LE PAYS
Ce n’est point dans les quelques pages dont nous pouvons disposer encore que nous arriverions à écrire une description du Japon, à parler de son commerce, de son industrie, de ses mœurs. Nous nous reprocherions du reste de traiter superficiellement ces diverses questions si attachantes, alors que nos lecteurs les trouveront étudiées de maîtresse façon et, ce qui ne gâte rien, d'intéressante façon, dans vingt ouvrages connus. Forcé de les sacrifier, nous dirons donc quelques mots seulement de la géographie politique du Japon, afin de pouvoir consacrer quelques chapitres à son histoire, à sa littérature, à son art et à ce qu’on appelle chez nous \q japonisme.
Le voyageur qui vient de Chine aborde l’archipel japonais par l’île de Kiusiu.
L'île des Neuf Contrées , sur la côte est, n’a qu’une ville importante, Miyasaki, et sur celle du nord-est, du côté de la Mer Intérieure, que deux agglomérations considérables, Ousouki et Nakat. Déchues sont Oïta ou Fouuaï, siège de la première communauté chrétienne du Japon, et Kokoura, en face de Simono Seki, au sud de l’entrée de Ylnland Sea, cette Mer Intérieure dont nous avons dit les beautés. La rade de Kokoura s’est en effet envasée et les vapeurs ne s’y arrêtent plus, tandis que le mouvement commercial s’opérait autrefois par la route du littoral de Nagasaki à Tokio et employait les bacs de Kokoura, où il faudra jeter sur le bras de mer, large de 1,000 mètres, un viaduc pour le chemin de fer.
Mais le touriste qui voit apparaître l'île de Kiusiu ne pense guère à Kokoura, ni aux cités jumelles de Foukouoka et Hakata et à la baie pittoresque qui les baigue, ni
à celles de Ivouroume et de Saga, ni aux fameuses fabriques d’Arita, le pays des porcelaines dites d’Hizen et d’Imari, du nom de la province et du petit port qui les expédie. Hirado, île et ville, ne le requiert pas davantage, malgré sa colonie hollandaise qui y fut internée de 1013 à 1623. Ce qui le tente, c’est Nagasaki, où il va débarquer et découvrir le Japon.
Le navire qui nous y mena mouilla dans le port quelques heures seulement et nous eûmes à peine le temps cl’aller à terre nous émerveiller devant la vie japonaise, les maisons-joujoux, la vie au ras du sol, sans sièges, sur les nattes-tatamis. Mais les photographies que nous y achetâmes et dont se sont inspirés nos dessinateurs remplaceront notre description.
Célèbre en Occident comme l’unique cité du Japon que le gouvernement eût laissée entr’ouverte au commerce de l’étranger après l’expulsion des Portugais en 1623, Nagasaki (40,000 habitants) n’est pas une des plus grandes villes du royaume : quoique le port ou plutôt le fjord en soit excellent, profond de 20 à 30 mètres, bien protégé par les collines des alentours, il a le désavantage de se trouver à l’extrémité d’une étroite péninsule, sans campagnes fertiles dont les produits alimentent ses échanges ; mais son trafic s’est considérablement accru, au profit du moins de la marine japonaise dont les progrès sont remarquables. C’est, notons-le, sur des vapeurs japonais, propriété d’une Compagnie japonaise que l’on se rend ordinairement de Shanghaï à Yokohama.
Nagasaki n’a pas besoin de ses souvenirs historiques pour être une des cités du Japon que le voyageur européen contemple avec le plus d'intérêt : le spectacle de la baie est un des plus gracieux de la côte japonaise. « Hautes de 300 mètres, entourées à la base de gradins bien cultivés, et revêtues de forêts à leurs cimes, les collines développent leur amphithéâtre de verdure autour de la baie, tandis qu’à l’entrée s’élèvent des îles nombreuses, entre autres la butte insulaire de Takaboco ou de la « Haute Lance », appelée par les Hollandais Papenberg ou « mont des Prêtres », en souvenir des missionnaires et des Japonais convertis (qui , du haut de ces escarpements, furent lancés dans la mer, en 1622 ; au-dessus de la ville, on montre aussi l’endroit où vingtsix prêtres furent crucifiés en 1597. L’étroit îlot artificiel de Desirna, en forme d’éventail, où les marchands hollandais étaient enfermés comme des pestiférés, est maintenant rattaché à la terre ferme, et les édifices qui servirent de prison aux étrangers, de 1639 à 1859, ont été dévorés par un incendie. A l’intérieur de la ville, on montre le quartier dans lequel étaient confinés les négociants chinois. »
Le bourg d’Inasa, voisin de Nagasaki, possède quelques chantiers, concédés au gouvernement russe pour la réparation de ses navires. En dehors du fjord, au sud, on remarque plusieurs îles, dont l’une, Taka sirna, a des mines de charbon exploitées par les procédés européens et d’une production journalière de 1,200 tonnes de houille.
