M. Loir, op. cit
L’EMPIRE CHINOIS
du 23, la destruction de la flotte et de l'arsenal ennemis n’étaient qu’un prélude : il restait à sortir du Min en cheminant pendant 20 kilomètres sous le feu des batteries de terre et des ouvrages multipliés que nous devions réduire.
Ce même jour, 25 août, c’est la première batterie casematée et blindée de la rive gauche, à la hauteur de l’île Couiing, que nos canonniers réduisent au silence, malgré son canon de 21 centimètres et qu’ils font sauter. Le 26, on appareille de nouveau ; nous ne parlons pas des difficultés de la navigation, du courant de foudre et des mille obstacles naturels qui fout de sa sortie sans accidents de nos navires un véritable tour de force. Nos bâtiments commencent alors le bombardement des batteries et des casemates bordant le fleuve de Mingan à Kimpaï, ouvrages si rudement armés et défendus que seuls les canons AwDuguay- Trouin et de la Triomphante sont contre eux efficaces. Pour la plupart récentes, les fortifications chinoises enfilent la rivière qu’elles gardent contre une invasion et non contre une descente. Courbet a tablé là-dessus, il les prend à revers; mais des batteries barbettes et d'autres ouvrages que les lenteurs de notre politique ont donné le temps aux Chinois d’établir pour nous interdire la sortie, lui donnent plus de mal. L’amiral, par bonheur, n’est pas que brave : il est tacticien et montre le sang-froid d’un mathématicien précis. Cette descente révèle son génie de chef d'escadre plus encore que les combats précédents. Il va lentement, stoppe, mouille, repart, mais épargne ses bâtiments et ses hommes, tranquille comme un joueur d’échecs. Embrasure par embrasure, il démantèle tous les ouvrages : soit dans la seule passe Mingan, rive droite 39 pièces et sur la rive gauche 22, non compris les canons démodés. Souvent, retranchements, casemates, batteries sont blindés et ce sont des kruppet des armstrong de 18 et 21 centimètres qui les garnissent. Quand leur feu est éteint, nos torpilleurs descendent à terre et les font sauter, tandis (pie notre fusillade et nos petits canons tiennent l’infanterie à distance.
L’ennemi est en train de barrer la passe de Kimpaï. Le 27, sous le feu d’enfer de son infanterie et de ses camps retranchés, nos marins détruisent son barrage, torpillent les jonques de pierres, et, le 28, nos bâtiments franchissent la passe. Ce fut la plus périlleuse péripétie de la partie qu’ils jouaient.
« Sur la rive droite se dressait une batterie demi-circulaire avec cinq canons d'assez gros calibre, et un peu au-dessous d'elle, le fort Kimpaï, superbe et récente batterie blindée contenant deux pièces de 18 centimètres qui tiraient en dehors. Entre ces deux batteries, sur le bord même de la rivière, quatre canons étaient pointés sur la passe et, eà et là, derrière des sacs à sable, trois vieilles pièces chinoises. Un vaste camp entouré de murs crénelés partait du sommet de la colline et venait jusqu’au fort Kimpaï. En arrière de cette première colline, sur une hauteur du
D’après un croquis de M. Maurice Loir.
deuxième plan, mi second camp retranché servait d’abri à une nombreuse infanterie.
« Sur la rive gauche se trouvait le fort Blanc, qui se composait d’une batterie couverte en maçonnerie, armée de quatre pièces de 18 centimètres et d’une pièce de 12 centimètres en barbette, battant la rivière en aval et par le travers. A côté de lui étaient cinq pièces sur affûts marins. Une muraille crénelée contournait ces deux batteries et enclavait nn monticule planté d’arbres au milieu desquels on voyait quatre canons tirant en amont. Sur cette même rive, on apercevait au-dessus du fort Blanc, sur une petite élévation, le long- d’un mur en terre rouge, trois pièces enfilant la rivière en aval, puis, en dehors, une batterie de trois vieilles pièces au bord de l’eau, et un peu plus loin deux canons de 10 on de 12 sur une hauteur. Entre le fort Blanc et cette dernière batterie, deux camps retranchés avec des logements, des poudrières et quelques vieilles pièces couronnaient les hauteurs1.
« On n'en vint à bout qu’aprèsde très longues heures, non sans sacrifices et an prix de mille efforts. Il y eut ensuite des torpilles dormantes à faire sauter, puis les derniers radeaux qui obstruaient le bout de la passe et, le 29, à midi, l’escadre avait terminé cette semaine de combats et cette admirable opération qui demeurera à jamais célèbre sous le nom de la Descente de la rivière Min 2.
« Maintenant la flotte française n’a plus d’obstacles devant elle : en dehors de la passe un court chenal, puis la pleine mer. De cette souricière dans laquelle l’amiral est enfermé depuis quarante jours, il peut enfin sortir librement. Rien ne l’arrête plus.
« C’est alors qu’il donne à toute son escadre l’ordre d’appareiller. Lentement, les uns derrière les autres, les navires s’avancent, glissant sur les eaux tandis qu’à leur poupe flotte vainqueur le pavillon tricolore. Jamais plus imposant spectacle que le défilé de ces bâtiments dans cette passe étroite ! Un soleil éclatant illumine la scène. Sur les deux rives gisent épars des canons en morceaux, des affûts brisés et autour d’eux des maçonneries démolies, des plaques de blindages descellées. Pas une âme au milieu de ces ruines. Rien que la dévastation et la destruction.
« Le majestueux silence qui règne sur le fleuve est interrompu seulement, de loin en loin, par le bruit du canon. Quelques obus envoyés des vaisseaux cherchent à déloger des hauteurs les derniers défenseurs du Min 3. »
Nous avions perdu 10 tués, dont un officier, et 48 des nôtres, dont 6 officiers, étaient blessés : ce peu de pertes, plus que tout, montre quel chef était Courbet4.