LA CHINE ET LES CHINOIS
Nos universités européennes négligent absolument l’histoire de l’empire chinois que seuls, d’ailleurs, connaissent quelques spécialistes. Aucune histoire, cependant, n’est d’intérêt plus passionnant, d’utilité plus immédiate, de portée générale et philosophique plus haute que celle de cette formidable nation, dont la civilisation magnifique et sans cesse renaissante a vu, durant plus de 5,000 ans, naître, prospérer et fiuir tontes les civilisations de tous les peuples du monde. Les plus vieilles annales de la terre, avons-nous déjà dit, sont là, de beaucoup antérieures aux données mosaïques qui, d’ailleurs, sont moins jirécises et moins justifiées. Où trouver pareille autonomie, pareilles vues d’ensemble, pareille antiquité ravivée? Pas un des 238 empereurs, répartis en 25 dynasties, dont nous ne connaissions la vie, le caractère, les institutions, les exploits! Or le premier d’entre eux vivait 167 ans avant le déluge biblique, 872 ans avant la première dynastie égyptienne, 1,022 ans avant l’établissement de l’empire d’Assyrie, 2,322 ans avant la naissance du Christ!...
L’espace nous manque, en ce volume, pour raconter, même brièvement, cette
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monumentale histoire qu’ont écrite les Rémusat, les Julien, les Bazin, les Pautliier, — pour citer seulement des Français. Nous nous bornerons à en esquisser, à grands traits, l’ensemble 1.
Emigrés, sans doute, des rivages de la mer Caspienne, des peuplades fondèrent, sur le fleuve Jaune, le noyau de l’empire. Une légende célèbre Pouan-kou, fils du Chaos, un Titan qui sculpta de son gigantesque maillet la surface du globe, puis, son œuvre accomplie, se résorba dans la nature, se fondit avec elle, laissant sur terre la vermine qui couvrait son corps, — c’est-à-dire les premiers hommes !
Huit rois, dont Fou-lii est le premier, régnent dès lors sur l’Empire Fleuri : ce furent des patriarches à la vie longue, occupant chacun le trône de cinquante à deux cents ans.
A Yu le Grand, fondateur de la première dynastie, commencent les annales véritables de l’empire, quatre-vingts ans avant la naissance d’ Abraham. Cette première lignée, sage d’abord, puis sanguinaire, détrônée et restaurée dans la personne de Chaoukang, s’achève en une série de rois fainéants.
La dynastie des Chang qui lui succède reste en guerre féodale constante avec ses vassaux : elle est aussi féroce et belliqueuse que la dynastie suivante, celle des Chaou, est calme, organisatrice, civilisatrice, et c’est alors qu’apparaissent les trois grandes incarnations du génie national, les trois initiateurs à la sagesse, Lao-Tseu, Confucius et Mencius, qui ont fait ce qu’elle est la nation céleste : pratique, intellectuelle, fidèle.
Deux cent cinquante-cinq ans avant Jésus-Christ, une sorte de Napoléon chinois^ Houang-ti, fonde la dynastie des Tsin, refoule les hordes de Huns, bâtit en dix ans la Grande Muraille pour arrêter leurs incursions, ordonne de détruire les œuvres de Confucius et des Sages qu'il juge en opposition trop formelle avec sa vie belliqueuse. L’œuvre philosophique, bien entendu, n’en subsista pas moins.
La dynastie des Han, d’oii les Chinois font dater leur histoire moderne, commence 206 ans avant notre ère : une grande période de paix, d’organisation intérieure s’ouvre avec elle. Le concours est institué pour l’admission aux pouvoirs publics ; des caravanes sont envoyées dans l’Inde pour y prendre copie des livres bouddhiques, et la doctrine des Védas est officiellement admise dans l’empire du Milieu.
Puis, pendant quatre cents ans, une ère de démembrement, d’anarchie sanguinaire. La dynastie de Soui rétablit la paix, la civilisation reprend son cours, et la famille impériale des Tang, montant sur le trône en 014, donne au Céleste Empire une prospérité de trois siècles. Pendant que l’Occident se débat en pleine barbarie, une renaissance, dont les éléments sont qiris en Chine même, resplendit, ouvre partout des écoles, refond le code, suscite des poètes, des artistes en foule. La Chine, d’ores et déjà, compte 52 millions d’habitants.
Vers la fin du xne siècle commence une période de véritable libre examen, un régime quasi parlementaire. Gouvernés par des empereurs sceptiques et philoso-
1. Nous nous sommes beaucoup servi pour écrire ce chapitre d’un très remarquable résumé des connaissances qu’il faut posséder sur la Chine : le Monde chinois, de Philippe Daryl (Iletzel).