LE JAPONAIS. — SON HISTOIRE. — SES RELIGIONS
D’ou sortent les Japonais? Les savants se le demandent et se le demanderont longtemps encore. Si la nation japonaise, en effet, semble être une des plus homogènes du monde, toutes les hypothèses sont permises quant à ses origines, car les fils du Nippon n’appartiennent pas à une souche unique et diffèrent sensiblement des indigènes à demi sauvages qu’on rencontre encore dans certaines de leurs îles : les Aïnos.
Ceux-ci eurent pour aïeux, croit-on, les Yebis, ces « Barbares de l'Est », ces « Hommes aux grands cheveux » dont parlent les vieux livres du Soleil Levant et qui, à demi exterminés au xv° siècle, ont laissé de leur sang et de leurs traits à certains Japonais du Nord. Les Aïnos actuels peuvent, d’ailleurs, revendiquer pour demi-frères maints habitants du Hondo septentrional, voire de quelques autres îles. Mais le Japonais — l’Italien de l’extrême Orient à plus d’un point de vue — est rempli d’orgueil. Aussi nie-t-il avec indignation toute parenté avec ces Aïnos qu’il traite de purs sau-
vages et qu'il méprise. Il a tort : nier cette filiation, si faible soit-elle, serait aussi faux (pie n'en pas accorder d’autre à ces nouveaux civilisés d’Asie. Ceux-ci sont des sangmêlé, qu'ils le veuillent ou non.
Quant aux Aïnos actuels, aux types de race pure, il faudrait les étudier de près dans Yéso, aux Kouriles méridionales et à la pointe de l’île Sakhalin, pour savoir au juste quelle est leur part ou celle de leurs aïeux, dans les métissages de la race japonaise. Malheureusement, tout ce qu’on sait d’eux, c’est qu’ils sont quelque 20,000 tout au plus, et qu’ils ignorent eux-mêmes leurs origines. Physiquement, ils ressemblent aux Japonais actuels, comme des Suédois, par exemple, peuvent ressembler à des Espagnols. Habillés de même que leurs vainqueurs, et civilisés, coupant leur barbe, ils leur seraient à peu près identiques. Pour nous, ils ne nous paraissent pas, comme à d'aucuns, former une race à part, ou, comme à d’autres, descendre des Esquimaux; mais, bâtards des populations mongoles de l'extrême Asie, posséder en même temps un peu de sang slave dans les veines : pour l’observateur non savant comme nous, ils offrent eu effet absolument l’aspect du paysan russe. Leur langue pourrait fixer l’anthropologiste : on la connaît assez mal.
Vivant de chasse et de pêche, ces misérables Aïnos ont les superstitions de la Sibérie orientale, mâtinées de croyances venues du Nippon. Honnêtes, actifs, timides, ils supportent l’oppression japonaise avec une telle résignation qu’on peut prévoir leur disparition prochaine en tant que tribus. Leurs survivants, dans un siècle, seront mêlés aux colons japonais, comme on commence à le voir déjà dans Yéso.
Mais quel que soit leur petit apport dans la création de la race japonaise, celle-ci n’est pas près d’être définitivement étiquetée. Elle est indo-européenne pour les uns, mongole, c’est-à-dire sibérienne, pour les autres, et mélanésienne pour certains. Pour nous, nous supposerions volontiers que les Japonais sont fils de Chinois venus du continent, guerriers ou colons qu’auraient métissés, tour à tour, les ancêtres des Aïnos actuels, les pêcheurs deFormoseet les marins malais amenés par les courants du Pacifique.
En tout cas, le type japonais est trop connu pour que nous le décrivions ici. Il n’est pas joli, joli, chez l'homme du peuple surtout; mais, chez la femme, il se sauve, avons-nous dit plus haut, à force de grâce, de douceur et de charme. Même, chez certaines Japonaises, généralement patriciennes et originaires de Kioto, il atteint à la beauté telle que nous l’entendons.
Nos dessins édifieront du reste le lecteur. Mais il fera bien de se défier un peu de l’imagerie japonaise courante, souvent conventionnelle ou caricaturale, pour chercher le véritable type indigène dans les albums des maîtres du xvme siècle et de la première moitié de celui-ci, maîtres dont les œuvres sont aujourd’hui assez répandues dans les collections européennes.
