Charpentier, éditeur
2. tl n’est guère besoin de dire que le carré est toujours rapporté à son maître par le porteur du présent.
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céleste, et qu'ils saluent de l’appellation : O Tsouri Scana, Sa Seigneurie la Grue
« Cependant le foukousa proprement dit est brodé, entièrement brodé, et semblable à celui-ci qui représente un coq et une poule avec ses poussins. Voici Péchevèlement du plumage pleureur du coq, le duvetis de la plume naissante d’un poussin monté sur le dos de sa mère, la chair caronculeuse des crêtes, et à toutes les pattes, des ongles faits d’une soie qui joue la corne, de vrais ongles. C’est encore, celui-là, le planement de deux grues parmi des branches de sapin couvertes de neige, avec la blancheur vivante de l’animal, si bien différenciée de la blancheur mate et morte de la neige ; ou enfin ce dernier : sur un fond de soie azur, l’argentement vague et tout lointain du Fuzi-yama, avec au-dessous, tout seul dans l’espace et semblant voler dans l’air célestement bleu des altitudes, un faucon, les ailes déployées.
« Et tous les sujets, les Japonais les tentent et les réalisent en broderie. Ils font le tableau de sainteté, le tableau de genre, (pie j’aime moins (pie le reste, — l’humanité en étant toujours médiocre, — et le paysage et la caricature. En ce dernier genre, est-il une composition plus drolatique que cette troupe de rats costumés en Japonais, tirant à elle, au bout d’un câble d’or, une immense rave blanche, au haut de laquelle une rate s’évente voluptueusement ?
« Une des représentations que les Japonais réussissent le mieux après les animaux, c’est la représentation de la nature morte. Regardez, sur ce fond cendre verte, ces trois éventails ouverts imitant trois éventails en papier doré, avec le relief de leur dessin gaufré, et dans un coin l’attache d’un petit cornet de papier d’où sort un bouquet de fleurettes.
L’éventail est un objet familier pour lequel l’artiste de là-bas a une prédilection, et il revient souvent sous l’ai-
guille des brodeurs.
« Voyez cet autre foukousa, où sur un fond rose turc sont déployés deux éventails blancs brodés de paysages. Il présente, ce carré, une particularité charmante. Le fond, dont le dessin damassé figure des bambous, montre ses bambous roses dans la marge, blancs dans la réserve des deux éventails. Un autre foukousa étale sous vos yeux, au milieu de pétales de fleurs, des albums avec le fac-similé de la mosaïque de leurs couvertures et le cordonnet extérieur de leur reliure; et dans un coin se trouve un râteau en bambou, et dans l’autre un balai, que tiennent parfois un vieil homme et une vieille femme, l’Adam et 1 Ève du Japon, et qui sont, comme la grue et la tortue, des portebonheur dans les intérieurs. Sur celui-ci pendent trois kakémonos : une branche d arbuste fleuri, une vue du Fusi-Yama, un saint personnage appuyé sur un cerf blanc.
« Le foukousa le plus remarquable de la série est un carré de soie ronge, sur lequel sont deux coffrets dores de la plus fine sculpture, d’oii se détortillent de grosses cordelières bleues, se perdant parmi des coquilles à l’intérieur laqué, et qui, bâillant demi-
ouvertes, laissent entrevoir de minuscules Japonaises dans des jardins roses 1. C’est dans cette broderie la plus étonnante imitation à la fois d’une ciselure d’or et d’un fin ouvrage de laque polychrome ; et la soie, sous les doigts de ces merveilleux brodeurs pour cette figuration et la figuration de tout au monde, se prête à des travaux à plat, à des travaux de chaînette, de cordelette, à de petits carrelages, à de petits cloisonnages, à des eutremêlements, à des entre-croisements, à des habiletés de métier incroyables, qui arrivent au pelage d’un quadrupède, au plumage d’un oiseau, à l’écaille d’un reptile, au pulpeux, au charnu presque d’une fleur de magnolia s’entr’ouvrant.
