PREMIERE QUESTIO.I
T a-t-il perception d'un phénomàne réel ?
Pour résoudre celte question, nous avons inslilué un certain nomltre d'exii^riences, dont les conditions étaient combinées de telle sorte qu'il fût impossible au sujet de s'en i-endre compte ; ces expériences étaient l'application de certiiiuGS lois pliystques nettement caractérisées, ne laissant pas place au moindre doute sur le résultat à obtenir.
De plus, afin de nous mettre à l'abri de toute cause d'erreur pouvant provenir d'une suggestion subie par le sujet, aucune parole susceptible de l'influenoor n'était prononcée devant lui, soit à l'état de veille, soit à l'état hypnotique. On lui posait seulement la question : a Que voyezvous ? »
Enfin, pour écarter toute idée de suggestion, môme involontaire, les attributions dçs deux opérateurs étaient nettement séparées : M. de Rochas s'occui>ait de placer le sujet dans l'état convenable ; M. C. exécutait les opérations h l'iosu du sujet et aussi de M. de Rochas, sans s'occuper en aucune laçon de la partie hypnotique.
Comme le détail de toutes ces expériences nous entraineraît trop loin, nous le donnerons seulement pour celles qui sont la réalisation de trois principes de physique dont les résultats sont très nettement caractérisés ; ce sont l'aimantation iKir un courant, la réfraction et la i>olarisation de la lumière.
Elles furent exécutées avec l'aide d'un sujet, M. Albert L., présentant cette particularité remarquable qu'il pouvmt
14 l'extËriorisation de la shnsibilité
ilessiner et peindre, ua moment mi>me de l'observation et d'après nature, les ellluves qu'il disait apercevoir.
Nous avions ainsi, au lieu do descriptions verbales, lorcément vagues et incomplètes, des dessins coloriés, précis, montrant tons les détails de ce que le sujet prétendait
a) Élecifo-aimani. — Le premier des principes appliqués est celui de l'électto-aimant.
Voici le dispositif de l'expérience.
Une tige de fer cylindrique est iJacée à l'intérieur d'une bobine de fil de cuivre isolé, dont les deux extrémités sont reliées iiar deux lîls de cuivre à deux bornes fixées sur une planchette ; deux autres bornes, fixées sur la même planchette, communiquent par deux fils de cuivre avec les deux pôles d'une pile au bicbromate de potasse à un lit^uide (genre bouteille). Quatre ressorts, reliésàces quatre bûmes, appuient sur un cylindre à substance isolante dans lequel sont incrustées deux plaques de cuivre ; en tournant ce cylindre dans difféi'entes positions, on peut réaliser les combinaisons suivantes ; communication des deux pôles de la pile avec les deux extrémités de la bobine, c'estr-à-dire jiassage du courant dans un certain sens ; — ou suppression de toute communication entre la pile et la bobine, c'est-à-dire interruption du courant ; — ou communication des deux pôles de la pile avec les deux autres extrémités de la bobine, c'est-à-dire passage du courant en sens contraire du premier. {PI. IV, f.g. 1.)
Les conducteurs étaliliasant la liaison de la bobine et do la pile avec les bornes de la planchette étaient emmêlés les uns dans les autres (ils étaient recouverts de gutla-perclia de façon à dissimuler complètement le sens du courant au
OBJECTIVITÉ DES EFFLUVES iS
siijct qui, d'ailleurs, ne ponvait pas davantîigc se rendit; compte de la position dn commutateur.
!^ mécanisme de chaque expérience étnit le suirant :
On faisait tourner le comniutafeur, et on l'arrêtait dans une position quelconque, sans clierciier à déterminer cette position ; le sujet, amené à l'état hypnotiiiue, était placi' devant l'électro-aimant.
La séance avait lieu entre 2 et 4 lieures de l'après-midi, et la lumière était celle du jour amortie par un store.
Le sujet liùsait sa description ; puis on approchait successivement des deux extrémités du noyau de fer de lélcctro-aimant une petite t>onssole breloque tenue dans le creux de la main, que le sujet ne pouvait voir ; et d'ailleurs l'aurait- il vue que cette indication lui aurait été inutile, puisque, à ce moment, la description était déjà faite et enregistrée.
On déterminait ainsi si le courant passait ou non et, dans le cas de l'affirmative, quels étaient la nature des i>61es et le sens du courant.
Cette expérience a été exécutée un grand nombre de fois (vingtnJeux), séparées tantôt par quelques minutes i>endant lesquelles on réveillait le sujet pour quelques instants de repos, tantôt par des int«r\-alleB de plusieurs jours.