La caractéristique du Japonais, c’est, au moral, la gaieté, l’affabilité, la politesse ; au physique, la petitesse de la taille (lm,50 à lm,55 eu moyenne chez les hommes; les femmes sont plus petites encore), l’agilité et l'adresse. Ou ne s’étonne pas que leur pays fournisse tant d’acrobates et de lutteurs, quand on a vu ses bettos courir pendant des heures à côté de leurs chevaux sans perdre haleine, ses paysans ou ouvriers travailler sans fatigue avec une habileté de quadrumanes et ses coolies traîner sans
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souffler un voyageur, tout un jour durant, dans une djinrickcha, à l’allure d’un poney.
Nul n’est plus propre que le Japonais, pas même le Hollandais, — le premier Européen qu’il ait connu. Le dernier homme du peuple prend un et deux bains chauds chaque jour, et son habitation a l’air d’un joujou d’étagère toujours épousseté et entretenu. Aussi ignore-t-il mainte maladie chinoise ou européenne. Par malheur, sa nourriture presque uniquement végétale et ichtyophagique l’anémie. Lorsqu’il mangera de la viande — et il commence à le faire — autant que ses aînés dans la civilisation dite aryenne, le Japonais sera, grâce à son hygiénique propreté, le peuple du monde le mieux portant.
Un groupe d’Aïnos.
En sera-t-il le plus heureux? Son imitation de nos habitudes occidentales ne lui amènera-t-elle pas des misères encore inconnues de lui ?
Nous n’osons trop insister sur ce terrain par peur d’être accusé de raisonner en artiste et de regretter uniquement les beaux costumes de jadis; mais il est bien certain que, se démocratisant tout autant qu’il se civilise, le Japon devra subir les épreuves de nos démocraties. Le peuple a bien accueilli la réforme du costume, car tout le monde s’habillant à l'européenne, les classes, jadis démarquées par la couleur et le choix des étoffes, se confondent; mais si les conséquences de ces réformes tant vantées, si de nouvelles concessions à cet amour de l'égalité et aux exigences de la presse locale qui, elle aussi, veut jouer à l'occidentale, amènent, avec un tas d’avantages démocratiques, le renchérissement de la vie et de croissantes augmentations d’impôts, ce même peuple pourra bien regretter le passé.
Et qu’on ne croie pas une tentative de réaction tout à fait impossible. Même
parmi les progressistes, plus d’un fils de samuraï regrette tout bas les temps anciens et rêve d’accommoder aristocratie et réformes. Nous avons retrouvé au Nippon des officiers que nous avions connus à Paris, élèves de nos lycées, puis Saint-Oyriens, qui, cliez eux, dans l'intimité, semblaient, malgré une telle éducation, peu sincèrement ralliés aux idées du jour.
Actuellement, les Japonais des classes supérieures s’habillent complètement comme nous ; les autres s’efforcent de les imiter. Le peuple et les paysans conservent
seuls, et partiellement encore, leur tenue ancienne : le kimono, ou robe en coton de couleur imprimé de dessins curieux, et le caleçon collant. La soie, eu tant que robe d’homme, disparaît chaque jour. La chaussure tient mieux: sandale de paille, hatta, getta ; mais la coiffure n’a pas résisté, chez le sexe laid surtout. Ceux-là même qui gardent le gracieux kimono aux larges manches sont tondus comme nos troupiers et nous n’avons pu voir le chignon des gravures, si ce n’est au théâtre, seul endroit, à vrai dire, où le touriste ait chance de retrouver aujourd’hui le vieux Japon. Les femmes nous en consolèrent, fidèles encore en immense majorité (la cour exceptée) aux antiques chignons gonflés de postiches, édifices élégants, longs à établir, qu’elles défont rarement la nuit, un chevalet, à base convexe oscillante comme celle d’un berceau, leur servant d’oreiller et, sous les cheveux, s’emboîtant sur la nuque, de façon à ce que la coiffure ne s’écrase pas sur les nattes et les f’tons de leur couche.
Ancienne coiffure japonaise.
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Nous avons dit combien elles étaient charmantes, fidèles à leur tradition. Ce qu il
Une femme du peuple portant son enfant.
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faut ajouter, c’est que, même rapatriés, nos compatriotes ne peuvent les oublier. Des unions qu’ils contractent avec elles, naissent de jolis métis, tenant surtout de la mère.
Au contraire, les enfants d’ Anglo-Saxons et de Japonaises sont laids et vivent rarement. Il y a là un fait que les fils du Nippon ne devraient pas oublier dans le partage de leurs sympathies entre les nations occidentales.