« Toutefois le plus extraordinaire foukousa que je possède, et le plus beau que je connaisse parmi tous ceux que j’ai vus, représente deux pigeons, l’un entièrement blanc, l’autre mi-roux, mi-blanc, tous deux avec des pattes et des yeux roses. Je ne sais pas comment c’est fait, et par quel artifice des fils de soie arrivent à être de la plume si réelle; mais la lumière joue sur le plumage des deux pigeous comme sur un plumage naturel 2.
« Un des côtés curieux de cet art industriel dans la reproduction réaliste de la nature, c’est l’introduction d’éléments de pure fantaisie, c’est, par exemple, l’emploi de l’or, de cette chose qui ne se trouve ni dans les végétaux ni dans les animaux, et que les brodeurs savent si bien marier à de vraies couleurs de nature, si bien incorporer dans leur brillant trompe-l’œil. Ainsi voici, sur du blanc, une langouste, dont le fond n’est pas seulement moucheté d’or, mais dont toute la carapace est éclaboussée de parcelles dorées qui se font très bien accepter et imitent, à s’y tromper, la lumière granuleuse et micacée d’une carapace 3. Voici encore, sur de la pourpre, une jonchée de grosses fleurs jaunes où toutes les nervures du feuillage sont en or, sans que le bouquet perde de sa réalité. Et voilà, — audace encore plus extraordinaire, — voilà, sur un fond cerise, un pêcher au tronc rocailleux, coquillageux, tout brodé d’or, et qui, sans que cette orfèvrerie choque, semble, avec ses petites pousses vertes et ses fleurettes blanches, un arbuste de métal poussant une végétation de feu d’artifice.
« Mais, au fond, la qualité supérieure de ces broderies et leur remarquable originalité, c’est d’être des choses tissées, tenant d’une manière intime au grand art du dessin et dans lesquelles les brodeurs japonais luttent avec les peintres, travaillent à obtenir sur la soie des effets qui sont du domaine exclusif de la peinture, tentent, — le croiraiton? — avec l’aiguille à broder, l’ébauche, l’esquisse, la croquade. Vous trouvez dans des foukousas des parties restées volontairement à l’état de première idée, au milieu du fini du reste, des lointains touchés avec quelque chose de la liberté heureuse et volante d’un pinceau qui pose des tons, sans les assembler, et dans les ciels, des volées d’oisillons pareils à ces accolades faites en courant de deux coups d’une plume écrasée. Dans cet
1. Parmi ces foukousas, il s’en trouve un très curieux mais que je crois d’origine chinoise. Sur un fond de soie grège écrue est représentée une pivoine arborescente au-dessus d’un rocher en lapis. L’envers des parties brodées est absolument l’envers du travail des tapisseries des Gobelins.
2. Ces merveilleuses broderies, M. Réal, lors de son séjour au Japon, en 1867, les payait un dollar
pièce !
3. Cette langouste est signée : Matsoutani Kitsoubeï. Les Japonais seuls ont fait de ces broderies; répétons-le, les Chinois n’en ont pas fait; et s’il existe quelques carrés chinois, l’imitation de la nature n’y est jamais rigoureuse.
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ordre de confection artistique, je possède un carré des plus intéressants. Sur une soie
Le torrent coulant devant les temples de Nikko.
Le pont impérial et le pont du vulgaire.
gros bleu, sillonnée de bandes pourpre, imitant les eaux de la mer éclairées des derniers feux du soleil couchant, nage, en se jouant, une bande de cormorans indiqués seulement par des traits brodés, tantôt en soie noire, tantôt en soie blanche, tantôt en or, avec sur
les têtes une touche de couleur également brodée : un foukousa qui donne l’illusion d’un croquis d’artiste, où il n’y aurait encore sur le papier que de vagues contours et des taches. La broderie conçue et exécutée ainsi n’est plus de l’industrie, mais bien un peu de l’art.