Les descriptions du sujet ont toujours été en concordaïu'i; avec le phénomène réellement produit ; dans chaque sérii', c'est-à-dire j)ow)' un même état rfuswyei, elles indiquaient : un efQnve bleu à une extrémité du noyau et un effluve rouge à Vautre toutes les lois que le courant passait dans !a bobine ; an mélange de bleu et de rouge àchaque extrémité lorsque le sens du courant était brusquement inversé ; puis, au bout de quelques secondes, un renversement des colorations des effluves, c'est-à-dire la substitution d'un effluve
16 L'ilXTÉSIOBISATIOn DE L* SENSIBILITÉ
bleu à un rouge, et réciproquement ; enfin, plus rien si le courant était interrompu.
L'interruption fut produite aussi plusieurs lois sans toucher au commutateur, en détachant, à l'insu du sujet, un des fils de communication ; aussitôt le sujet déclara qu'il ne voyait plus rien.
On cherclia encore à supprimer le courant en relevant les zincs de la pile de façon à les amener en dehors du liquide : on pensait ainsi dérouter le sujet ; puisque le courant ne devait plus exister, le sujet ne devait plus rien voir. Or, celui-ci déclara qu'il voyait toujours les deux effluves. La boussole lut approcliée et indiqua qu'il y avait en effet une polarisation encore énergique du noyau de fer et, par conséquent, un courant très appréciable. On examina alors la pile, et il tut facile de constater que ce courant était dû à des gouttes de liquidequi avaient été entraînées par les zincs et qui étaient restées adhérentes aux pièces d'ébonite destinées à séparer les zincs des charbons ; ces gouttes étaient en contact avec les zincs et les charbons, et suffisaient pour prolonger l'activité de la pile, ainsi quele montrait bien nettement le jeu du commutateur.
Dans certaines expériences, dont le détail est indiqué plus loin (voir Sixième queslion), un fil de cuivre isolé fut enroulé autour d'un noyau d'acier, puis mis en communication avec les deux pôles de la pile, à l'insu du sujet. Au moment de l'établissement du courant, L. accusa le développement de deux effluves aux deux extrémités du barreau ; ces deux effluves persistèrent ensuite après la suppression du courant. Il était cependant impossible que L, pût distinguer dans ces deux cas le fer doux et l'acier.
ù) Réfraction. — Le deuxième principe utilisé est celui
de lu rûfmclion de la lumière, qui pennct de séparer et d'analyser les radiations lumineuses d'après leurs longueurs d'onde ou, ce qui revient au même, d'après leur nombre de vibrations par seconde. '
Xous nous sommes servis, pour cela, d'un spcctroscope composé d'un colUmaleur, d'un prisme et d'une lunette. En plaçant une source de lumière blanclie devant la fente du collimateur, et en inclinant l'oculaii^ à droite ou à gauche sur l'axe de la lunette au moyen d'un pignon, on pouvait amener dans le cliamp de la lunette telle ou telle partie du spectre. Si l'on inclinait l'oculaire à gauche, on pouvmt is:)ler les radiations rouges; si on l'inclinait <i droite, on n'avait plus que les radiations bleues et violettes.
Il était ainsi facile de contràler par la position de l'oculaire la nature des colorations que le sujet disait voir dans la lunette lorsqu'on plaçait devant la lente des effluves suffisamment intenses.
Pour bien compi-endre ce qui va suivre, il faut remarquer qu'un même sujet n'attribue i>as toujoui's la même coloration au même effluve ni, en général, h une source lumineuse quelconque parmi celles qu'un individu à l'état normal peut iiereevoir.
Cette coloration varie suivant l'état et le degré de fatigue du sujet. Ainsi, un pôle noiïl d'un môme aimant poun-a être vu tantôt bleu, tantôt rouge, dans des séries différentes d'expériences. De même, le spectre (i), vu dîrectfiinent ou par projection sur un écran, est peri,'n tantôt de la façon normale, tantôt à l'pnvei's avec le violet à la place du rouge et réciproquement. (Voir Troisième question.)
18 L'EXTÉRIOIIISATION de la SEKSIBlLITl!
Cela posé, voici lp9 expériences qtre nous avons exécutées avec le spectroacope.
Pour toutes, on lataait dans le local une demi -obscurité, plus favorable au sujet L. que l'obscurité complète poar la perception et la description des effluves.
Dans une première série, nous disposons en avant et un peu en dessous de la lente du collimateur un barreau mmanté de force moyenne ; le sujet ne voit rien.
Le barreau est remplacé par une lampe à gaz ; le sujet voit alors le spectre, mais inversé. On déplace l'oculaire d© façon à isoler le bleu et le violet : L. voit rouge. On isole ensuite le rouge ; L. voit violet.
Cette expérience, répétée plusieurs fois de suite, donne toujours le même résultat.
Pendant que le sujet observe dans la lunette, l'oculaire étant disposé pour ne recevoir que le bleu et le violet réels, M. de Rochas place l'extrémité des doigts en avant et un peu en dessous de la fente. Le sujet déclare que la lumière, qu'il voyait rouge, est devenue violette.
