‹ L'extrême OrientChapitre 104 sur 132 · Maurice Loir, op. cit · texte numérisé non relu

Maurice Loir, op. cit

« ... L’aurore du samedi 23, écrit un peu plus loin M. Loir, présage un jour d’une pureté sans égale. Le soleil apparaît dans toute sa splendeur derrière les collines de l'est. Paisible et majestueuse, la rivière Min roule ses eaux rapides et rien ne fait prévoir la lutte terrible qui, quelques heures plus tard, ensanglantera ses flots...

« ... A neuf heures quarante-cinq minutes, les bâtiments sont prêts à marcher. A onze heures, les équipages dînent : la bordée de quart mange sur le pont. Le temps s’est un peu couvert, il fait calme plat, la chaleur est accablante. A une heure et demie, on met aux postes de combat sans sonneries de clairon. Les Chinois se tiennent à leurs pièces. On vire les chaînes aux cabestans, taudis que les navires évitent, de façon à avoir l'ancre haute lorsque l'évitage au jusant sera complètement achevé. A une heure quarante-cinq minutes, l’escadre est appareillée, prête au combat. Les Chinois qui ont imité nos mouvements sont prêts également. Le cœur bat, les regards ne se détachent plus des navires ennemis. Pas un bruit ne s’entend: un silence solennel fait

d’émotion , d’impatience et d’espoir.

Minute suprême et grandiose que rien ne peut faire oublier ! » (Maurice Loir.)

Un canot-torpille ayant alors menacé le Volta , le pavillon n° 1 fut hissé et le combat s’engagea. Le plan de l'amiral, plan dont nous n’avons pu donner tous les détails, fut mathématiquement exécuté. D’abord, c’est le torpilleur 46 (commandant Douzans) qui se lance résolument sur le croiseur chinois le Yang-ou et le torpille, puis, désemparé après son glorieux succès, sa chaudière crevée par un obus chinois, dérive et va mouiller à l'abri, près des neutres. Le 45 (commandant Latour) court sur le Fou-sing. Un torpilleur chinois l’ayant fait dévier de sa route, il atteint mal son ennemi qui ne coule pas malgré ses avaries et riposte en couvrant de balles et de petits obus le 46, dont le commandant blessé parvient non sans peine à se dégager des flancs de son adversaire et à rejoindre le 45. Alors, le brave et habile second du Yalta, M. de Lapeyrère, part dans son canot à vapeur, armé en torpilleur, pour achever le Fou-sing. Sous le feu, il le torpille à l'arrière, démolit son hélice, puis lance à l'abordage du croiseur la flottille d’embarcations qu’il commande. Bientôt, nos couleurs remplacent le pavillon chinois.

A ce moment, les gros canons de la Triomphante se font entendre. Le cuirassé a pu trouver un pilote, franchir les passes et le voilà qui de ses grosses pièces vient aider à la victoire et surtout à la descente de l’escadre. Tout en combattant, celle-ci, en effet, n'est pas sans se demander si, son œuvre finie, elle pourra échapper au feu des forts échelonnés tout le long de la rivière !

Le Volta, cependant, s’est audacieusement avancé. U canonne les jonques de guerre dont la mitraille couvre son pont et tue, aux côtés de l’amiral, son pilote et les deux timoniers de la barre. L'Aspic, la Vipère, le Lynx, en amont, font de

L’EMPIRE CHINOIS

bonne besogne ainsi que nos croiseurs qui couvrent d’obus les batteries de la Pagode et les avisos chinois. L’ennemi riposte énergiquement. Une épaisse fumée couvre la rivière, voile tout. La canonnade se ralentit.

c< A deux heures vingt-cinq, après trente minutes de combat, elle cesse presque complètement de part et d'autre. Bientôt la fumée se dissipe. Ce n’est pas sans anxiété que, de tous côtés, on cherche, on regarde, on interroge... Les navires français sont intacts. Us portent à peine, çà et là, quelques glorieuses traces d’obus ou de boulets: le grand pavillon tricolore qui flotte à chacun de leurs mâts est bien réellement victorieux. La flotte chinoise est écrasée. Les neuf jonques coulent et brûlent en même temps. Leurs équipages sont à l’eau, pêle-mêle, dans un fouillis de mâts, de cordages, où la mitraille

Le Vol ta.