« La ville de Simabara, que détruisit en 1792 une éruption de l’Ounzen, est située à la base orientale de ce volcan, d’où jaillissent des sources thermales abondantes ; elles gardent l’entrée occidentale de la grande baie de son nom, taudis qu’à l’est de la côte opposée, à quelque distance dans l’intérieur des terres, la ville de Kmamoto (Ivoumamoto) groupe ses maisons autour de son ancien château fort, dont les bastions aux murs inclinés portent des vérandas et des toitures élégantes ombragées de camphriers.
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Cette ville est la plus centrale et en même temps la plus populeuse de l’île ; mais elle n’est entourée que de bourgs peu importants et manque de port ; des jonques à fond plat viennent prendre ses denrées sur la rive pour les transporter à Nagasaki. Dans la partie méridionale de l’île, au contraire, la fameuse principauté de Satzma, la « patrie des
KlOTO. - — Maruyama-hôtel.
hommes d’intelligence et de courage », n’a point de cités considérables; mais les villes animées sont rapprochées les unes des autres. » (Reclus.) Citons parmi elles Idzmi, Akoune, Sendaï, Kaseda, Kago, Kago sima bombardée par les Anglais en 18G4, et Kadziki, fameuse par ses tabacs qu’elle exporte à Cuba — qui nous les rend transformés en cigares de la Havane!
Il nous faut abréger, poursuivre notre route. Nous sommes aussi bien dans la Mer Intérieure.
Laissant tantôt à l’est, tantôt au sud, l’île de Kiusiu, nous naviguons dans le bras de mer sans pareil au monde qui sépare la pointe sud orientale de la grande île de Hondo, de l’île de Sikok où nous allons maintenant aborder.
Sikok, ou les quatre provinces, séparée de Kiusiu par un étroit bras de mer, nous apparaît montagneuse au centre où elle est couverte de forêts à l’aspect presque tro-
pical, et déboisée dans le reste de son étendue, où pousse la fougère dont la racine et la crosse constituent l’aliment coutumier des habitants. Nous y trouvons, sur la côte ouest une seule ville, Ourazina (12,500 âmes). Au rivage méridional, en face de la haute mer, s’élève Ivotsi, chef-lieu de l’importante principauté féodale de Toza : intéressante cellelà, peuplée de Japonais lettrés ou industrieux qui en ont fait la plus active cité de l’île. C’est là que se fabrique pour tout l’empire cet incomparable « papier du Japon » aux exquis reflets laiteux, dont la souple solidité semble faite pour recevoir et conserver de durables écrits.
Mais le voisinage de la grande île a surtout attiré les populations au rivage nord de l’île Sikok. En venant de Kiusiu, on y rencontre successivement Matsouyama, Imabar (12,000 habitants), Marougame, un peu plus peuplée, Takamats (32,000 habitants), Tokousima, cité considérable et très commerciale.- Ces deux dernières villes, séparées par un détroit de la Mer Intérieure de Kioto et d’Ohosaka, qui leur font vis-à-vis, ont, avec ces deux centres importants de la grande île, des échanges commerciaux chaque jour plus fournis.
