LES THÉORIES DE L^ÉCOLE LA METHODE ET LES NOUVELLES HYPOTHÈSES
Bornons ce respect que nous avons pour les anciens. Gomme la raison le fait naître, elle doit aussi le mesurer ; et considérons que, s'ils fussent demeurés dans cette retenue dt; n'oser rien ajouter aux connaissances qu'ils avaient re^jnes^ ou que ceux de leur temps eussent fait la même difficulié de recevoir les nouveautés qu'ils leur oflFraient, ils se siiraienl privés eux-mêmes, et la postérité, du fruit de leurs inventions.
Comme ils ne se sont servis de celles qui leur avaient été laissées que comme de moyens pour en avoir des nouvelles, et que cette heureuse hardiesse leur avait ouvert le chemin aux grandes choses, nous devons prendre celles qu'ils ont acquises de la même sorte, et, à leur exemple, en faire les moyens, et non pas la fin de notre étude, et ainsi, tâclicr de les surpasser en les imitant.
Car, qu'y a-t-il de plus injuste que de traiter les anciens avec plus de retenue qu'ils n'ont fait pour ceux qui les ont précédés, et d'avoir pour eux ce respect inviolable qu'ils n'ont mérité de nous que parce qu'ils n'en ont pas eu un pareil pour ceux qui ont eu sur eux le même avantage ?
Les secrets de la nature sont cachés ; quoiqu'elle agisse
toujours, ou ne découvre pas toujours ses effets ; le temps les révèle d'âge en âge et, quoique toujours égale en elle-même, elle n'est pas toujours également connue.
Les expériences qui nous en donnent Vintelligence multiplient continuellement, et, comme elles sont les seuls principes de la physique, les conséquences multiplient à proportion.
C'est de cette façon que Ton peut aujourd'hui prendre d'autres sentiments et de nouvelles opinions sans mépriser les anciens et sans ingratitude, puisque les premières connaissances qu'ils nous ont données ont servi de degré aux nôtres, et que, dans ces avantages, nous leurs sommes redevables de l'ascendant que nous avons sur eux; parce que, s'étant élevés jusqu'à un certain degré, où ils nous ont portés, le moindre effort nous fait monter plus haut, et, avec moins de peine et moins de gloire, nous nous trouvons au-dessus d eux. C'est de là que nous pouvons découvrir des choses qu'il leur était impossible d'apercevoir. Notre vue a plus d'étendue, et quoiqu'ils connussent aussi bien que nous ce qu'ils pouvaient remarquer de la nature, ils n'en connaissaient pas tant néanmoins, et nous voyons plus qu'eux.
Cependant, il est étrange de quelle sorte on révère leurs sentiments. On fait un crime de les contredire et un attentat d'y ajouter, comme s'ils n'avaient pas laissé de vérités à connaître
Pascal.
La philosophie a ses essais et ses contradictions. Tantôt nous voulons que tous les hommes se ressemblent malgré la différence des temps et des climats ; tantôt nous nous croyons seuls capables de certains efforts : la vraie lumière n'a lui que depuis que nous vivons. On confond les temps anciens différemment éloignés du berceau du monde; et si on leur fait grâce de la stupidité, on n'y voit qu'ignorance et ténèbres. Mais l'ignorance est en nous qui les connaissons mal : les ténèbres sont celles de la distance qui brunit les objets en les rapetissant. L'estime de nous-mêmes nous trompe : nous nous croyons au haut de l'échelle, nous n'y sommes pas; nous croyons également que personne n'y est monté
avant nous, parce que le temps qui fait disparaître les hu* mains efface aussi leurs traces passagères.
^ ' • ' ' • " • Baillv.
On a souvent dit que, pour faire des découvertes, il fâUâtt des ignorants. Celte opinion, fausse en elle-même, eat he cependant une vérité. Elle signifie quil vaut mieui ne rîeii savoir que d'avoir dans l'esprit des idées fixes, appuvees j^ur des théories dont on choisit toujours la confirmation, eu ut gageant toutce q^iii ne s'y rapporte pas. Cette disposition (l'esfiril est des plus mauvaises, et elle est éminemment opposée a TiEivention. En eïïei une découverte est en général un rapjmri imprévUy et qui ne S0 trouve pas compris dans la théorit', tar sans cela il serait prévu. Un homme ignorant, ne connais j^nrii pas la théorie, serait en effet, sous ce rapport, dans tte iuL*illeures conditions d'esprit; la théorie ne le gênerait pns et ne Tempêcherait pas de voir des faits nouveaux que n'a^ici i.tïii pas celui qui est préoccupé d'une théorie exclusive, ^\'^h hàlons-nous de dire qu'il ne s'agit point ici d'élever l'ignorance en principe. Plus on est instruit, plus on possède de connaissances antérieures, mieux on aura l'esprit tlisjiosé pour faire des découvertes g andes et fécondes. Seuli'tneui il faut garder la liberté d'esprit et croire que, dans ia utituref l'absurde suivant nos théories n'est pas toujours impos&ihb\
Je pense qu'il n'y a pour l'esprit qu'une manient de latsonner, comme il n'y a pour le corps qu'une seule maniei^e de marcher. Seulement, quand un homme s'avance, sur on ïeirain solide et plan, dans un chemin direct qu'il connaît et vuii (îans toute son étendue, il marche vers son but d'un pas 15 ûr cl rapide. Quand au contraire un homme suit un chemin itïrtuea^c et suit un chemin accidenté et inconnu, il craint \^^ [wéi'ypices, et n'avance qu'avec précaution et pas à pas. k\\i\\\ de procéder à un second pas, il doit s'assurer que le pied phieé le premier repose sur un point résistant, puis s'avanc ei ;dnsi en vérifiant à chaque instant par l'expérience la solidiié du sol et en modifiant toujours la direction de sa marche suivant ce qu'il rencontre. Tel est l'expérimentateur, qui n<* ^Uni
ils l'extériorisation de la sensibilité
jamais dans ses recherches aller au delà du fait, sans quoi il risquerait de s'égarer.
