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L'ART JAPONAIS

On a dit avec raison que « l’histoire de la peinture était, au Japon plus qu’ailleurs, l'histoire de l’art lui-même 1 ». C’est d’elle, en effet, que procèdent directement tous les arts décoratifs, où les Japonais sont passés maîtres, et maîtres inimitables. Nous la dirons donc aussi brièvement que possible, cette histoire.

L’expression artistique au Japon a eu cinq périodes particulièrement brillantes : la fin du ixe siècle, le xiu, la fin du xve, le milieu du xvne et le commencement du xixe ; mais nous n’avons, comme les Japonais eux-mêmes, que des données très obscures et des traditions tout à fait incertaines sur les origines de la peinture dans ce pays qui, de Kanaoka à Hokousaï, peut opposer aux gloires artistiques de l’Europe une si riche pléiade de merveilleux dessinateurs et d’admirables coloristes.

Quelques noms de peintres, quelques œuvres anonymes, peuvent à peine être mentionnés avant le ixe siècle, que dominent le talent et la renommée du peintre-poète Rosé Kanaoka. Ce maître, nous l’ignorons totalement, car en japonisme, plus qu’ailleurs encore, nous sommes modernistes et nous estimons que l’art japonais a atteint son plus haut degré à la fin du xvme et au commencement du xixe siècle ; mais les critiques japonais le placent au premier rang dans la période archaïque. 11 rappelle, paraît-il, les primitifs Italiens par la vigueur du style et la délicatesse de l'exécution. Sa peinture, et généralement celle des artistes des ix° et Xe siècles, en dehors de toute inspiration chinoise, offre bien plutôt le caractère indo-européen, qu’on peut saisir, par exemple, dans les douze panneaux récemment acquis par le musée de Leyde et représentant les personnifications divines des douze signes du Zodiaque. C’est du moins ce qu’affirment les

1. L’Art japonais, par Louis Gonse ; Quantin, éditeur. Magnifique ouvrage dont nous reproduisons quelques gravures dans ce chapitre.

plus compétents. Mais compétents veut dire ici savants, et en matière d’art la science ne suffit pas.

Au xii° siècle, apparaît avec Tuba, Sôjo, le genre caricatural qui devait, par la suite et de nos jours surtout, occuper une place si considérable dans l’art du Nippon. C’est à cette même époque d’ailleurs que se produit, en Chine, sous la dynastie des Mings, un mouvement artistique qui exerça plus tard sur la manière originale des peintres japonais une sérieuse et durable influence.

Au siècle suivant, les monographies des spécialistes célèbrent le génie de la familiè res Foujivara, dont l’un, Tsounétaka, est resté surtout célèbre comme fondateur de l’école impériale de Tosa. Cette école — continuation de l’ancienne^ académie impériale dont Kanaoka avait été le plus glorieux représentant, et de l’école de Yamato, fondée au xie siècle par Motomitsou — se distingue par l’élégance et la précision du dessin, la vivacité du coloris, la recherche minutieuse dans les détails ; elle est, par excellence, l’expression du style officiel mis à la mode par la cour de Ivioto, le foyer le plus puissant et le plus fécond de l’art japonais jusqu’au xvr siècle. Pour nous qui, en Orient aussi bien qu’en Occident, demandons à l'art de traduire de la vie sans conventions, elle ne nous dit pas grand’chose.

A partir du xme siècle, par bonheur, la peinture prend un caractère national de plus en plus accusé. Comme des rameaux poussés d’un même tronc, des écoles secondaires se détachent des principales : celle d’Ono-Itiu, fondée par le prêtre bouddhiste Ono-Sojio ; celle de Ivassouga, plus importante, illustrée par Takatshika et ses successeurs. Mais l’état d’anarchie oii languit le Japon durant tout le xrve siècde interrompt ce brillant développement de la civilisation et des arts. La marche en avant ne recommence qu’à l’avènement au pouvoir de la dynastie des Aslii-Ivaga : sous leur impulsion, le goût artistique se réveille, des talents de premier ordre surgissent de toutes parts, des œuvres exceptionnelles fondent définitivement le grand art national, qui se modifie, au cours même de cette Renaissance, sous l’envahissement progressif de l’influence chinoise.

En tête des peintres qui ont été les chefs et les initiateurs de ce mouvement décisif, se place Meïtshio (1351-1427), dont le pinceau, empruntant aux Chinois leur hardiesse de touche et leur puissance de trait, fit sortir la peinture japonaise des procédés de l’enluminure où elle s’était maintenue jusqu’alors. Un artiste d’origine chinoise, Josetsou, eut, concurremment avec Meïtshio, une

LE JAPON

large part clans cette heureuse transformation, continuée après eux par d’autres peintres de haute valeur, entre autres Soami et Shiouboun, qui fut le maître de Kano Masanobou, chef de la grande école de Kano.

La renommée de Masanobou fut surpassée par celle de son fils Motonobou, qui vécut de 1 4 75 à 1 559 , et qu’on désigne habituellement du seiü nom de Kano. Ses tableaux, dont on peut voir quelques-uns au British Muséum, sont d’une vigueur de dessin et d’une chaleur de coloris extraor-

dinaires. « C’est bien de la peinture de Motonobou — observe très justement M. Gonse1 — qu’on pouvait dire qu’elle était un dérivé de l’écriture. »

« L’écriture — ajoute le même critique — n’est-elle pas, chez chaque peuple, une des formes du dessin, et n’est-elle pas avec lui dans le rapport le jilus intime ? Nous employons la plume, c’est-à-dire un instrument rigide, maigre, aigu ; notre dessin est de même sorte cpie notre écriture. Les Japonais, comme les Chinois, se servent, pour écrire comme pour dessiner, du plus souple et du plus délicat des outils, le pinceau ; leur écriture et leur dessin ont la même puissance. Nous dessinons comme nous écrivons, la main appuyée et les doigts allongés ; les autres, au contraire, tiennent, en écrivant et en dessinant, la main en l’air, le poignet immobile, les doigts infléchis, de façon que la pointe du pinceau attaque perpendiculairement la surface du papier. De là viennent ces souplesses étonnantes du trait, ces écrasements, ces ténuités, ces brusques ondulations qui font les délices d’un œil japonais. On peut poser en principe que les originaux de maîtres se reconnaissent, suivant l’expression consacrée, à la force et à la netteté du coup de pinceau. Les copies ont une mollesse qui ne saurait tromper un connaisseur. »

Cette prodigieuse habileté dans le maniement du pinceau, qui est la caractéristique de l’école de Kano, fut la cause même de son acheminement graduel vers les formules convenues de l’art académique.

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