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I. Bcrger-Levrault, éditeur

L’EMPIRE CHINOIS

dynastie mandchoue dans l’empire du Milieu, en 1683, leur en ferma les portes, comme à tous les Européens, jusqu’en 1858.

On sait aussi que les Japonais tentèrent de s'v établir plusieurs fois. En 1874 encore, ils essayèrent d’en recommencer la conquête, sous couleur de venger le massacre par les sauvages de l'équipage d’un de leurs navires naufragé. Même, afin de sauvegarder ses droits, la Chine dut prendre à sa charge les frais de leur expédition. Puis, elle fortifia plusieurs points delà côte. Nous nous en aperçûmes assez, nous qui n’étions pas Japonais !

Fürjiose. — Ruines du vieux fort Zélandia.

Les indigènes sont assez mal connus, à l’exception des Pepo-lioan, qui se sont soumis aux Célestes, trafiquent avec eux, prennent leurs habitudes et perdent chaque jour leurs caractères distinctifs en se métissant avec les conquérants. Les autres, c’està-dire les Song-Fan et leurs ennemis les Boutan, sont grands, vigoureux, agiles, braves et sympathiques, mais abêtis et dégradés par la misère, par la défaite. Ils paraissent d’origine malaise. Au sud de l’île, on trouverait en outre quelques survivants d’une tribu de negritos, débris, croit-on, de l’antique race des vrais autochtones.

Ces divers sauvages, comme tous les sauvages, hélas ! de ce pauvre globe, sont eu train de disparaître. Les Chinois, à Formose comme sur leur continent, se conduisent vis-à-vis des misérables aborigènes tout aussi mal que des Anglais, des Allemands ou des Yankees. — L’humanité demeure pareille partout, le mal est inéluctable. — Après les fusils, ils emploient pour les décimer l'alcool et l'opium. On pré-

tend même qu'ils auraient dans ce but importé à Formose des tigres du Fo-kien !

Airssi bien, eux-mêmes s’entendent-ils assez mal, les émigrants du Fo-kien comme du Kouang-touug gardant là leurs dissensions de castes. Les Hakkas ont emprunté quelques mœurs des Pepo-hoan. En tout cas, les divers fils de Han devenus insulaires ont certains traits communs : plus de fierté que sur le continent et plus d'indépendance. Reclus rappelle qu'ils ont encore du sang de pirates dans les veines.

Taïvau, la capitale, est un port peu accessible, situé au sud-ouest et ouvert au commerce européen ; Takoou lui sert d'annexe. Son commerce extérieur annuel atteint de 28 à 30 millions de francs. Taïvau est relié à Takoou par télégraphe, par téléphone et, croyons-nous, par un chemin de fer dont le matériel serait celui de l’ancienne ligne de Woosung à Shanghaï dont nous avons parlé à propos de ce dernier port. Téléphone et railway prouvent assez que les Célestes ne répugnent nullement à adopter nos perfectionnements, pourvu que nous leur en laissions la libre exploitation.

Tchang-hoa et son petit port Gotchi, sur le versant occidental, exportent du camphre. Plus haut, Sintchou est doublé d’un port annexe : ITong-sang. Ouvert au commerce européen, Tamsui nous intéresse davantage, à cause des opérations de notre escadre. C’est une ville insalubre et située à la pointe nord-est de l’île. Elle exporte 7 millions de kilogrammes de thé par an. Les jonques remontent sa rivière (où. l’on trouve des poissons chanteurs analogues à leurs congénères sud-américains) au delà du port, jusqu’à Toa-tutia, résidence des commerçants européens, et jusqu’au marché de Menka.

Kelung n’est qu’à cinquante kilomètres’ de là, dans l’est. Aussi ce port ne fait-il pour les Européens qu’une seule escale avec celui de Tamsui. Il ne renferme que 4,000 habitants, son voisin en comptant 70,000; mais il possède des mines de charbon, des gisements de pétrole et de soufre. La valeur du commerce extérieur des deux ports est de 27 à 28 millions de francs et Kelung fournit annuellement de 50 à 00,000 tonnes de houille, en grande partie accaparée par le gouvernement chinois.