« Les beaux foukousas ne sont presque jamais sur ce bleu dur de soie légère, qui sert de fond aux foukousas modernes : ils s’enlèvent sur des satins épais comme des cuirs, sur des gros grains teints de bleu céleste, de vert poireau *, de ventre de biche, de feuille morte, de jaune maïs, de rose groseille, etc. Ils ont aussi, en général, au lieu de leur doublure en crêpe de Chine rouge assez commune, des envers de soie damassés d’or et d’argent, où parfois se trouvent dans un coin les armoiries d’un prince. Une remarque curieuse faite par moi sur les vieilles broderies : les yeux des animaux sont faits en soie. C’est un point noir dans un ton brun ou bleu, — quelquefois recouvert d’un morceau de verre dans un petit rond de métal, — mais seulement chez les plus ordinaires. Les yeux en émail indiquent en général une origine moderne. Autre remarque : les foukousas que j’ai rencontrés sur un fond noir, soie ou velours, sont toujours d’une qualité exceptionnelle. Les anciens foukousas portent quelquefois, mais très rarement, la signature ou le cachet du brodeur. Les deux pigeons sont signés : Ski ko »
Fanatique des peintres, sculpteurs et dessinateurs du xviii® siècle, M. Edmond de Concourt ne l'est pas moins des peintres et illustrateurs japonais. Et après avoir parlé de ses Clodion, de ses Watteau, Moreau, Saint- Aubin, etc., il chante ses albums du Nippon :
« Et voici ces albums japonais de tout format, aux couvertures de papier de
toutes les nuances, et gaufrés, et sablés d’or, et lardés de petits carrés d’argent, et reliés d’un fil de soie courant extérieurement sur le dos du mince volume, avec, sur un des plats, une bande longitudinale, oii il y a comme de petites sangsues de couleur. . .
« Et dans ce pays, toute une vie qui paraît remplie, amusée, rendue doucement rêveuse par le voisinage amoureux et la contemplation de l’eau. Ce ne sont sur ces pages que femmes regardant l’eau, ici accoudées sur la toiture d’une cabine, là soulevées sur la pointe des pieds eu haut d’une estacade, la main au-dessus des yeux ; et partout sur les balcons, auprès des lanternes posées sur un pied, et tout en buvant des petites tasses de thé, ces femmes ont l’œil et l’attention à l’eau qui coule. On en voit de ces femmes qui, dans le matin qui s’éveille, au bord d’une rivière, attachent de petits morceaux de papier, couverts d’aimables pensées, à la patte de grues qu’elles mettent en liberté ; on en voit qui, dans la nuit, blêmes apparitions, une flûte aux lèvres, une robe noire comme le ciel aux épaules, glissent sur une barque silencieuse.
« Le doux spectacle que celui de cette eau transparente et de ce qu’elle met avec ses vaporisations de magique au ciel, à l’heure oii le soleil se couche! U y a au Japon
1. Chez, M. Lansyer, qui a une collection de foukousas choisis avec le goût d’un peintre coloriste, et dont les fonds sont faits des clartés les plus tendres, on tombe en admiration devant un foukousa jaune citron, sur lequel le brodeur n’a pas craint de jeter des grues brodées, en or, et l’on retrouve le même plaisir des yeux devant un autre vol de grues sur un fond jaune, couleur de la toile non encore blanchie, et toute sillonnée de raies d’or imitant la cascade.
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des ciels absolument roses, et que le baron de Hiibner n’a vus que là, des ciels pourpre où les oiseaux ont l’air de voler dans du sang, des ciels jaune d’or se dégradant en merveilleuses teintes nankin au-dessus du blanc des lagunes, de l’outremer intense de la mer, des tortils bruns des cryptomerias de premier plan ! Il y a des crépuscules gorge de pigeon, et des nuits gris perle. Et ces ciels invraisemblables éclairent des arbres et des arbustes dont les fleurs précèdent les feuilles, et en sont un moment la verdure fleurie. Une floraison toute gaie, toute claire, toute pimpante : des arbres blancs, des
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