Pour gagner maintenant la grande île de Hondo, traversons cette Mer Intérieure, ce lac Léman japonais dont la splendeur est proverbiale. Un coup d’œil sur une carte géographique suffit à faire comprendre comment, abritée de toute part, sous le climat le plus heureux, paisible et toujours bleue, l’Inland Sea a vu ses bords, depuis longtemps civilisés, se peupler de ports nombreux, excellemment creusés par la nature, aboutissants de fréquentes voies terrestres, points de débarquement par excellence. La côte occidentale, exposée aux vents froids, à la houle incessante, n’avait point les mêmes avantages, et le littoral de l’est fait face aux solitudes indéfinies du Pacifique. Les navires venant de Chine tendent naturellement à aborder au sud de Hondo ; en outre, sur cette Mer Intérieure uniquement privilégiée, des brises alternantes du matin au soir facilitent la course des jonques légères.
Quelques heures d’une traversée charmante, et nous voici en vue des côtes sud de la grande île.
Hondo, que les Japonais nomment encore Hontsi (terre majeure), Tsindo (terre centrale), Naïtsi (terre intérieure), est plus souvent désignée en Europe, avons-nous dit, par le nom de Nippon (Ni lion), mot qui veut dire « Soleil Levant » et qui appartient plutôt au groupe entier des îles japonaises.
Enorme, étendue du sud au nord et un peu de l’ouest à l’est, parallèlement au littoral asiatique dont la sépare la mer du Japon, Hondo, baignée à l’est par l’océan Pacifique, est renflée au sud en deux promontoires que baigne l’Inland Sea, et touche par sa pointe nord à l’île Yéso. Plate et souvent marécageuse sur ses bords, elle est, au centre, hérissée de hautes chaînes de montagnes, coupées par places de bandes de volcans, dont quelques-uns sont de nos jours encore en éruption, mais dont la plupart ont transformé leurs cratères en lacs superbes, parmi de vieilles forêts sacrées. Nous aurons occasion de faire sur ces montagnes une excursion intéressante.
Le touriste venant de l’ile Sikok aborde Hondo par la baie de Hiogo-Kobé, bien à l’abri à la racine d’un promontoire. La ville où nous atterrissons est, à proprement parler, constituée par deux villes : l’ancienne, Hiogo, que domine un cap élevé; Kobé,
ne hue de Yokohama.
la ville nouvelle où se trouve le port, si profond que notre steamer vient mouiller tout auprès du rivage. Nous trouvons la cité neuve peuplée d'Européens. Plus de six cents Occidentaux résident dans cette ville dont le mouvement commercial est considérable. Yokohama seule est plus importante en tant que colonie étrangère ; la rade de Ivobé peut être, du reste, considérée comme l’avant-port de Yokohama, et une grande partie des marchandises venues du dehors passe, avant de gagner la grande ville aux échanges, par le petit port où nous venons de débarquer.
A Hiogo-Kobé nous demeurerons quelques jours et c’est de là que nous pourrons aller visiter, dans l'intérieur des terres, Kioto et au bord de la Mer Intérieure, l'importante ville d'Osaka qui est plus à l’est.
Osaka, « la ville aux flots rapides », est la Venise japonaise. Coupée de canaux vaseux dans- sa partie basse, elle se relève en pente douce au nord-est, vers un vieux château, aux ruines imposantes, d'où la vue de la cité est merveilleuse, avec ses innombrables ponts, et ses temples, parmi lesquels celui de Si Tennozi, qui borde la route de Sakalii, est merveilleux. Mais la population de cette ville, industrieuse au premier chef (il s’y fabrique chaque année environ quatre millions d’éventails !), tend à délaisser les vieux quartiers, à peupler les environs de la gare oii aboutissent les chemins de fer de Kioto et de Hiogo, dans ce quartier neuf où s’élève un hôtel des Monnaies dont l’outillage est aussi parfait que celui des établissements similaires de Londres et de Paris.
Revenus à Hiogo-Kobé, nous prenons la voie ferrée qui va nous mener dans l'intérieur des terres, à Kioto.