Après cette courte notice, revenons à nos marins que nous avons laissés dans la rivière Min, en train de se demander si le mot ultimatum n’avait pas changé de sens et pourquoi nos canons n’étaient pas autorisés à déblayer le terrain diplomatique avec leurs irréfutables arguments. Le 2 août, l’escadre apprit enfin que la politique des gages prévalait à Paris et que, comme gage, on avait choisi le nord de Formose et les mines de Kelung. Le 3, en effet, le contre-amiral Lespès recevait l’ordre d’appareiller de Matsou, puis, avec le La Galissonnière , cuirassé de croisière, et la canonnière le Lutin, faisait route sur Kelung que surveillait déjà le croiseur le Villars.

Maintenant, pourquoi, contrairement à l’avis de Courbet, avait-on choisi cet objectif? Pourquoi ne pas avoir autorisé le commandant en chef à frapper la Chine à ces points sensibles : Port-Arthur, Nankin, Woo-sung, Amoy, Fou-tcheou? Tout simplement parce que la France, ne connaissant pas encore l’extrême Orient et la politique chinoise, ne voulait pas comprendre que la force seule aurait raison des finasseries des

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mandarins en les effrayant par l’évocation du passé ; — tout simplement enfin parce par crainte de mécontenter les neutres, c’est-à-dire l’Angleterre, nous ne voulions pas officiellement déclarer la guerre.

Mais, en tenant pour bonnes ces raisons que l’expérience a démontrées mauvaises, en admettant l’excellence du système des gages, pourquoi choisir Formose?

L’amiral Lespès, en se dirigeant sur Kelung, avait pour instructions de détruire les

Formose. — Avenue de Taolah.

fortifications et de s’emparer des houillères. La première partie de sa tâche était seule possible. Il s’en acquitta on ne peut mieux. Le 5 août, le La Galissonnière, le 1 /liais et le Lutin, disposés avec autant d’habileté que de hardiesse par le contre-amiral, détruisirent, malgré leur résistance et grâce au superbe tir de nos canonniers, les trois forts chinois, dont l’un, blindé de plaques d’acier de 20 centimètres, battait en plein le gonlet fermant la baie oii nous avions dû nous engager pour atteindre 1 ennemi. Les compagnies de débarquement furent alors mises à terre où elles s’emparèrent, après un brillant combat, des hauteurs que défendait l'infanterie chinoise, sur la route des charbonnages. Mais ceux-ci sont à 6 kilomètres au moins de la rade, et après avoir couché sur les positions conquises, nos marins se virent forcés de se replier sur leurs navires : ils n’étaient que 200 et les Chinois revenus à la charge étaient 3,000 ! Paris dut alors regretter de n'avoir pas laissé M. Lespès agir quand il le demandait, au lendemain de

Bac- Lé. au moment où il n'eût trouvé à Ivelung que 3 ou 400 soldats chinois. Maintenant, il demeurait prouvé qu'on ne viendrait pas à bout de Formose sans troupes. Mais le Tonkiu suffisait à occuper celles-ci. Cependant, après avoir hésité, on s'entêta, et nous ne comprîmes pas qu’ayant Courbet et une belle escadre, il était à la fois plus sage, moins danger eux, plus économique et surtout plus expéditif de se borner à d’uniques opérations maritimes.

Le combat de Fou-tclieou, pourtant, allait nous indiquer la voie à suivre et combien la France pouvait s’en rapporter an premier amiral de ce siècle. Tandis, en effet, qu’avait lieu le bombardement de Ivelung, Courbet continuait dans la rivière Min à préparer son opération contre l’arsenal, les forts et la flotte de ses adversaires, ou pour mieux dire, car son siège était fait, à maudire le statu quo et à demander l’autorisation d’agir. A Shanghaï, M. Patenôtre poursuivait les négociations avec les plénipotentiaires chinois que notre inutile action sur Ivelung n’avait naturellement pas émus, et, pendant ce temps, sous nos yeux, les Célestes recevaient torpilles, canons et navires. Ostensiblement, ils s’organisaient non plus pour se défendre, mais pour nous attaquer, devenaient chaque jour plus hardis et plus forts. Cependant, la guerre n’étant pas toujours déclarée, et la situation bizarre, dangereuse oii nous nous trouvions, s’appelant simplement du nom barbare dé état de rétorsion , notre escadre, conformément aux usages maritimes, dut, onze jours après le bombardement de Ivelung, se pavoiser en l’honneur de la fête de l’impératrice de Chine! Imagine-t-on ce pavois de gala, ces pavillons de fête sur des navires en train de se guetter, canons chargés, leurs équipages aux postes de combat?