On déplace légèrement les doigts à l'insu de L., de façon à changer la diretUon de l'effluve et à le détourner du cliamp de la fente. Le sujet déclare aussitôt que la lumière redevient rouge. On répète cette expérience plusieurs fois, toujours avec le même résultat.
Or, cette substitution d'une sensation violette à une sensation voage ne peut se produire que si à cette sensation rouge vient s'en ajouter une autre, bleue ou violette ; il faut en conclure que l'atmosphère de l'extrémité des doigts émet <lcs radiations donnant à L. une sensation bleue ou violette ; cela est, en effet, vérifié par les descriptions du sujet, qui \-oit en bleu, plus ou moins violacé, les extrémités des doigts. Un peut même aller plus loin : puisque la position actuelle
OBfICTIVITË DES EFVLCVIS 19
(le l'oculaire ne permet de recevoir que les radiations ayant réellemenl une coloration bleue ou violette, on est en droit de conclure de cette expérience que l'atmosphère de Textréinité des doigts émet ^i réalité des radiations dont la longueur d'onde est voisine de celles du bleu cl du violet.
Nous fûmes ainsi amenés à penser que , si le sujet n'avait rien vu dans le spectroscope avec un aimant de force moyenne, bien que la («ite fût ouverte autant que possible, cela tenait sans doute à ce que les effluves de cet aimant (auxquels L. attribuait seulement un longueur de 1 à 2 centimètres) n'étaient pas assez intenses pourle degré, relativement modéré, de s^isibilité du sujet.
L'expérience fut donc reprise dans une autre séance, en employant cette fois ua très gros aimant en fer à clieval (1).
Le spectroscope fut d'aljord placé de telle façon que l'axe de l'appareil passât un peu au-dessus du pùle nord, ta fente du collimateur étant amenée à quelques centimètres en avant du prolongement de la iace verticale antérieure de l'aimant; les deux branches de celui-ci étaient verticales. Dans ces conditions, s'il y avait effluve, il devait ôtre vertical au-dessus du pôle et jouer, par rapportan spectroscope, le même rôle qu'une ftamme.
Une demi -obscurité régnait dans le local, et une étoffe d'un noir mat, tendue de l'autre côté de l'aimant, arrêtait toute radiation étrangère qui aurait pu s'introduii-e dans l'appareil.
On vérifia d'abord que l'ccil normal, placé devant l'oculaire de la lunette, ne recevait pas la lumière, même en disposant un papier blanc devant la fente.
Voici nudatenant le détail des observations faites :
(1) Cet ornant, composé de 6 lames, peut supporter 250 kilos
20 LEMÉRrOBISATIOS DE LA SENSIBILITÉ
Le sujnt regarde dans la lunette ; on déplace, au moyen du pignon, l'oculaire à droite ; le sujet dit apercevoir une coloration bleue très vive. On amène l'oculaire vers la gauche, le bleu diminue, et la coloration tend vers un rouge peu intense.
Pendant que le sujet a l'œil à la lunette, on déplace légèrement l'appareil de façon que son axe passe à cflté de l'effluve ; le sujet déclare aussitôt qu'il ne voit plus rien.
On continue le mouvement, et l'axe de l'appareil vient passer au-dessus du ptMc sud. L'oculaire est alors à gauche. Le sujet déclare qu'il voit une vive coloration rouge. Ou amène l'oculaire à droite ; le rouge diminue d'éclat et lait place à un bleu plus intense.
Ou revient au pôle nord, on passant par l'intervalle entre les deux branches, et on obtient encore le même résultat.
Le specti-oscope est enlevé. Le sujet, amené devant l'aimant, décrit deux effluves, hauts de 20 à 30 centimètres, l'nn bleu au-dessus du pùte nord, l'autre rouge au-dessus du pôle Sud.
On passe à d'autres expériences, on i-éveiile le sujet, qui prend quelipies minutes de repos ; puis on le remet dans l'état hypnotique. II est ramené au si>ectroscope, et on répète l'expéricnco : il voit toujours comme précédemment.
c) Polarisation. — Deux prismes ilc Xicol, montés sur pieds, étaient placés l'un devant l'autre, et chacun pouvait tourner dans sa monture autour de son axe. A chaque position du polarisateur correspondaient deus positions déterminées de l'analyseur qui produisaient l'extinction de la lumière traversant le système, et deux autres positions, à 90 degrés de celles-là, donnant le maximum de lumière ; et réciproquement.
OBJECTIVITÉ UES EFFLrVES 21
Cet ensemble était (lis|>ogé devant le gros aimant et Oiiig^ successivement au-dessus des deux pôles. Le local était peu éclain!. et une étoffe d'un noir mat était tendue en arrière de l'aimant. Ce fond était assez absorbant pour que l'œil, placé en arrière des deux Niçois, ne pût établir une différence entre les différentes positions du polariseur et de l'analyseur.