Aux modes perdues et regrettables, il faut ajouter celle du tatouage, interdit pour faire plaisir aux marchands anglais et allemands. Ce tatouage, c’était un véritable vêtement et c’était encore de l’art, et de l’art coloré, non point d’un bleu banal, mais de rouge aussi, et de blanc.
Comment sans cette interdiction décider à utiliser les cotonnades de John Bull un homme qui, comme celui dont nous reproduisons la photographie, porte un musée
sur tout son corps ? Ils étaient, ces tatouages, pleins de goût, de grâce : on ne les reverra plus. Bientôt de même, sans doute, disparaîtra l’usage du blanc que les femmes étendaient le matin sur leur visage, leur cou et la naissance de leur gorge : on le remplacera par de la poudre de riz venue de Londres !
Le Japonais, s'il perd ses coutumes, garde-t-il du moins son caractère national ? On peut jusqu’ici soutenir l’affirmative, mais seulement parce que la génération qui vit commencer ce mouvement transformiste n’a pas encore disparu devant sa remplaçante. Eu trente ans, la réforme politique et sociale s'est faite. Les mœurs déjà touchées peuvent, en se métamorphosant jusqu’au bout, grandement modifier en un siècle l’âme même de la race.
En attendant, le Japonais demeure un Asiatique compliqué. Dissimulé et impénétrable comme le Chinois, il ignore comme celui-ci nos manifestations extérieures : le baiser par exemple, mais il n’en est pas moins avec les siens, atliome, affectueux et bon. Comme chez le Chinois encore, le sentiment de la paternité est très développé chez lui ; mais il est bienveillant, comme ne l’est pas toujours le Céleste, et sans morgue, quelle que soit sa caste. Grand ou petit, il se montre poli jusqu’à l’excès, l’œil aimable, la lèvre souriante. Un peu trop d’étiquette peut-être gâte cette qualité : deux Japonais qui se saluent luttent à qui ne restera pas, comme on dit, sur une politesse. Us s’inclinent, se réinclinent, courbés en cerceau l’un devant l’autre et se frottant les cuisses de la paume de leurs mains, durant de longues minutes. Cela fait sourire l’Européen; mais ces salamalecs, comiques au fond, ont du bon.
Prévoyant et sobre, rempli d’ordre et de bon sens, toujours gai, fût-il condamné aux pires besognes, le Japonais est courageux. Son hara kiri le prouve assez. Ce mode de suicide consistait à s’ouvrir le ventre (ou plutôt à se pratiquer sur le ventre une légère
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incision destinée à bien marquer que la mort était volontaire), tandis qu’un ami vous tranchait la tête, en grande cérémonie, devant les proches, les clients et les serviteurs.
Homme tatoué.
« Ce mode de suicide, réservé d’ailleurs aux nobles, n’était pas, dit la Nouvelle Géographie universelle, d origine spontanée, puisque les annales chinoises en mentionnent de fréquents exemples ; mais en aucun pays il n’était devenu, comme dans le Nippon, une
institution nationale. Que le gouvernement donnât au noble l’ordre de s’ouvrir le ventre pour lui épargner une mort déshonorante, ou que la future victime se résolût volontairement au suicide, pour se venger indirectement d’un adversaire en lui faisant donner vie pour vie, l’acte était toujours accompli de la manière la plus correcte; on ne cite
point d’exemple d’un de ces fiers suicidés qui ait poussé quelque indigne qdainte au moment fatal, devant ses amis assemblés. Les annales célèbrent même de nombreux héros qui trouvèrent la force, après s’être ouvert les entrailles, de rédiger des vers ou d’écrire leurs dernières volontés avec leur propre sang. Et pourtant ces hommes ne jouent point imprudemment avec la vie.
Pour d’autres raisons que celles de l’honneur, bien ou mal entendu, il est extrêmement rare que l’on se donne la mort au Japon, et ceux qui veulent en finir avec leurs maux cherchent le silence et l’obscurité. Mais dans toute occasion où le Japonais, homme ou femme, doit faire preuve de courage, il n’est surpassé par aucun peuple. L’histoire des quarante-sept ronin, si corrects dans la vengeance qu’ils tirent de l’assassinat de leur maître, si héroïques dans la mort volontaire, est la plus connue du Nippon, et c’est avec un pieux respect que les habitants de la capitale entretiennent les tombes de ces hommes vaillants. »
Ajoutons que le h ara ftiri n'est déjà plus qu’un vieux souvenir. Névrosés sensitifs, nous le regrettons moins que d’autres usages disparus. Ce n’est pas d’ailleurs diminuer la juste réputation de courage des Japonais que de rappeler combien l’organisation physique des Asiatiques les rend T . moins sensibles que nous à la douleur.