Kioto, pendant onze siècles, a été le chef-lieu de l’empire japonais. Son nom veut dire « capitale » ; on l’appelait aussi Miako (résidence), Saïkio (capitale de l’Ouest), Heianzio (château de la Paix et de la Tranquillité). Elle n’est plus aujourd’hui que l’une des trois villes impériales, et la troisième seulement par le nombre des habitants (240,000). Depuis 1808, époque de la grande révolution du gouvernement et des mœurs japonaises, la population a diminué de moitié : nous y trouvons des quartiers entiers presque déserts. Mais cette cité d 'ancien régime, comme nous dirions en France, est restée la capitale des aristocratiques manières, de l’élégance, et de l’esthétique japonaise. Nulle part ailleurs, dans l’empire, on ne fabrique plus belles soieries, étoffes mieux ouvragées, plus riches brocarts ; et les bronzes, les porcelaines y sont ouvrés par les plus habiles artistes du monde. Le faubourg d’Avataloge encore ces potiers coréens, artistes de père en fils, travaillant isolément loin des fabriques, auxquels on doit les admirables céramiques dont nous parlerons dans les chapitres suivants.
La ville, avec ses larges rues, un peu trop alignées et coupées à angle droit, est moins pittoresque que ses faubourgs aux maisons plantées de guingois, aux petites voies tortueuses.
« C’est la jolie petite rivière Lamogava, dit G. Bousquet, qui sépare la cité de ses faubourgs : ce n’est qu’un modeste ruisselet ; mais l’orgueil des habitants de Kioto, leur folie, est de prétendre avoir un fleuve. Ils lui ont fait des ponts magnifiques, jetés sur un large fossé presque à sec; mais ils ne s’arrêtent pas là, et pour que l’illusion soit plus complète, le soir venu, les riverains établissent de petits barrages au moyen
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desquels ils réussissent à étaler en une grande nappe le modeste filet d’eau. Dans ce fleuve, large de deux cents mètres et profond de dix centimètres, on pose des tables basses sur lesquelles la population vient s’asseoir les pieds pendants dans l’eau. Si les places se payent cher, c’est ce que j’ignore; mais j’aurais bien volontiers payé la mienne sur le pont de Godjio, d’où l’on voyait cette population fourmillant parmi des myriades de grosses lanternes dont les reflets scintillaient dans l'eau. N’estelle pas admirable, la ténacité de ces braves gens qui jouent pour eux-mêmes trente fois par mois le simulacre d’une rivière? »
Visitons le Kinri, ancien palais des Mikado, morne et su-
Une rue à Kioto.
perbe dans ses jardins abandonnés; le Nizio, autrefois forteresse des puissants shogun, résidence, à présent, du gouverneur de la province. Dans Kioto, 945 édifices sont élevés au culte de Bouddha; quelques-uns de ces temples, de dimensions considérables, sont de purs chefs-d’œuvre d’architecture japonaise. L’entablement de certains porches y est sculpté avec uue perfection artistique incroyable dans les plus précieuses matières.
Buvons, avant de quitter l’ancienne capitale, quelques tasses du thé fameux que l’on récolte dans la campagne suburbaine, et regagnons, à Hiogo-Ivobé, notre bord.
C’est vers Yokohama et Tokio, capitale actuelle du Japon, que nous allons maintenant, longeant la côte orientale de la Grande- Ile, où successivement nous rencontrons Yakayama, Nagoya et son damier parfait de maisons régulières, spécialisée par l’institution récente d’une école de médecine, et Kamakoura, à 24 kilomètres au sud-ouest de Yokohama, dans un site enchanteur, bourg autrefois florissant, possédant au xi\'e siècle la plus riche bibliothèque de l’empire. Près de là, dans un petit temple
bouddhique, le célèbre Daïboutz, admirable statue de bronze au type hindou, mesurant 13 mètres de hauteur.
Enfin, Yokohama. On sait comment ce petit village de naguère est devenu la ville ouverte, le grand marché international, où 3,000 Américains, Européens et Chinois ont des comptoirs. Entourée de petites forteresses à garnisons, de polygones d’artillerie à l’européenne, d'écoles militaires et maritimes dirigées par des officiers européens, peuplée en grande partie d’étrangers, Yokohama intéresse peu au point de vue « extrême Orient ». Un chemin de fer de trente kilomètres va nous mener à la capitale, Tokio-Yédo, dont Yokohama n’est plus guère aujourd’hui qu’un faubourg.
Yokohama. — L’Hôtel des Postes.