On prenait encore la précaution de diriger l'axe du système h une hauteur suffisante au-dessus des pôles pour qu'il tût impossible diapercevoir dans le champ les branches de l'uimant.
Il n'y avait donc, dans le champ de l'appareil, que l'écran mjii', devant lequel pouvait apparaître seulement l'un ou l'aulie des deux effluves.
ho sujet L., dans l'état hypnotique, regarde dans l'appareil, qui est dirigé au-dessus du pôle nord, et voit le champ ériairé en bleu. On tourne le polariseur de différentes façons sans aucun oidre régulier ; L. décrit très nettement des extinctions et des renforcements très vifs de lumière bleue, avec des variations intermédiaires et régulières d'éclat d'une position à l'autre; les descriptions, faites sans fa moindre hésitation, correspondaient à des positions, bien déterminées et toujours les mômes, du polariseur, l'analyseur restant fixe.
Ces positions turent repérées sur la monture, et, en plaçant ensuite un piipier blanc dans le champ, nous pûmes constater que les descriptions de L. étaient bien d'accord avec les positions réelles des extinctions et des inaxima de lumière.
(,'appareil fut ensuite dirigé au-dessus du jiôle sud. Le sujet indiqua alors qu'il voyait une lumière rouge ; la rotation du polariseur produisait les mêmes effets et les mCmcs
^ l'exTÉHIORISATION de la SENSIBILITâ
variations que dans le cas précédent et dansies mêmes posilionB.
Pendant que L. regardait, le polariseur fut légèrement déplacé de façon à être dévié de la direction de l'effluve ; aussitôt L. déclara qu'il ne voyait plus rien, et cela dans n'importe quelle position de la rotation du polariseur.
Ces expériences furent répétées un grand nomlffe de fois et donnèrent toujours les mêmes résultats concordants et conformée aux lois de la {Kilarisation, bien qu'on lit tourner tantôt le pt^u-iseur, tantôt l'analyseur, et qu'on cliange&t à chaque instant, d'une façon absolument irrégulière, la vitesse et le sens de la rotation.
Il faut remarquer d'ailleurs que les positions d'extinction et de maximum de lumière donnés par la rotatiim d'un des deux Nîcds dépendent de la position de l'autre, il suffisait doaic de donner une nouvelle orientation au Nicol fixe pour changer les positions de minimum et de maximum données par la rotation du Nicol mobile. Ces cbangemente étaient faits à l'insu du sujet.
Résumé. — On voit donc que ;
à) An moyen de l'électro-fUmant, nous faisons naitre, ou nous supprimons, ou nous intervertissons à volonté, à l'insu du sujet, les pôles magnétiques du noyau de fer doux ; non seulemEait les descriptions de l'effluve concordent parfaitement avec ces opérations, dans les \ingt-deux expériences exécutées, mais le sujet constate même le passage du courant à UB moment où l'opérateur croyait l'avoir opprimé.
Avec un noyau d'acier, que le sujet ne pouvait cependant pas distinguer du fer doux, des effluves décrits au moment du passage du courant i^ereistent ensuite.
b) L'exij'émité des doigts et les pôles d'un aimant [mis-
saat, placés devant la ieote du epectroecope, donnent litai à des colorations très nettes ; ou vérifie que la descripiiou de chaque coloration conc(H\le bien avec la posUioB de l'oculaire que permet seule d'admettre dans le champ la ladiation iuBÛneuge correspcmdMite ; ou vérifie auEsi que le s^ei ne voit plus rien dès que, à sou insu, on éloigne et l'on détounie de la ieute du spectroscope ce qui est, d'aiH^ les descriptions antérieures du sujet, remplacement de l'elfluve.
c) L'axe commun des deux Niçois est dirigé au-desBus des pôles du gtxiE aimant, avec les précautions uécessaires pour que le champ ne contienne autre choee qu'un iond sombre ; L. voit ce champ éclairé eu hleu au-dessus du pôle nord et en rouge au-dessus du pôle sud. Si on fait tourner le polariseur ou l'analyseur, L. décrit très nettement, et sans aucune hésitation, des variations d'intensité deces lumières, et on constate que les positions des maxlma et minima décrits correspondent bien h celles qui i-ésultent des lois de la polarisation.
Si l'appareil est dévié de la direction des pôles, L. ne voij plus rien.
Ces expériences, répétées un grand nombre de lois, dans des conditions très variées, ont constamment donné le même résultat.
En présence de ces trois ordres de faits, et eu ^ard aux conditions dans lesquelles ils se sontproduits, il nous semble difficile de ne pas conclure h l'existence de l'effluve.