Japonaise en costume d hiver.
Affaire de nerfs. Il faut chloroformiser, à Shanghaï comme à Yokohama, les blessés européens qu’on opère et, à côté d’eux, sans anesthésie, leurs voisins d’hôpital. Chinois et Japonais semblent sentir à peine le bistouri du chirurgien. L’innervation diffère chez les Orientaux et les Occidentaux, mais les progrès de la civilisation diminueront cette différence et les rendront égaux devant le mal. Plus on s’écarte de l’état de nature, et plus s’affine le système nerveux.
Pour terminer cette courte étude de la race japonaise, nous citerons quelques
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lignes de Reclus qui la résumeront. Toutefois, le grand savant ne se montrant guère
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Petite servante japonaise.
moins sympathique que nous-même, ajoutons vite quelques ombres au tableau, afin d’être exact et impartial.
Donc, le Japonais est nn des pins beaux menteurs de l’humanité. Il a raffiné le mensonge chinois de quelque chose de jésuitique. Il ment même pour le plaisir, par amour de l’art ! Ensuite, il est non pas voleur, si l’on veut, ou du moins pas plus voleur que le reste des hommes, mais charlatan et pour parler vulgairement : « filou ». Il ne vous déroberait pas votre montre, mais il vous trompera cyniquement en vous vendant ses produits, car c'est de la classe des marchands et des marchands seuls que nous entendons parler. De l’avis de la plupart des trafiquants européens, mieux valent dix Chinois qu'un Japonais en affaires. Les premiers, comme tous les fils de Mercure, sans distinction de race, chercheront à vous vendre trop cher; mais, le marché conclu, il est inutile que vous vérifiiez la livraison : thé, soie, coton, etc., tout sera conforme, comme qualité et poids, aux échantillons fournis, car le Chinois est honnête autant qu'habile. Le Japonais, lui, tâchera de vendre sa marchandise plus qu’elle ne vaudra, mais, en outre, vous trompera volontiers sur le poids, la quantité, la qualité, etc. C’est un fraudeur et un contrefacteur émérite.
Cela dit, chantons à nouveau les rares qualités qui en font un des peuples les plus sympathiques de la terre. Voici la citation annoncée :
« Par la sobriété, la dignité personnelle, le sentiment de l'honneur, le respect mutuel et la bienveillance réciproque, la masse du peuple dépasse certainement le niveau moral de la majorité des Occidentaux : elle l’emporte aussi par la compréhension de la beauté dans la nature. Le moindre paysan du Nippon a les yeux ouverts pour le charme ou la grandeur des paysages ; quand il bâtit sa hutte en bois, il prend soin de la placer au bord de l'eau courante, dans le voisinage de bouquets d’arbres, en vue d’un bel horizon, et presque toujours il l’orne de fleurs disposées avec goût. Il est même interdit de déshonorer la nature par des auberges mal placées. Pendant la belle saison, ou rencontre partout des groupes d’hommes du peuple, plus touristes que pèlerins, qui visitent les contrées les plus fameuses par la beauté de leurs sites. Naguère, il était interdit aux femmes de faire ces pèlerinages; maintenant, vêtues du kimono blanc, elles se mêlent aux groupes de voyageurs.
« Le principal reproche que l’on fait aux Japonais et qu’il se fait à lui-même dans les écrits où il expose ses défauts est celui de manquer de persévérance ; mais ce jugement sévère ne saurait s’appliquer à la masse de la nation, si active, si industrieuse, et n’a de vérité que pour l’élégant de la jeune génération, trop tôt <( civilisée » à l’européenne. Primesautier, comprenant à demi-mot, celui-ci ne se donne pas toujours la peine d’étudier avec suite : il passe volontiers d’une entreprise à une autre, oublie même l’œuvre commencée. Aussi ne manque-t-il pas de prophètes de malheur qui annoncent des retours subits et terribles dans l’histoire prochaine du Japon ; ils craignent que le caractère indigène, ordinairement doux comme le climat du pays, mais sujet comme lui à de soudaines violences, ne révèle son inconstance par un renoncement imprévu à l'influence européenne et par un retour à la civilisation d’autrefois. Mais est-il possible qu’une nation revienne sur les progrès accomplis quand ces progrès s’appuient sur un développement scientifique réel ? Est-il possible qu’à l’évolution des esprits ne corresponde pas un mouvement analogue dans le monde des faits? Que les Japonais abandonnent leur sotte manie de copier les Européens jusque dans leurs
Village japonais.
ridicules, qu'ils cesseut de se grimer eu Anglais et qu’ils essayent de se développer d’une manière originale, non en imitateurs, mais en égaux, rien de mieux ; cela n’empêcliera pas que la science reste la même pour l’Européen et pour l’Oriental, et les uns et les autres devront également en étudier les lois. »
Il convient, après avoir montré de notre mieux quel homme est l’indigène du Nippon, de raconter non moins brièvement son histoire. Nous dirons ensuite quelques mots de sa langue et de ses religions.