La voie ferrée suit un remblai jeté en partie dans la mer ; la gare est située au sud de la ville, près de la concession européenne ; la foule se presse à l’arrivée du train, tout comme dans nos villes d’Europe. Après une nuit de repos au club, sortons pour visiter la cité peuplée d’un million d’habitants et vaste, à peu près, comme Paris. Une djinrickcha, la voiture à deux roues que traîne, poitrine nue et peau tatouée de rouge pâle et de bleu, un homme vigoureux, va nous promener par les rues. Ce sont d’abord les quartiers populeux, aux maisons construites à l’ancienne mode japonaise, faites de bambou et de carton, cloisonnées de châssis eu papier et de légers panneaux à coulisses, coiffées d’un toit de tuiles noires à rebord blanc. Toutes ces demeures se ressemblent; ouvertes sur la rue, elles montrent à tout passant les kamidana, images sacrées du foyer, sortes de dieux lares, et tablettes de famille, exposées sur leur étagère d’honneur. Moins dangereuses, en cas de tremblement de terre, que les demeures en pierre, ces maisonnettes prennent feu avec une facilité devenue
])a HAUT D'UN DONT JAPONAIS.
proverbiale ; ou dit à Tokio : « Le feu est la fleur de Yédo », et le fait est qu’une maison n’y dure guère cinq ou six aus sans brûler! De proche en proche, des magasins incombustibles servent à recéler, en cas d'incendie, les objets précieux sauvés en hâte du sinistre.
A mesure qu il la parcourt, la capitale du Jajmu apparaît au touriste constituée par l’agglomération d'une centaine de bourgs divers, unis ici, séparés là par des espaces
Faubourg de Yokohama. — Une maison de thé.
vides, oh des arbres superbes poussent librement. Autour des temples, dont quelquesuns sont célèbres q>ar la splendeur de leurs boiseries et la dimension de leurs cloches, dans les cimetières, grandissent aussi ces érables du Japon, ces salisburias, ces cryptomérias au merveilleux feuillage, plantés à la fln du xvie siècle, et dont la beauté est vraiment unique. Voici le boulevard du Ginza ou du cc Siège d’ Argent », presque européen avec ses jolis cottages en briques; et près de là, la partie la plus commercante, le quartier le plus animé de Yédo, à l’est, près de l’embouchure du Ivava. Le « pont du Soleil », situé là, est comme le point central des voies de communication de l’empire, le point initial d’où comptent les distances.
Rebroussons chemin vers le centre de la ville : ce que nous en avons vu a été construit sur un sol marécageux. Nous voici maintenant sur le plateau médian, dans
la ville impériale et administrative, ceinte d’une muraille et d’un fossé se développant sur une longueur de 6,000 mètres. Là, élevé sur des blocs cyclopéens, s’élève le palais, autrefois résidence des shogun fondateurs de la ville, actuellement occupé par le Mikado, fils du Ciel. Autour, les anciennes demeures des daïmio sont transformées en bureaux, en ministères. Tokio, du reste, est remplie de musées, d'écoles : une université compte 40 professeurs japonais, 12 professeurs étrangers, 200 élèves, un collège d’ingénieurs remarquablement organisé, plusieurs sociétés savantes. Des fabriques de soieries, des manufactures de laques et de faïences, d’émaux, de porcelaines, des ateliers de mécanique, des chantiers de constructions s’élèvent en grand nombre, dans les quartiers bas.
Les monuments publics ne sont pas, artistement parlant, d’un intérêt capital à Yédo, sauf pourtant, dans le quartier d’Asakousa (herbe du matin), un très beau temple dédié à la déesse Kouannon, le temple du Dragon d’Or. Une chose frappe : l'absence déplacés publiques dans la ville; ainsi que le fait remarquer Reclus, l’ancienne civilisation japonaise ne comptait pas avec le peuple et ne prévoyait point qu'une foule pût se réunir : « Là où il n’y a pas de citoyens, le Forum est inutile. »
Edifié par de nombreuses courses dans cette ville intelligente, vivante, amoureuse du progrès, le touriste n'est guère tenté de voir de près les autres grandes agglomérations de l’Ue. Hirosaki, Avomori dans le nord ; Akita, Nihigata, dans l’ouest ; Sendaï, Mito, ancienne ville déchue, sur la côte est-, est Fnabasi, autrefois le Monaco du Japon par ses maisons de jeu.