La situation du naturaliste est bien différente de celle du mathématicien ; la proposition générale à laquelle il est arrivé ou le principe sur lequel il s'appuie reste relatif et provisoire parce qu'il représente des relations complexes qu'il n'a jamais la certitude de pouvoir connaître toutes. Dès lors son principe est incertain puisqu'il est inconscient et non adéquat à l'esprit; dès lors les déductions, quoique très logiques, restent toujours douteuses, et il faut nécessairement alors invoquer l'expérience pour contrôler la conclusion de ce raisonnement déductif.
. Cette différence entre les mathématiciens et les naturalistes est capitale au point de vue de la certitude de leurs principes et des conclusions à en tirer; mais le mécanisme du raisonnement déductif est exactement le même pour les deux. Tous deux partent également d'une proposition ; seulement le mathématicien dit: Ce point de départ étant donnée tel cas particulier en résulte nécessairement. Le naturaliste dit: 5/ ce point de départ était juste, tel cas particulier en résulterait comme conséquence.
Claude Bernard.
Les faits que nous dispnç surnaturels répondent à deux conditions différentes : d'abord nous n'en connaissons pas la cause, puis nous ne les voyons pas sorvenir communément» Tant que les hommes n'ont pas su expliquer les éclipses, ils y ont vu des faits surnaturels, puisque les éclipses représentaient une anomalie à Tordre astronomique quotidien, et qu'aucune intelligence humaine n'en pénétrait la cause. Le surnaturel est devenu phénomène naturel, dès que notre ignorance de la cause a été dissipée.
Le fait de la chute d'une pierre n'est vraisemblable et ne nous semble naturel que parce qu'il se présente fréquemment. De par la connaissance intime des choses, il serait absolument ^urnatureU c
Charles Richet.
Des teotalives ont déjà été faites par Sir W, Thomson et Maxwell pour réduire au mouvement l'ensemble des phénomènes magnétiques électriques et lumineux: étrange et compliquée est la constitution que ces physiciens sont obligés d'attribuer même aux diélectriques les plus simples, même à l'éther.... Gardons-nous cependant de rire de la bizarre machine composée par Maxwell et par Sir W. Thomson ; peutêtre sera-t-elle la vérité incontestable de demain, — en attendant qu'elle devienne Terreur incontestée d'après-demain. -^ C'est qu'en eôet l'hypothèse dominante de la théorie admise et admirée par une génération était réputée pour une erreur manifeste par les hommes de la génération précédente ; les hommes de la génération suivante la traiteront comme un témoignage de l'ignorance de leurs ancêtres. L'histoire de l'optique en est un continuel exemple ; les penseurs du XVII* siècle répudient avec dédain le système de l'émission ; les savant du xvut* siècle sont pleins de confiance en ce système et de mépris pour le système des ondulations ; les physiciens du xix« siècle reprennent ce dernier et s'étonnent qu'on ait pu considérer le premier comme une théorie sérieuse.
Lorsqu'une théorie nouvelle s'élève, on la voit, en peu d'années, multiplier ses découvertes et rendre compte des phénomènes jusque-là délaissés et incompris ; puis, enhardie par ses premiers succès, elle s'imagine bientôt que les hypothèses sur lesquelles elle repose sont des certitudes, que sa représentation du monde extérieur est l'expression adéquate de la nature des choses; mais, au premier échec, elle s'écroule de fond en comble, et les physiciens se hâtent d'en balayer les débris afin de faire place à une autre théorie qui ne s'élèvera à sou tour que pour s'fifTondrer.
DUH£U.