Enfin, le 22 août au soir, l’ordre arriva d’agir. Cet ordre, Courbet l’attendait depuis le 14 juillet, — depuis trente-huit jours passés dans une inquiétude énervante pour le chef responsable, dans le plus fatigant qui-vive pour les officiers et matelots, qui n’en pouvaient littéralement plus.

Seulement, le succès serait-il possible maintenant comme il l’était fin juillet? A cette date, une audacieuse offensive avait des chances certaines ; aujourd’hui l’avantage était du côté de la Chine. Notre escadre était en effet mouillée en dedans des dangereuses passes commandant l’entrée de la rivière Min, au poste qu'elle avait pris pour bombarder la flotte impériale et le fameux arsenal, œuvre, on le sait, d’officiers français jadis au service de la Chine ; mais sa position, de menaçante qu’elle était au début, semblait plutôt menacée au milieu de l’accumulation de travaux qu’avait faits l’ennemi, tant pour lui résister que pour lui couper la retraite. On peut dire sans exagération que, grâce aux tergiversations de la France et à sa lenteur à laisser agir notre escadre, l’opération préconisée par Courbet en juillet, et alors relativement facile, était devenue si périlleuse qu’avec un autre chef elle n’eût pas réussi, ou que du moins nous eussions payé cher le succès en descendant ensuite la rivière, si toutefois nous l'avions pu descendre.

L’amiral avait mouillé ses navires au bout de l’île Losing, le long de la presqu’île de la Pagode. Il disposait d’un aviso : le Volta, de trois croiseurs : Duguay-Trouin, Villa rs, d'Estaing, de trois canonnières: Aspic, Lynx et Vipère, et de deux torpilleurs, les nos 45 et 46, soit en tout neuf bâtiments et 58 canons dont 5 de 19, 47 de

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14 et 6 de 10, auxquels ou peut ajouter une escadrille formée du petit vapeur de commerce Nantaï et de 4 chaloupes à vapeur, armées de canons-revolvers. Le transportaviso Saône, le croiseur Château-Renault, étaient restés en amont de Ivimpaï, à l’embouchure du fleuve, afin de s’opposer à ce qu’on obstruât la dernière passe pour nous empêcher de sortir. Le cuirassé la Triomphante était à Matsou, se déjaugeant pour pouvoir entrer dans le Min et tâcher de rallier l’amiral.

« Les forces chinoises se composaient de 1 1 bâtiments de guerre, dont 4 croiseurs.

Formose. — Environs de Tamsui.

2 transports-avisos, 2 avisos, 3 canonnières, avec en tout 47 pièces. Elles comprenaient en outre 12 grandes jonques de guerre, 7 canots-torpilleurs à vapeur, d’autres petites embarcations armées en torpilleurs et im grand nombre de dangereux brûlots munis d’explosifs. La supériorité était de leur côté, car on doit compter avec elles les 7 batteries de côte armées de canons Krupp et toutes les défenses des rives, appuyées les unes et les autres sur une nombreuse infanterie.

« Les deux escadres se trouvaient très près l’une de l'autre. La rivière Min ayant eu amont de la Pagode moins d’un millier de mètres de largeur et la hauteur du fond ne permettant pas à la plupart de nos bâtiments de s’avancer davantage, le Volt a seul et nos canonnières pouvaient directement aborder l’ennemi. C’est sur le Volt a que se tenait Courbet : « Debout au pied du mât d’artimon, écrit M. Loir, il surveille avec « anxiété tout ce qui se passe. Il est calme comme à son ordinaire, toujours recherché

« dans sa mise, vêtu d’un veston d’uniforme en flanelle de Chine, guêtres blanches à « ses chaussures, la tête coiffée d’un petit chapeau de paille blanc dont le ruban noir « porte, en lettres dorées, le nom du Bayard. » (Maurice Loir.)

Le Bayard était en effet le bâtiment amiral et Courbet portait le ruban de ses matelots; mais le tirant d’eau de ce cuirassé le retenait en dehors du Min, à Matsou.