Le grand attrait, l’excursion qu'il ne faut pas manquer de faire avant de quitter la Grande Ile, c'est le pèlerinage aux monts sacrés, aux temples fameux de Nikko.
Retournons à Yokohama pour y prendre à 1 h. 30 du soir le chemin de fer qui nous mène à Shinagava oii nous arrivons à 2 h. 15 : nous changeons de train et repartons à 3 heures pour Akabane, Omya et Utsunomya, où nous arrivons à 8 h. 58 pour dîner et dormir très confortablement à l’hôtel Slioiokya.
Le lendemain matin, dès l'aube, chacun de nous équipe une djinrickcha, et en route pour la montagne !
La route est droite, en pente douce, monotone et superbe. C’est une avenue indéfinie de cryptomérias gigantesques pareils à des cèdres, et de chaque côté du chemin, de grandes allées étalent leurs dômes onduleux, avec, sous leurs voûtes, de bruissantes cascades et des murmures de ruisseaux. Trois fois nous faisons halte pour laisser reposer nos traîneurs ; ils nous redisent le proverbe : « Qui n’a pas vu Nikko ne peut dire merveilleux ». La route qui y mène en fait pressentir la beauté : il est 3 heures quand nous arrivons.
Dans une vaste solitude montagneuse, au milieu de rocs escarpés, sous les arbres séculaires, parmi le grondement des torrents en cascades, un temple, entre autres, s’élève, celui de Gongen-Sama, énorme, fait de quelque vingtaine d’enceintes, précédé d’un portique aux panneaux de bronze lamés d’or, aux colonnes de bois précieux, aux lanternes dont chaque ciselure est une merveille où le soleil flamboie dans les métaux précieux. Le temps manque pour analyser les beautés en détail : il y en a tant ; l'ensemble est si grand dans cet incomparable décor, qu'il stupéfie. C’est dans ce
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colossal mausolée, qu’érigea quelque prince du xve siècle pour célébrer la soumission de la Corée, que dorment les hommes du .Japon qui furent grands et qui seront des dieux ; et la profusion des métaux rares, les splendides couleurs, les chefs-d’œuvre de la sculpture et de l’architecture, rien n’est trop beau pour abriter les héros 1
Plus haut encore, d’autres temples, d’autres mausolées, d’autres chapelles, dont un certain nombre sont conservés : les autres, une ville entière de tombeaux sacrés,
Pont de fer à Tokio.
ont été incendiés, détruits, et l’on gravit de grands escaliers qui demeurent solitaires parmi l’énormité de ces ruines.
Et près de là, un lac paisible, à la surface unie, ayant comme lit un cratère, se déverse eu chute mugissante à cent mètres plus bas, et dégringole avec fracas sous les grands arbres de la forêt.
Harassé de fatigue et d’admiration, le voyageur regagne Yokohama, et désormais peut quitter le Nippon : — il a vu Rome.
Une île encore à visiter pourtant : Yéso. C’est à sou extrémité méridionale, à Hakodate, que notre steamer aborde, dans une des rades les plus sûres et les plus vastes qui soient. Des baleiniers, une flottille de guerre japonaise s'y abritent. La ville, en amphithéâtre sur l’isthme, paraît belle, très peuplée, très commerçante. Descendus à terre, nous y voyons sur les quais d’énormes charges de chou de mer, de « kampou »,
algue comestible qu’on expédie dans les ports de la Grande Ile et en Chine méridionale. Autour de la ville, dans la banlieue, de jolies maisons de campagne appartenant aux négociants enrichis du port.
Nous ne nous attardons pas longtemps dans Yéso. La capitale, Sapporo, est une ville neuve, bâtie sur le modèle américain et, bien qu’elle soit pourvue d’un « Capitole », offre peu d’attraits pour le touriste. Isikari, ville de pêche, où l’on capture jusqu’à 1,200,000 saumons dans l’année, n'est intéressante qu’à ce point de vue.
Et tout le nord de l'ile, froid et brumeux, est désert d’habitants...
C’est à Hakodate que nous nous rembarquerons, ayant ainsi terminé notre sommaire exploration de l’empire du Nippon. Notre excursion géographique, commencée au sud par Kiusiu, se termine logiquement au nord par ce Yéso, d'oii les brouillards nous chassent.
A Nikko.
En djinrickcha.