D’origine javanaise ou mongole, des conquérants fabuleux apparaissent au début de l’histoire japonaise. Jin-Mu, le premier mikado, est à leur tête : il chasse les aborigènes vers les îles du Nord et fonde une dynastie. Il est fils de la déesse du Soleil. Ainsi parlent les légendes locales. Que contiennent-elles d’exact ? On ne sait. Ce qu’on sait bien en tout cas, c’est que les annales des Célestes parlent d’un prince chinois qui, à la même époque, 660 ans avant l’ère chrétienne, s’en alla, déshérité par l’empereur, se tailler un empire dans l’archipel nipponais.
Ses successeurs continuèrent la guerre contre les aborigènes. Le dixième sujin (97-60 av. J.-C.) partagea le pays eu quatre provinces, quatre lieutenances plutôt, qu'il confia à quatre chefs devenus plus tard les shoguns. Ensuite, les légendes continuent, romanesques, chevaleresques, très belles. Le Japon place à cette époque ses romans de la Table Ronde. L’imagerie populaire les raconte encore et de grandes œuvres d’art les ont immortalisés. Deux cents ans après Jésus-Christ, une impératrice japonaise combat en Corée. L’immigration chinoise, sous son règne et sous celui de son fils Ojin, apporte une civilisation et une littérature au nouveau petit peuple qui croît et s’homogénise jusqu’à notre ixc siècle. Entre temps, les guerres aidant, sa féodalité s’est organisée : la race a ses grands seigneurs guerriers, vassaux du mikado : ce sont les samurai; ses princes-courtisans : les kugés , et ses soldats mercenaires. Le reste compose la plèbe. De grandes maisons féodales s'élèvent, forment des principautés indépendantes. Les Taïra, les Fudjiwara, les Minamoto, vont dès lors jouer le rôle de nos hauts barons en attendant leur Louis XI. En 794, l’empereur ou mikado se fixe à Kioto et ses successeurs deviennent ces souverains nominaux, ces rois fainéants qu’émancipera seulement la révolution de 1868.
C’est alors que commence ce qu’on peut appeler le moyen âge allemand des Japonais. Taïra et Minamoto vont lutter contre le clan des Fudjiwara, vrais maîtres du pays. Guerres civiles, ruses, brillants faits d’armes, traits chevaleresques, massacres, dévouements, atrocités, la légende, le roman, l’art entier conservent pieusement les souvenirs de cette époque troublée. Un Minamoto, vainqueur des Taïra, fonde en 1192 une capitale rivale de Kioto. 11 est maître du Nord. De cette époque date la prétendue scission du pouvoir impérial. A Kioto réside le mikado, à Ivamakura son lieutenant et vassal. Celui-ci lutte constamment contre des compétiteurs. Le shogunat passe de famille en famille, le régent ou maire du palais qui mène l’empereur à Kioto faisant et défaisant à volonté mikados et shoguns, empereurs et grands-ducs. Des invasions tartares et coréennes, en ces temps épiques, mêlent les luttes étrangères aux guerres civiles. Le Japon s’en tire (1280) et désormais n’aura plus rien à craindre de ses voisins d’Asie.
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Ensuite, ce sont des tentatives de révolte du souverain contre ses feudataires. L’anarchie règne : Montaigut et Capulet, Guelfes et Gibelins, Nord et Midi. Les clans, les familles, les individus même, vivent dans un duel perpétuel. L’histoire japonaise nage dans le sang jusqu’en 1573. En 1401, la famille des Ashikaga tente d’acheter la couronne en demandant à la Chine sa suzeraineté. Enfin, en 1542, surgit le sauveur Nobunaga, du sang des Taïra, qui chasse les Ashikaga, fait rentrer les nobles dans l’ordre, jjacifie le pays et ouvre l’ère des brillants shoguns.
Kioto. — La grosse cloche.
