LA VIE DES ATOMES ET LES RÊVERIES SCIENTIFIQUES
D'après Claude Bernard, « notre corps est composé de millions, de milliards de petits êtres ou individus vivants, d'espèces différentes : ces éléments de même espèce se réunissent pour constituer nos tissus, et nos tissus se mélangent pour constituer nos organes, et tous réagissent les uns sur les autres pour concourir avec harmonie à un même but physiologique... Ils s'unissent et restent distincts comme des hommes qui se donneraient la main (Revue des Deux-Mondes^ 1864, !•' septembre, Le Curare),
En 1865, sir John Herscheil écrivait dans la Fortnightly Review :
« Tout ce qui a été attribué aux atomes (les chères petites créatures, comme disait Hermione), leurs amours et leurs haines, leurs attractions et leurs répulsions suivant les lois primitives de leur être, ne devient intelligible que si nous admettons en eux la présence d'un mental. »
Celte hypothèse n'est point nouvelle ; elle faisait partie des traditions mythologiques transmises aux initiés.
Dans sa Monadologie, Leibnitz s'exprime ainsi :
€ § 1. — Le monade est une substance simple servant à faire des composés : simple^ c'est-à-dire sans parties.
€ § 2. — Les monades sont les véritables atomes de la Nature, les éléments des choses*
« § 8. — Les monades ont des qualités^ sans quoi elles ne seraient pas des entités..
€ § 9. — Si nous convenons de donner le nom d'âme à tout
ce qui a des perceptions et des dësirs, toutes les substances simples ou monades peuvent être appelées âmes dans le sens que je viens d'indiquer. »
D'après Paracelse : € Tous les éléments ont une âme et sont vivants. Ils ne sont pas inférieurs à Thomme, mais il est différent en ce qu'ils n'ont point d'âme immortelle. Ce «ont les Puissances de la Nature, c'est-à-dire ce sont eux qui font ce qu'on attribue généralement à la Nature. Nous pouvons les appeler des êtres, mais ils ne sont pas de la race d'Adam. »
c II n'y a pas une chose au monde, pas un brin d'herbe, sur qui un esprit ne règne, dit la Kabale des Juifs. Leur vie n'a pas pour centre un principe éternel : à leur mort tout est fini pour eux. »
Les microbes, que beaucoup de gens s'imaginent avoir été découverts de nos jours, étaient connus, ou du moins pressentis, depuis longtemps. Voici comment en parle un rêveur du XVII' siècle, Cyrano de Bergerac (1).
€ Représentez-vous donc l'Univers comme un grand animal; que les étoiles qui sont des Mondes sont dans ce grand animal comme d'autres grands animaux qui servent réciproquement de Mondes à d'autres peuples tels que nous, nos chevaux, etc. ; et que nous, à notre tour, sommes aussi des mondes à l'égard de certains animaux encore plus petits sans comparaison, que nous : comme sont certains vers, des poux, des cirons ; que ceux-ci sont la terre d'autres plus imperceptibles ; qu'ainsi, de même que nous paraissons chacun en particulier un grand monde à ce petit peuple, peut-être que notre chair, notre sang, nos esprits, ne sont qu'une tissure de petils animaux qui s'entretiennent, nous prêtent mouvement par le leur et se laissent aveuglément conduire à notre volonté qui leur sert de. cocher, nous conduisent nous-mêmes et produisent tout ensemble cette action que nous appelons la vie... La démangeaison ne prouve-t-elle pas mon dire ? Le ciron qui la produit, est-ce autre chose qu'un de ces petits animaux qui
(1) Œuvres, édil. de 1707, t. il, p. 89. -^ La première édition de ces œuvres date de 1650.
s'est dépris de la société civile pour s'établir tyran de suii pays... Quant à cette ampoule et cette croûte dont vous l^narez la cause, il faut qu'elles arrivent, ou par la corrupîîuH ûû leurs ennemis que ces petits géans ont massacrés, ou \mv la peste produite par la nécessité des aliments dont les séiHiieut se sont gorgés et ont laissé pourrir dans la campa ^^ue ihs monceaux de cadavres; ou que ce lyran, après avoir un lotir de soi chassé ses compagnons qui de leurs corps bourhnietu les pores du nôtre, ait donné passage à la pituite, l^HiMeHi' étant exlravasée hors de la sphère de la circulation i\v iiuïic sang s'est corrompue... Et pour prouver encore cette rîtiirialité universelle, vous n'avez qu'à considérer, quand vous i'ies blessé, comme le sang accourt à la playe. Vos Docteurs disonl qu'il est guidé par la prévoyante nature qui veut secourir- les parties débilitées : ce qui feroit conclure qu'ow/re VfUae w t esprit il y auroit encore nous une troisième substance hih'llectuelle qui auroit ses fonctions et ses organes à pari : l 'r si pourquoy je trouve bien plus' probable de dire que ces prîii^ animaux se sentant attaqués, envoyent chez leurs voisius iU'mander du secours, et qu'étant arrivés de tous côtés el Ir [(ay^ se trouvant incapable de tant de gens, ils meurent de taiuî m\ étouffés dans la presse. Celte mortalité arrive quand r:i|HJs thume est mûre ; car pour témoigner qu'alors ces uniu^mx sont étouffés, c'est que la chair pourrie devient inseij>iliJr- ; que si bien souvent la saignée qu'on ordonne pour div^^i ih lu fluxion profite, c'est à cause que s'en étant perdu be:iiR<jiijï par l'ouverture que ces petits animaux tâchaient de baiu }m r. ils refusent d'assister leurs alliés, n'ayant que médiocrçuu iir la puissance de se défendre chacun chez soy ».
