Le picul est de 60 kilogrammes
chinois que les feuilles anglaises d’extrême Orient annonçaient toujours en route pour débloquer Kelung et Tamsui. Il les chercha d’abord dans la rivière Min, puis dans les îles Chusan, où, avec une hardiesse ■ et une habileté inouïes, il lança son escadre dans les plus difficiles parages. Le 11 février, on apercevait enfin les cinq navires de guerre chinois et on leur donna la chasse ; malheureusement, ils marchaient plus vite que les nôtres l, et trois d’entre eux jmrent s’échapper. Les deux autres furent torpillés, deux nuits après, par les canots torpilleurs des lieutenants de vaisseau Gourdon et Duboc, qui, avec une bravoure toute française, allèrent les dénicher dans leur refuge entre l’île Tungnun et la ville de Sheï-poo, au sud des îles Chusan, sur les côtes du Tché-kiang. Le récit de cet héroïque exploit, dont le retentissement fut énorme dans toutes les marines, mérite d’être lu 2.
Revenons à la campagne du riz.
L’Angleterre seule refusa de reconnaître notre droit à considérer comme contrebande de guerre le riz, qui servait à la fois d’aliment et de solde à l’armée et à la flotte chinoises ; mais elle se borna à ergoter et n’osa point intervenir. La croisière commença le 4 mars, sans que, bien entendu, l’on abandonnât celle de Formose. Le résultat ne se lit pas attendre: les navires n’osèrent plus quitter Shanghaï, et la Chine du Nord dut vivre sur ses provisions. Le blocus dura jusqu’à la paix, jusqu’en juin, nos croiseurs se maintenant à l'embouchure du Yang-Tsé et visitant tous les navires descendant à la mer. Malheureusement, l'énergie de la mesure tardivement prise était tempérée par des concessions: nos officiers avaient ordre de ne pas décacheter les manifestes des bâtiments, c’est-à-dire la pièce spécifiant la nature du chargement qu'ils examinaient comme ils pouvaient du haut des panneaux. La fraude se donna carrière, et riz et munitions purent souvent passer, dissimulés sous des ballots de marchandises pacifiques. Enfin capturait-on quelque navire contrebandier, nous ne le saisissions pas : on le ramenait à Shanghaï pour être séquestré jusqu’à la paix!
Entre temps, Courbet avait découvert la retraite de la flotte chiuoise dans la rivière de Ning-po, dont un fort et un barrage défendaient la passe. L’amiral canonna la batterie de la pointe Clrung, mais, la mort dans le cœur, renonça, après une nuit de
L A ce propos, il n’est pas inutile de faire remarquer que l’administration n’a jamais consenti à adopter à bord certaines modifications pratiques que tout commande, de même qu’elle a longtemps paru tenir pour secondaire la question de vitesse dont elle commence seulement à concevoir l’importance, sans pour cela faire encore tout le nécessaire. C’est ainsi qu’à bord de nos navires de guerre, on ne trouve ni fortes sirènes à vapeur pour les temps de brume, ni treuils à vapeur pour les manœuvres de force. Celles-ci, en l’an de grâce 1887, se font encore au cabestan, comme sur les vieilles galères ! Des cuirassés, tels que le Courbet ou le Duperrè, ces rois des mers, où la plupart des derniers progrès scientifiques ont été appliqués, lèvent l’ancre encore au cabestan, ce qui nécessite force bras et force temps, ce qui enfin, surtout en cas de guerre, offre mille dangers. On peut évaluer à 200 le nombre de matelots blessés ou tués depuis vingt années par suite des accidents qui arrivent chaque jour durant la manœuvre de ces appareils surannés; on n’en hésite pas moins à installer sur ses nouveaux navires des treuils à vapeur. Dans la rivière Min dont nous parlions plus haut, V Ilamelin, échoué et intentionnellement heurté par une canonnière chinoise, fut. victime, le 14 juillet 1884, d’un accident de ce genre. Son cabestan dévirant jeta à bas plusieurs hommes. Voit-on le même fait se produire quelque temps plus tard sur un bâtiment déjà harcelé par l’ennemi ?
2. Voir l’Escadre de l’amiral Courbet, par Maurice Loir, chap. xir.
L’EMPIRE CHINOIS
réflexions, à recommencer Fou-tcheou. Il lui était impossible, en effet, de s’approcher assez près pour détruire vite, complètement et sans trop de pertes, le barrage et le fort: ses bâtiments ici tiraient trop d’eau. Enfin eût-il fait les sacrifices nécessaires, il risquait encore de laisser échapper les sept bâtiments ennemis, qui auraient remonté la rivière par des fonds où seuls les auraient poursuivis deux des nôtres, les plus faibles, dont le feu partant des deux rives aurait alors peut-être eu raison, puisque le Bayard et la Triomphante , de leur lointain mouillage, ne pouvaient longtemps les protéger avec leur grosse artillerie.
Ce faisant, Courbet se montra comme toujours chef prudent, économe de la vie des siens, soucieux de son matériel ; mais il aurait pu tabler sur la terreur croissante qu’il inspirait, le terrible Coupa'. La panique était à Ning-po, et l’autorité civile avait enjoint à l’amiral chinois d’amener pavillon si nous forcions la passe! Le consul anglais avait déjà été désigné par elle comme intermédiaire pour la reddition de la flotte, malheureusement ce fonctionnaire se garda bien de nous avertir, bien qu’il fut char g r des intérêts français. A la paix seulement, il nous fit part de ce qui s’était passé. Cette leçon ne nous a pas d’ailleurs découragés de confier nos intérêts à des étrangers, dans les ports où une économie malentendue, au plus grand dommage de notre influence, nous interdit d’entretenir un agent consulaire !
Il nous faut clore ce trop long chapitre en mentionnant la glorieuse prise des quatre îles Pescadores dans le détroit de Formose (29, 31 mars). Ce fut la dernière et
une des plus belles opérations 1 2 de Courbet. Il avait trouvé là mieux qu’un gage : un précieux établissement définitif. Dans cet admirable et vaste port de Makung -, où. des escadres peuvent mouiller à l’abri des moussons et de tout ennemi, il commença à créer le poste de ravitaillement et de relâche qu’il rêvait et qu’il nous faut dans ces mers, en vue des guerres futures et de la défense de l’Indo-Chine. Il s’y prit avec autant d’habileté, autant de talent, autant de génie, dirons-nous même sans exagération, qu’il en avait montré comme chef d’escadre, et en dernier lieu pour s’emparer de ces îles avec quelques soldats empruntés à Formose et les renforts maritimes qu’il avait enfin reçus ( Turenne , Ma g on, Roland, Primauguet, Comète, Sagittaire, Château- Yquem, torpilleurs 44 et 50).
Mais, tandis qu’il créait à Makung avec du matériel pris à Kelling, où il ne servait pas, un établissement qui promettait d’être merveilleux, arriva l’armistice des 4, 13 avril. Dans ce protocole, il n’était pas question des Pescadores prises après l’ouverture des pourparlers: Courbet crut donc conserver son œuvre. Le blocus de Formose levé, le blocus du riz continuant seul, il continua à organiser avec un travail inouï notre installation à Port-Makung. Vint la paix du 9 juin, restituant à la Chine, avec Formose, les Pescadores. Et Courbet mourut le 11 juin... Du moins n’eut-il pas le désespoir d’assister à l’évacuation de son Port-Makung : quand le grand et cher amiral expira, nos couleurs flottaient encore sur sa dernière conquête.