a fait d’affreux ravages. Les brùlofs flambent et sautent. Les deux jonques chargées de soldats sont coulées ou en feu. Les flammes dévorent le Yang-ou. Quant aux deux transports amarrés le long des quais de l’arsenal, ils ont été abandonnés par leurs équipages: les obus des canonnières ont fait brûler l’un d’eux et fait sauter l’autre. Seuls, les deux petits navires Fou-Poo et Yu-Sing, grâce à leur faible tirant d’eau, ont pu quitter le combat et remonter la rivière; mais ils portent aux flancs de graves blessures et s’échouent sur les bancs dans leur fuite rapide. Les deux canonnières, dites alphabétiques, Fou-Sheng et Kien-Sheng , ont résisté plus longtemps. Dès le commencement de l’action, elles ont évolué pour présenter l’étrave à l’escadre française, leur unique canon de vingt-cinq centimètres étant sur l’avant. Mais, criblées d’obus par nos navires de tête, elles ont été désemparées, et leur appareil moteur paralysé. Maintenant

elles dérivent au milieu de la rivière, entraînées par le courant, meurtries, défoncées, percées à jour. Leur pont est jonché de cadavres. Quant aux trois avisos mouillés près de la Douane, bien loin de se lancer en avant comme on pouvait le craindre, pour venir à la rescousse des bâtiments en amont, on les a vus cherchant à fuir en aval; ils ont, dans ce but, filé leurs chaînes par le bout et marché en arrière, mais pas assez promptement pour éviter d’être foudroyés sur place. Nos obus ont jeté le feu à bord, enflammant les gargousses mises en grenier sur le pont; les chaudières ont été crevées par nos projectiles, les machines se sont arrêtées : le courant entraîne ces lamentables débris.

« Leurs équipages ont cherché à se sauver et à fuir. C’est en vain. Des obus impitoyables ont semé la mort parmi eux. Quelques-uns pourtant donnent de beaux exemples de courage et d’héroïsme. Sur l’un des croiseurs, aux trois quarts incendié et prêt à s’abîmer dans la rivière, le pavillon chinois est tout à coup rehissé et un servant envoie à nos navires un dernier coup de canon.

« Le fleuve est couvert de morceaux de bois, d’espars, de tronçons de mâts, de débris de jonques, et accrochés à ces épaves de pauvres diables de Célestiaux cherchant à se sauver. Leur tête émerge de l’eau et n’apparaît que comme un petit point noir.

« A deux heures trente -deux, la canonnade recommence un peu plus lente. Il faut répondre aux batteries de terre qui ont rouvert le feu depuis que la fumée s’est dégagée. La batterie de campagne de la Pagode est servie avec acharnement. Celle qui est située sur la hauteur tire avec non moins de ténacité. Elles seront dures à démonter. Les deux alphabétiques construites en acier et à cloisons cellulaires 1 flottent toujours, malgré les nombreuses blessures dont elles sont atteintes. Elles arrivent à la hauteur

des derniers navires de l’escadre et les énormes projectiles de la Triomphante et du Duguay- Trouin les achèvent. L’une d’elles coule d’une façon singulière. Après avoir reçu un dernier obus de 24, elle plonge immédiatement de l’arrière avec une telle violence, qu’elle se plante, pour ainsi dire, dans les vases de la rivière, la quille presque verticale. Elle oscille pendant quelques secondes, puis s’engloutit en tombant sur le côté de bâbord.

« Le Fou-sing , avec son pavillon français, dérive toujours en aval de la Pagode, entouré de tous nos canots. Une épaisse fumée s’échappe de ses panneaux. Sur son pont, sur sa passerelle, partout des morts ou des mourants. Les chaudières crevées par nos boulets ont couvert les Chinois de vapeur, et d’horribles brûlures ont ajouté encore aux plaies et aux mutilations faites par nos armes. L’incendie gagne toujours. Impuissant à le maîtriser, M. de Lapeyrère a le regret d’abandonner sa prise. Il donne l'ordre de l’évacuer en emmenant prisonniers les rares survivants de l’équipage, et peu après l’aviso coule.

« Il n’est pas tout à fait trois heures, et il n’y a plus de bâtiments chinois à flot. Il ne reste d’autres traces de ces vingt-deux navires ou jonques, que des carènes en flamme échouées sur la plage ou des mâtures qui pointent hors de l’eau.

« A quatre heures, l’amiral signale de ne plus tirer que pour se défendre. Les batteries de terre, voyant notre feu se ralentir, reprennent confiance. Celle de la Pagode

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