Cyrano parle du reste quelques pages plus loin (p. iili;) « de boules transparentes qui servaient à l'éclairage t>r tiù l'on avait fixé de la lumière sans chaleur •>. C'est entore 1*^ problème que cherchent à résoudre nos électriciens.
Tout le monde connaît, au moins de réputation son ïlis foire tomique des Etat et Empire de la Lune, mais ce qu*(m sa il moins, c'est qtiMl y décrit une véritable montgolfière i'\ un
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véritable parachute à propos d'an des personnages qu*il met en scène !
u 11 remplit de fumée deux grands vases qu*il lutta hermétiquementt et se les attacha sous les aisselles; aussitôt la fumée qui tendait à s'élever et qui ne pouvait pénétrer le métal poussa les vases en haut et de la sorte enlevèrent avec eux ce grand homme... Quand il fut monté jusqu'à la Lune... il délia promptement les vaisseaux qu'il avait ceints comme des ailes autour de ses épaules et le fit avec tant de bonheur qu'à peine était-il en Tair, quatre toises au-dessus de la Lune, qu'il prit congé de ses nageoires. L'élévation cependant était assez grande pour le beaucoup blesser, sans le grand tou^ de sa robe où le vent s'engouffra et le soutint doucement jusqu'à ce qu'U eût mis pied à terre (L c, pp. 14 et 16).
Le phonographe lui-même était alors en usage dans notre satellite. CjTano raconte en effet {L c.,p. 109) que le génie qui lui sert de guide lui donne pour se distraire quelques livres du pays ; ces livres sont renfermés dans des boites :
« A l'ouverture de la boëte, je trouvai dedans un je ne sais quoi de métal, presque semblable à nos horloges, plein de je ne sçais quels petits ressorts et de machines imperceptibles : c'est un Li>Te à la vérité, mais un Livre miraculeux qui n'a ni feuillets ni caractères : enfin c'est un Livre, où pour apprendre> les yeux sont inutiles ; on n'a besoin que d'oreilles. Quand quelqu'un donc souhaite lire, il bande avec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs cette machine, puis il tourne l'éguille sur le chapitre qu*il désire écouler, et au même temps, il en sort comme de la bouche d'un homuie ou d'un instrument de musique tous les sons distincts et différents qui servent entre les Grands Lunaires à l'expression du langage. »
Notre conteur avait peut-être pris cette idée dans le numéro d'avril 1632 du Courrier véritable^ petit journal mensuel où Ton s'amusait souvent à enregistrer des nouvelles fantaisistes (1) :
(1) Ce numéro fbrme un petit in-'4« de quatre pages et porte eette. mention : Au ifUreau des postes établi pour tes nouvelles hélévegènes^ *
« Le capitaine Voslerloch est de retour de son voyage des terres australes, qu'il avait entrepris pour le commandement des Etats (de Hollande), il y a deux ans et demy. Il nous rapporte entre autres choses, qu'ayant passé par un détroit au dessous de celui de Magellan, il a pris terre en un pays où la nature a fourni aux hommes de certaines éponges qui reretiennent le son et la voix articuléCy comme les nôtres font les liqueurs. De sorte que, quand ils se veulent mander quelchose ou conférer de loin, ils parlent seulement de près à quelqu'unes de ces éponges, puis les envoyent à leurs amis, qui, les ayant reçues, les prenant tout doucement, en font sortir tout ce qu'il y avait dedans de paroles, et sçavent par cet admirable moyen tout ce que leurs amis désirent. »
Peut-être Cyrano avait-il été inspiré par le passage suivant de Rabelais (livre IV, chap. lvi).