Ses successeurs conquièrent la Corée, la réduisent à l’état de pays tributaire, donnent au Japon sa marine et sa première prospérité. Un des lieutenants du dernier d'entre eux, le fameux Yéyas, du sang des Minamoto et chef de la famille, désormais célèbre, des Tokungawa, devient le Richelieu du Japon, mais un Richelieu qui taille sa part et la taille large. Le premier, il reçoit le nom de shogun et s’installe à Yédo, le Tokio actuel (1590 ou 1603), y crée une belle capitale rivale de ce Tokio où le mikado se fait oublier, empereur très fictif. Il meurt en 1616 et ses descendants gardent le shogunat durant deux siècles et demi. Devenus à leur tour des rois fainéants, ces lieutenants d’un empereur fainéant, ces shoguns, qui ne se maintenaient que grâce à la délation et à un régime de compression policière, aidé par la claustration absolue à
laquelle ils condamnaient leur pays, devaient tomber au contact des Européens (1853). Il était trop tard : leur politique avait imprimé au caractère japonais ces habitudes de méfiance et d’étiquette dissimulatrice dont les classes élevées ne se sont pas encore absolument défaites.
Ces Européens, les Japonais les connaissaient déjà ; — assez mal. En 1542, un Portugais avait abordé chez eux, leur apportant l’usage des armes à feu. Bien reçu, il revint, Macao n’étant pas si loin qu’un trafic ne pût s’organiser. Il s’organisa donc à Hirado, sur la côte occidentale de l'île Kiusiu et comprit la traite, ce grand commerce de Macao. Les Philippines reçurent des esclaves plus ou moins volontaires, des coolies japonais. Par malheur, ces bons esclavagistes portugais voulurent convertir leurs victimes et les proches d’icelles au nom de leur Dieu de paix et de miséricorde. Ils s’y prirent mal, amenèrent en 1638 l’extermination de tous leurs catéchistes. Les Hollandais, plus prudents, se bornèrent, eux, à commercer dans l’île de Désima, au fond de la rade de Nagasaki, où on les gardait à vue, humiliés et surveillés jalousement. Les Anglais paraissent en 1600 et 1613, mais ils échouent en 1673 dans leurs tentatives auprès du Japon, et cela parce que leur roi a épousé, leur répond le shogun, soufflé par les Hollandais, une fille du roi du Portugal. Car le Portugal est resté l’ennemi. Jusqu’en 1854, les doux Anglo-Saxons ne pourront commercer avec le Japon, malgré maintes tentatives. Le 14 octobre 1854, l’amiral Stirling signe enfin, à Nagasaki, une convention ouvrant quelques ports de l’archipel à l’Angleterre et aux États-Unis.
« A part, dit M. Georges Bousquet, une tentative sanglante des Espagnols et quelques incursions des Russes à Saghalien et à Yéso, au commencement du siècle, punies par la captivité de Golownine (1811-1814), le décret des Iyémits, qui avait fermé le Japon aux étrangers, ne reçut qias d’atteinte sérieuse j^endant plus de deux siècles et n’est pas encore révoqué. Si les rapports sont devenus plus fréquents et plus amicaux que par le passé1, il ne faut pas oublier que le pays reste fermé en principe 2 aux voyageurs comme aux négociants, et qu’à l’heure oii nous écrivons, un navire européen ne ]>eut entrer dans un port japonais, à l’exception de quelques points spéciaux, qu’en cas d’avarie grave et pour y demander du secours ou des provisions. On jugera mieux les causes et les suites de cet isolement après avoir pénétré plus avant au cœur de la nation ; disons seulement qu’il fut complet et bien observé. La conduite des Japonais sur ce point a toujours été ferme et logique. Chaque fois qu’une tentative s’est produite, ils l’ont écartée d’abord avec courtoisie et sans violence inutile ; mais quand à leur refus on a répondu par une insistance hors de saison, ils ont tiré l’épée et ne l’ont remise au fourreau qu’après avoir fait justice des ennemis de leur repos.
« Cependant, continue l’auteur du Japon de nos jours, le xixe siècle a vu naître une invention que n’avait pas prévue la politique farouche des Iyémits et qui devait déjouer tous ses calculs. La vapeur, eu permettant aux grands steamers de gagner les côtes du Japon en dépit des moussons et des typhons, et de se diriger avec sûreté au
L M. G. Bousquet écrivait ces lignes en 1873 ou 1874.