Ajoutons enfin qu’en aval et en dehors des lignes occupées par les adversaires étaient mouillés une corvette américaine, deux corvettes anglaises et le Vigilant, monté par l’amiral anglais Dowell, ainsi que quelques bâtiments de commerce. Le combat eut donc des témoins dont les dépositions enthousiastes, tout en nous lavant de l’accusation de cruauté dont la presse étrangère nous calomnia plus tard, montrèrent combien Courbet fut un chef admirable. Les marins anglais ne purent se retenir de l’acclamer.

Le vendredi 22 août au soir, notre consul à Fou-tcheou, M. le vicomte de Bezaure, amena son pavillon et informa les autorités chinoises que le gouvernement français venait de décider de continuer dans le Min l’œuvre commencée à Kelung et que, dès le lendemain, l’amiral ouvrirait le feu.

Le même soir, à huit heures, « l’amiral appela tous les capitaines à bord du Volta et leur communiqua le plan de combat qu’il avait résolu et qui se résumait en ceci : pendant l’évitage au jusant de l'après-midi du 23 août (un peu avant deux heures), les navires appareilleront et se tiendront à leurs distances respectives actuelles de mouillage, sous toute petite vitesse à la vapeur. L’amiral hissera le pavillon n° 1 en tête de mât. A ce signal, les deux torpilleurs iront attaquer deux des bâtiments chinois mouillés en amont de l’amiral. Quand le pavillon 1 s’amènera, le feu commencera sur toute la ligne. Le Volta, tout en soutenant l’attaque des torpilleurs au moyen de son artillerie et de sa mousqueterie de bâbord, ouvrira son feu par tribord sur les jonques de guerre dont il est le principal point de mire. En même temps, les canonnières Ljynx, Aspic et Vipère, laissant l’amiral à tribord, se porteront rapidement à la hauteur de l’arsenal et livreront combat aux trois canonnières et aux trois avisos qui s’y trouvent. Le Duguay-Trouin, le Villars et le d'Estaing devront couler les trois avisos chinois qui sont parleurs travers avec leur artillerie d’un bord, battre les jonques en enfilades avec leur artillerie de l’autre bord. Le d'Estaing entrera -ensuite dans l’arroyo près de la douane pour donner la chasse aux torpilleurs, après quoi il ralliera le Volta.

« En se décidant à engager l’action à l’évitage au jusant, l’amiral prenait sur l’ennemi un avantage tactique tout à fait décisif. Dans cette position, le Volta, les trois canonnières et les deux torpilleurs étaient sous le courant par rapport à l’escadre chinoise et la menaçaient de leurs étraves. Les Chinois, au contraire, leur présentaient l’arrière, point faible de tout navire, et ne pouvaient venir sur eux qu’après avoir fait une demi-évolution complète, c’est-à-dire après avoir présenté leur travers à nos coups. Les trois avisos mouillés en aval près de la douane avaient, il est vrai, sur les navires français situés en amont, les avantages qui viennent d'être dits ; mais les trois grands croiseurs Duguay-Trouin, Villars et d'Estaing les tenaient sous leur puissante artillerie : ils étaient de taille à les maintenir en respect et à leur barrer la route.

<( L’habile résolution prise par l’amiral de n’attaquer qu’au jusant avait un seul danger : c’était d'éloigner le moment de l’ouverture du feu et de donner ainsi aux

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Chinois la faculté de prendre l’offensive pendant l’évitage au flot qui devait durer toute la matinée du 23. Il y avait à craindre, en effet, que, par suite de l’avis qui devait être fait officiellement aux consuls étrangers, nos ennemis fussent renseignés sur nos intentions et entraînés à prendre l’avance sur nous. S’ils attaquaient pendant le flot, les rôles seraient alors intervertis et tous les avantages dont l’amiral escomptait les

Courbet.

bénéfices passeraient en leurs mains et seraient tournés contre nous. Mais il y avait lieu d'espérer que les Chinois, qui n’avaient pas encore osé prendre l’initiative des hostilités, ne seraient pas plus hardis cette fois. L'amiral pouvait compter sur la crainte qu'il leur inspirait. C’était, en tout cas, une chance à courir. La guerre est faite de chance autant que d’audace1... »

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