Comment^ entre les paroles gelées^ Pantagruel trouva des mots de gueule
« Le pilot lit réponse : c Seigneur, de rien ne vous eflFrayez.Icy est le confin de la mer glaciale, sus laquelle fut, au commencement de rhyver dernier passé, grosse et félonne bataille, entre les Ârimaspiens et les Nephelibates. Lors gelèrent en Tair les paroles et cris des hommes et femmes, les chaplis des masses, les hurtis des harnois, des bardes, les hannissemenls des cbevaulx, et tout aultre effroy de combat. A ceste heure, la rigueur ôe l'fayver passée, advenante la sérénité et temperie du bon temps, elles fondent et sont onyes. — Par Dieu, distPanurge, je l'en croy. Mais en pourrions-nous voir quelqu'une. Me souvient avoir leu que Vwée de la montaigne en laquelle Moses receut la loy des Juifz,* le peuple voyait la voix sensiblement^ — Tenez, tenez, dit Pantagruel, voyez en ey ^ui encore ne sont dégelées ». Lors nous jeta sur le tillac pleines mains de paroles gelëed, et sembioient dragées pec* iées de. diverses couleurs. Nous y vismes des motz de gueule, des motz de sinople, des motz d'azur, des ipotz de sable, des »otz dorés. Lesquel/^ estre quelque peu eschauffiés entre nos
mains, fondoienl comme neiges, et les oyons réalement, mais ne les entendions, car c'estoit langaige barbare. Exceptez un assez grosset, lequel ayant frère Jean eschauffé entre ses mains, fit un son tel que font les châtaignes jettées en la braze sans estre entommées lors que s'esclatent, et nous fit tous de peur tressaillir. « C'estoit, dit frère Jean, un coup de faulcon en son temps ». Panurge requist Pantagruel luy en donner encores. Pantagruel îuy respondit que donner paroles, estoit acte d'amoureux. € Vendez-m'en donc, disoit Panurge. — C'est acte de advocatz, respondit Pantagruel, vendre paroles. Je vous vendrois plus tost silence et plus chèrement, ainsi que quelquesfois la vendit Demosthenes moyennant son argentangine.
€ Ce nonobstant il en jetta sur le tillac trois ou quatre poignées. Et y vis des paroles bien picquantes, des paroles sanglantes, lesquelles le pilot nous disoit quelquefois retourner on lieu duquel estoient proférées, mais c'estoit la guorge couppée ; des paroles horrifiques, et aultres assez mal plaisantes à voir. Lesquelles ensemblement fondues ouysmes, hin, hin, hin hin, his, ticque, torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou,bou, bou, bou, bou,bou,bou, bou, trac, trac, trr, trrr, trrr, trrrrr, trrrrrr, on, on, on, on, on, ououououou : goth. magoth, et ne sçay quels aultres motz barbares, et disoient que c'estoient vocables du hourt et bannissement des chevauh à l'heure qu'on chocque ; puis en ouysmes d'aultres grosses et rendoient son en dégelant, les unes comme des tabours et fifres, les aultres comme de clerons et trompettes.- Croyez que nous y eusmes du passetemps beaucoup.^'levoulôis. quelques motz de gueule mettre en réserve dedans de l'hnile comine ron-gatde la neige et la glace, et entre du feûrre bien net. mais Pantagruel ne le voulut : disant estre folie faire reserve de ce dont jamais l'on n'a faulte et que toujours on a en main, coûime sont motz de gueule -entre .tous bons et joyeux Pantagruel* listes. Là, Panurge fascha quelque peu frère Jean, et le fit en» trer en resverie, car il le vous print au mot sus l'instant qu'il oé s'en, doubloit mie, et frère Jean menaça de l'en faire repentir 60 pareille mode que se repentit G. Jousseaulme vendant à ^amot le drap au noble Patelin, et advenant qu'il fust marié
le prendre aux cornes, comme un veau, puisqu'il Tavoil prias au mot comme un homme. Panurge luy fit la babou, en signe de dérision. Puis s'escria, en disant : « Pleust à Dieu qu'icy, sans plus avant procéder, j'eusse le mot de la dive bouteille! »
Un autre rêveur, Tiphaigne de la Roche, publia en 1760, sous le titre de Giphantie, anagramme de son nom, un curieux petit ouvrage où il prévoit la photographie en couleurs et la fait décrire ainsi par le chef des Génies élémentaires dans le palais duquel il se trouve transporté (i) :
€ Tu sais que les rayons de lumière réfléchis des différents corps font tableau et peignent ces corps sur toutes les sur* faces polies, sur la rétine de Tœil par exemple, sur l'eau, sur les glaces. Les esprits élémentaires ont cherché à fixer ces images passagères ; ils ont composé une matière très subtile, très visqueuse et très prompte à se dessécher et à se durcir, au moyen de laquelle un tableau est fait en un clin d'œil. Ils en enduisent une pièce de toile et la présentent aux objets qu'ils veulent peindre. Le premier effet de la toile est celui du miroir : on y voit tous les corps voisins et éloignés dont la lumière peut apporter l'image.
