, et constatait une violente contraction de son cou, sans que son bras droit se fût déplacé.
Voici, d'après notre procès-verbal, ce qui; se produisit immédiatement après :
« John (par la bouche d'Eusapia) dit que le médium est épuisé, qu'il faut lui donner du cognac, ce qui est fait. Eusapia appuie sa tête contre l'épaule de M. de Gramont debout derrière elle, et le fait regarder dans la direction de la fenêtre située à l'autre extrémité de la pièce, et d'où filtrait la clarté diffuse du jour (1). A trois reprises différentes. M. de Gramont voit l'om&re noire (2) d'une main, les cinq doigts écartés, se projetant sur la fenêtre, à hauteur de sa figure et à une distance qui lui paraît être d'environ 30 centimètres. Il la voit pendant plusieurs secondes, annonce le fait à haute voix, et les deux contrôleurs (MM. Brincard et de Rochas) constatent que, pendant ce temps, ils ^tiennent et voient les mains d'Eusapia.
« M. de Gramont étend le bras vers la gauche d'Eusapia, la main ouverte, l'arrière-bras appuyé sur la tête du médium, et prie John de lui donner une poignée de main. 11 sent, à trois reprises, sa main caressée par des doigts tièdes, sans qu'il puisse parvenir ni à les saisir ni à les voir.
« 11 ramène sa main sur l'occiput d'Eusapia, et sa main est encore caressée deux fois par des doigts.
(1) Il était environ 4 heures ; le temps était pluvieux, et les persiennes avaient été fermées.
'2) Cette ombre noire semble être due à une matérialisation moins avancée que celle qui a l'apparence d'un corps lumineux par lui même ou par réflexion. De là probablement l'origine de l'expression les ombres, dont les Anciens se servaient pour désigner les morts.