-• On ne peut sortir sans passeport des limites du territoire assigné au séjour des Européens; mais ce passeport, nous l’avons pu voir, s’obtient sans peine. (Note de l’auteur.)
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LU
milieu des écueils qui le protègent, devait ramener le commerce européen vers ces parages où l’attiraient la curiosité, le prestige de l’inconnu, le besoin d’un nouveau débouché et d’une escale sur la route de Chine en Amérique. Les Etats-Unis, de leur côté, arrivés sur les bords du Pacifique, allaient étendre leurs regards au delà ; la Californie, séparée encore, il y a vingt ans, des Etats de l'Est par un désert infranchissable, allait chercher vers l’ouest un marché pour ses productions agricoles et métallurgiques ; l’ancien et le nouveau monde, se tendant la main à travers le grand Océan, allaient exiger du Japon une hospitalité nécessaire, à la façon des gens pressés qui,
Un temple à Nikko.
pour choisir un siège à leur guise, n'attendent pas qu’on le leur offre. « Dans le sixième « mois de la sixième année de Kayei (7 juillet 1853), sous le règne de l’empereur « Komei Tenno, dit l’historiographe indigène, l’envoyé américain Perry arriva à <c Uraga, en Sagami, avec quatre navires et demanda par lettre un traité d’amitié « et de commerce. C’était une coutume d’ancienne date de ne pas permettre anx « vaisseaux étrangers l’entrée d’un port, à l’exception de Nagasaki ; on expliqua la « loi à l’envoyé, mais il ne voulut rien entendre... L’objet de la mission américaine « fut rapporté à Ivioto et des ordres de la cour impériale enjoignirent aux prêtres « shintoïstes du temple d'Isé d’offrir leurs prières pour l’éloignement des barbares. » C’en était fait désormais de l'inviolabilité du « sol des dieux » et l'on ne devait plus cesser de voir les lourds « kuro-bune » (bateaux noirs) sillonner ses mers en vomissant des torrents de fumée. Mais avant de raconter les négociations américaines et les péri-
péties qui suivirent, essayons de montrer dans quel état politique et social le Japon allait aborder des relations si nouvelles pour lui. »
Nous ne reproduirons pas l'éloquent tableau que M. Bousquet, avec son ordinaire talent, fait de cet État. Le Japon appartenait à une féodalité gouvernant paternellement une foule tranquille et résignée, à une aristocratie sans ennemis véritables, c’està-dire sans prolétariat rongeant son frein, et sans ploutocratie non plus. Le Japon était immobile, mais heureux. La politique n'y troublait personne. L’abrutissement des shoguns et les manifestations presque toujours platoniques en faveur du véritable souverain, le mikado de Kioto, ne semblaient donc devoir amener de changement qu’avec le temps, s’il ne survenait pas un shogun plus actif, lorsque parut le commodore Perry.
Il était parti annonçant qu'il reviendrait chercher une réponse l’année suivante. Le shogun ou plutôt le régent du jeune shogun fit alors sortir de j^rison le prince de Mito, l’ennemi des « Barbares », condamné à la réclusion à cause de ses campagnes en faveur du pouvoir mikadonal. C’est de la sorte que le shogunat se suicida. Reconnaissant bientôt, en effet, la lutte comme impossible et se faisant passer pour V empereur du Japon , le « bakufu » signa, au mois d’août 1857, un traité en règle et définitif avec l’Américain Harris, peu après avec les Anglais, les Russes, les Français et ouvrit aux étrangers les ports d'Hakodaté, Kanagawa et Nagasaki. Or le prince de Mito, toute la noblesse et tous les défenseurs du mikado devaient être indignés de cette usurpation de pouvoirs et de ce mensonge qui, perpétué pendant treize ans dans les relations avec les Occidentaux, allait amener mille embarras diplomatiques.
En mars 1860, le régent Ji-Kammon expiait ce mensonge et ses tendances progressistes : les partisans du prince de Mito l’assassinèrent. Alors on cria : « Mort aux Barbares », mais les révolutionnaires manquaient de conviction, encore qu’ils aient alors massacré quelques Européens. C’est « mort au shogunat » qu'ils voulaient dire. Et celui-ci, après une longue période d’anarchie, après une guerre civile entremêlée de tentatives hostiles contre les navires européens, finit avec le quinzième et dernier shogun : Stotbashi, qui prit le pouvoir en janvier 1867. En novembre de la même année, les partisans du mikado, aidés des chefs de clans avides, les uns d’indépendance, les autres d'influence, le forcèrent à démissionner aux mains de l’empereur. Le 3 janvier suivant, un coup d’Etat rétablissait le pouvoir mikadonal en entourant le monarque adolescent d’un conseil résolu à en faire l’unique et réel souverain du pays.