Il semble que jusqu'à la consommation des siècles les mêmes préjugés doivent faire commettre les mêmes bévues. Hommes Isolés ou corps constitués^ l'expérience des autres est d'un médiocre profit. Nous nous faisons chacun un petit monde taillé sur le patron de notre cerveau, et nous entendons que
rien ne vienne déplacer les limites qu'il nous a plu de tracer aux puissances de la nature. Les plus grands savants ont de ces faiblesses ; les philosophes n'en sont pas exempts. Qu'on se rappelle ces professeurs de Pise qui, au nom de je ne sais quel principe de métaphysique basé sur le nombre sacré : sept, refusaient de croire aux découvertes, nouvelles alors, de Galilée. € Mais regardez au moins dans mon télescope avant de nier, » leur dit-il. Au lieu de cela, ils lui tournèrent le dos et n'en persistèrent que mieux dans leurs négations.
Au siècle dernier, lorsqu'il fut de nouveau et très sérieusement question de la chute d'aéroliihes, Lavoisier crut fermer la bouche à jamais à ceux qui en admettaient la possibilité par cette réponse qu'il estimait péremptoire : € 11 n'y a pas de pierres dans le ciel ; il ne peut donc pas en tomber sur la terre. »
La Nature, heureusement habituée dès longtemps à toutes les criailleries, aux spéculations trop souvent creuses des métaphysiciens, comme aux calculs étroits de certains hommes de science, continue invariablement sa route sans se mettre en peine des niaiseries débitées par ses détracteurs.
Metzger.
Chaque siècle est prématuré pour les découvertes qu'il ne voit pas naître, parce qu'il ne s'aperçoit pas de sa propre incapacité et des moyens qui lui manquent pour faire les dites découvertes.
La répétition d'une même manifestation en s'imprimant sur les cerveaux prépare les esprits et les rend de moins en moins incapables de découvrir les lois auxquelles cette manifestation est soumise.
Quinze ou vingt ans suffisent pour faire admirer par tout le monde une découverte traitée de folie au moment où elle fut faite ; maintenant encore les sociétés académiques rient de l'hypnotisme et de l'homéopathie; qui sait si mes amis et moi, qui rions du spiritisme, nous ne sommes pas dans l'erreur précisémen comme le sont les hypnotisés; grâce à l'illusion qui nous entoure, nous sommes peut-être incapables derecon^ naître que nous nous trompons ; etcomme beaucoup d'aliénés,
nous plaçant à Popposé du vrai, nous rions de cmn qui ne sont pas avec nous.
LûMBHÛSÛi
Sans doute certains savants ont étudié ces questions pour leur propre satisfaction ; d'autres ne demandent qu'à se rendre à l'évidence et, tenant l'esprit ouvert, suspendent leur jugement ; mais ce ne sont que des exceptions. La granile niajoiîié, je crois être en droit de le dire, est hostile à ces recherches et délibérément opposée à leur discussion. Et ceh non pas après un examen prolongé, ce qui justifierait Topposilion, mais souvent sans examen du tout. Quelques superclieries dans des séances publiques, les artifices d'un charlatîin, cela suffit pour décliner tout examen ultérieur.
Que des individus tiennent cette ligne de condH]te> cela est en somme assez naturel, occupés et intéressés qu'ils peuvent être par d'autres recherches. Personne n'est tenu d'eTtaïuiner toutes choses ; mais il est d'usage dans la plupart des branches de l'activité humaine, que ceux qui sont restés en dehors des recherches faites dans une spécialité s'en rapportent â ceux qui s'en sont occupés.
Lors de l'apparition de la théorie de Gopernie, Galitée, quoique pleinement convaincu de la justesse de cette itiéorie, s'abstint de l'enseigner pendant quelques années, voulanl, avant de soulever la tempête de controverses que ne pouvait manquer de provoquer l'abandon du système de Ptolémée, attendre que sa situation universitaire fût mieu^ us^ke. La même prudence se retrouve aujourd'hui. Je eonu^ils des hommes qui hésitent à témoigner quelque intérêt {je ne veux pas dire à ajouter foi, ce serait prématuré) pour les phénomènes dont il s'agit, d'avoir conquis une situation incontestée par leurs travaux dans d'autres voies.
En matière scientifique, la prudence est nécessaire cl le vrai progrès est lent; mais, je ne crains pas de le dire, cette hésitation que j'ai rencontrée chez beaucoup, en face de faits non orthodoxes, n'est pas d'accord avec les hautes traditions scientifiques.
Nous sommes, je suppose, un peu effrayés de ce que pensent
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les autres ; noas tenons en grand respect les opinions de nos aînés et de nos maîtres, et, comme le sujet leur est désagréable, nous restons silencieux. Cette attitude expectante s'allie du reste fort bien avec la défiance que nous ressentons à regard de nos propres forces. Nous sentons bien que au delà de nos connaissances actuelles s'étend une vaste région en contact avec plusieurs branches déjà connues de la science et qu'un esprit cultivé est à même d'aborder, mais nous savons aussi que, faute d'explorations scientifiques^ des imposteurs se sont emparés de ce domaine depuis des siècles, et que aujourd'hui, à moins d'une attention excessive, nous risquons, à nous y aventurer, de tomber dans quelque fondrière.