c Mais ce qu'une glace ne saurait faire, la toile au moyen de son conduit visqueux retient les simulacres. Le miroir vous rend fidèlement les objets mais n'en garde aucun ; nos toiles ne les rendent pas moins fidèlement, mais les gardent tous. Celte impression des images est l'affaire du premier instant où la toile les reçoit. On l'ôte sur le champ, on la place dans un endroit obscur; une heure après, l'enduit est desséché et vous avez un tableau d'autant plus précieux qu'aucun art ne peut en imiter la vérité et que le temps ne peut en aucune manière Tendommager. Nous prenons dans la source la plus pure, dans le corps de la lumière, les couleurs que les peintres tirent de différents matériaux que le temps ne manque jamais d'altérer. La précision du dessin, la variété de Texpres' sion, les touches plus ou moins fortes, la gradation des
(1) Giphantie^ à Babylone, M. D. ce L X, ia-li ; !'• partie, chap. vxii : La Tempête, pp. 131-133.
nirances, les règles de la perspective, nous abandonnerons tout cela à la nature qui, avec cette marche sûre qui jamais ne se démentit, trace sur nos toiles des images qui en imposent aux yeux et font douter à la raison si ce qu'on appelle réalités ne sont pas d'autres espèces de fantômes qui en imposent aux yeux, à Touïe, au toucher, à tous les sens à la fois.
« L*esprit élémentaire entra ensuite dans quelques détails physiques : i^' sur la nature du corps gluant qui intercepte et garde les rayons ; 2^ sur les difficultés de le préparer et de l'employer ; 3^ sur le feu de la lumière et de ce corps desséché ; trois problèmes que je propose aux physiciens de nos jours et que j'abandonne à leur sagacité ».
Pour terminer cette revue des inventions contemporaines, qui avaient déjà reçu une sorte d'existence virtuelle dans rimagination des hommes de ce fécond xvii* siècle, notre véritable père dans le domaine des sciences, je rappellerai encore que le télégraphe électrique est indiqué par Strada dans une vingtaine de vers de ses Prolusiones academicœ, publiées à Rome en 1617.
Pour lui, c'est un jeu d'esprit, un simple vœu :
! utmam hœc ratio scribendî prodeat usu Cautior et eitior propereeret epistola f
La manière dont il imaginait l'instrument fut reproduite par tous les savants de l'époque et notamment par un jésuite lorrain, le père Leurechon, dans ses Hilaria mathematica, publiés en 1624. J'emprunte le passage où il en est question à la traduction française publiée, deux ans plus tard, à Pont-à- Mousson, avec le titre de Récréations mathématiques^ sous le pseudonyme de Van Etten.
€ Quelques-uns ont voulu dire que, parle moyen d'un, aymant ou autre pierre semblable, les personnes absentes se pourroient entreparler. Par exemple, Claude estant à Paris et Jean à Rome, si l'un et l'autre avoient une aiguille frottée à quelque pierre dont la vertu fust telle qu'à mesure qu'une aiguille se mouveroit à Paris, l'autre se remuast tout de même à Rome, il se pourroit faire que Claude et Jean eussent cha-
cun un mesme alphabet, et quMls eussent convenu dn se ^av- 1er de loin tous les jours à six heures du soir, l'aigu II lo .ty.mi fait trois tours et demi, pour signal que c'est Clautl*^ ri itmi autre qui veut parlera Jean. Alors Claude luy voiihmi ilin^ que leroy est à Paris, il feroit mouvoir et arrêter son iits^uill»' sur L, puis E, puis R, 0, Y, et ainsi des autres. Or, *mi [urme temps, Taiguille de Jean s'accordant avec celle df rihnide, iroit se remuantet arrestant sur les mêmes lettres, ei, pariîuir, il pourroit facilement escrire ou entendre ce que rïmiit* veui luy signifier. »
« L'invention est belle, ajoute le P. Leurechoii, i\m |iet»sait à cet égard comme Strada, mais Je n'estime pa^ ijit il s** trouve au monde un aymant qui ayt telle vertu. »
On est vraiment tenté de prendre à la lettre ce |i^irii(ïii!te d'un philosophe mathématicien (1) :
« Tout ce qui est concevable est possible, et récifuiMiuement, tout ce qui est possible est concevable. Or, en vt-riii de la loi du jeu, tous les possibles ont été réalisés et se iisi liseron t. Donc tout ce qui est concevable a été réalisé ei -•** ivmlisera ».
En tout cas, nous pouvons certainement dire comim' Beaumarchais dans le Mariage de Figaro :
« Vieilles folies deviennent sagesse, et les ancien', nn n^ songes se transforment en belles petites vérités. >