Il y eut des résistances de la part de la famille des shoguns, les Tokungawa et de quelques autres grands ; la guerre civile ensanglanta de nouveau le Nippon, mais, en juillet 1869, la révolution était victorieuse, l’empereur reconnu de tous, et l’on ne parlait plus d’exterminer les Barbares d’Europe. Bien mieux, depuis déjà deux ans, on commençait à les copier. Le nouveau souverain s’installait à Yédo, le Tokio des géographies nouvelles, et, suivi par ses conseils, jetait résolument son pays sur la voie des réformes à outrance, en même temps que, par une suite d’habiles mesures, il supprimait les clans et ruinait de toutes façons les Samuraï. C’est aujourd’hui un monarque à l’européenne, un souverain presque constitutionnel.
La langue japonaise, comme la race qui la parle, a des origines complexes très
Nikko. — La tombe de Yéyas.
mal connues. Le yamato, langue vulgaire, a peu de rapports avec le chinois, et pour certains auteurs se rapproche des langues ouralo-altaïques. Il est harmonieux et sonore, (''est le langage du beau monde. Le peuple parle un yamato très mâtiné de chinois, que toutes les classes connaissent et emploient dans la vie courante.
Deux systèmes servent à l'écrire : les caractères idéographiques des Chinois (ce qui permet au Japonais de lire le chinois, même quand il ne le parle pas) et des caractères phonétiques dont il existe six ou sept espèces, dont l’une est le kata kana , ou écriture latérale, ainsi nommée, parce qu’elle est ajoutée aux caractères chinois pour en donner la prononciation exacte. En outre, les Japonais se servent d’une écriture « unie » ou cursive, le kir a kana, pour la correspondance, les chansons, les comédies, la littérature populaire. « Xi le ltata kana ni le h ira kana ne peuvent suppléer aux signes chinois employé? pour les abstractions ou pour les faits scientifiques : les mots sinicojaponais relatifs aux choses de l’esprit étant monosyllabiques, comme daus la langue mère, ont pour homonymes des dizaines de mots difficiles à distinguer les uns des autres, si ce n’est pas des signes spéciaux. La langue actuelle des Japonais ne saurait se passer de ces deux écritures, celle qu'elle emprunte aux Chinois et le syllabaire « latéral » : ainsi le veut la fusion bizarre dans un même idiome de deux langues, l’une agglutinante, l’autre monosyllabique. Les Japonais comprennent combien l’instrument dont ils disposent pour exprimer leur pensée est défectueux ; toutefois il n’est point exact qu'il ait été question de rendre l’étude de l’anglais obligatoire, afin de préparer pour une génération prochaine la substitution d’une langue plus commode à la langue embarrassée qui se jiarle actuellement. Néanmoins, la plupart des mots techniques ou abstraits dont s’augmente actuellement le japonais sont empruntés aux langues européennes, et c’est l’anglais surtout qui remplace le chinois pour fournir à l'idiome du Nippon les expressions nouvelles dont il a besoin. En outre, l’alphabet latin est enseigné dans toutes les écoles japonaises et diverses tentatives ont été faites pour généraliser la transcription du japonais par le moyen de ces lettres. Il est donc vrai que les Orientaux et les Occidentaux se rapprochent constamment, non seulement par les idées, mais aussi, dans une certaine mesure, par la manière de les exprimer1. »
Nous parlerons dans un chapitre spécial de la littérature japonaise, mais disons tout de suite qu’on ne lit nulle part autant de romans qu’au Nippon. De romans et de... journaux, pourrait-on dire, car la presse y prend chaque jour une plus grande importance.
Au point de vue religieux, le Japon n’est pas moins original qu’au point de vue artistique. Il n’est pas d’homme aussi indifférent que ce prétendu persécuteur des chrétiens qu’il toléra tant que ceux-ci le méritèrent. Les Japonais ne croient pas, ne croient plus, mais, ça et là, surtout aux champs et parmi les femmes, conservent quelques pratiques extérieures, simple prétexte à fêtes et à réjouissances.
Trois cultes comme en Chine et par suite trois rites, mais trois rites auxquels le même individu peut se conformer à la fois. C’est d’abord le vieux shintoïsme, le culte national, cher par suite aux ennemis des réformes récentes. Sa bible est le Koziki, le