‹ L'extrême OrientChapitre 126 sur 132 · L’illustration de ces trois albums est d’Hokousaï · texte numérisé non relu

L’illustration de ces trois albums est d’Hokousaï

2. Le tay, le s parus aurata ou clirysphrys cristiceps, ce délicieux et beau poisson consacré à Yebis, est un mets affectionné par les Japonais, qui se le font apporter sur la table, encore vivant, et déjà coupé en tranches, tranches qui se détachent dans une dernière convulsion, produite par quelques gouttes de vinaigre jetées dans les yeux du poisson. On le sert sur un petit échafaudage de bâtonnets de verres de couleurs reposant sur un lit d’algues.

LE JAPON

« Elles sont habillées, ces femmes, de robes, où les fleurs, toutes vives et toutes réelles en leur relief, ressemblent à de vraies fleurs, attachées sur la soie, au moyen

Le bain.

d’épingles Sur ces robes s’épanouissent des pivoines, s’élancent des roseaux aux feuilles lancéolées, pendent des branches de glycine, des gourdes de coloquintes. Il en est qui

sont fleuries de bouquets de chrysauthèmes, d’iris d’eau, de toutes les fleurs des arbres .à fleurs. Mais ce u’est pas seulement au règne végétal que le brodeur emprunte le décor de l’habillement de la femme, il ose — et quelquefois avec un bonheur singulier — le demander au règne animal. Et il brode des robes où semblent butiner des abeilles, des robes qui simulent le treillis perlé de la toile où se tient l’araignée le matin, des robes semées de sauterelles, des robes pleines d’enroulements de vigne dont des écureuils

Danses japonaises.

mangent les raisins, des robes figurant des vaguettes sur lesquelles flottent des canards mandarins, des robes sillonnées de vols de moineaux, d’oies sauvages, de cigognes, des robes où se tordent des dragons dans des ciels d’orage zébrés d’éclairs, des robes sur les traînes desquelles s’aperçoivent des faucons, des chats, des homards, des carpes dans des filets d’or flottants qui les donnent à voir comme prises dans des bourses... »

« La Japonaise « comme il faut » a des robes plus sobres d’ornementation, mais dont les tons sont cherchés dans les colorations de nature les plus distinguées, les plus

artistes, les plus éloignées de ce que l’Europe appelle des couleurs franches

« A la suite des albums contenant les toilettes, les occupations, les plaisirs de la

LE JAPON

femme japonaise, nous avons les albums religieux, les albums historiques, les albums de théâtre, les albums topographiques des grandes villes et de leur banlieue pittoresque, les albums d’oruemeutatiou, les albums d’industrie artistique, les albums d’élémeuts de dessiu et encore toutes sortes d’albums en trois, en dix, en vingt cahiers sur toute espèce de choses : des albums sur la fauconnerie avec les portraits des faucons célèbres et la figuration de grandes chasses aux oies sauvages, des alb uns-catalogues des objets

Cuisine japonaise.

d’art conservés dans les temples sacrés, des albums sur la composition des bouquets talent d’agrément qui fait partie de l’éducation d’une jeune fille distinguée, etc. »

Des albums, M. de Goncourt passe ensuite aux bibelots :

« Contre la porte, c’est une petite vitrine en bois de poirier noirci, semblable à un grand cadre, et qui contient des netzkés.

« Les netzkés sont de petites sculptures d’ivoire ou de bois, percées de deux trous, au moyen desquels le Japonais retient par un cordonnet, à sa ceinture, la boîte à médecine, la blague à tabac, l’étui de pipe qu'il porte sur lui.

« C’est pour ainsi dire une breloque-bijou, à la confection de laquelle travaille toute une classe de fins et délicats artistes, généralement des spécialistes, qui se consacrent

exclusivement à la représentation d'un objet ou d’une créature : ainsi l’on parle d’une famille qni, depuis trois générations, sculpte, au Japon, des souris, rien que des souris. A côté de ces artistes professionnels, dans ce peuple manuellement adroit, il y aurait des sculpteurs de netzkés amateurs, s’amusant à sculpter pour eux-mêmes un petit chefd’œuvre. Un jour, M. Philippe Sichel, s’approchant d’un Japonais qui entaillait, sur le pas de sa porte, un netzké déjà très avancé, lui demandait s’il voulait le loi vendre, quand il l’aurait fini. Le Japonais se mettait à rire et finissait par lui dire qu’il en avait bien encore peur dix-huit mois, en lui en montrant un autre à sa ceinture, qui lui avait coûté plusieurs années de travail. Et la conversation s’engageait entre les deux hommes : l’artiste-amateur avouait à M. Sichel « qu'il ne travaillait pas comme cela tout d’une haleine... qu’il avait besoin d’être en train... que c'était seulement certains jours... des jours où, après avoir fumé une ou deux pipettes, il se sentait dispos, gai » ; enfin il lui laissait entendre qu’il avait besoin, pour ce travail, d’heures d’inspiration.

« A l’époque de la fabrication soignée des netzkés, les ivoiriers japonais employaient le plus bel ivoire, cet ivoire laiteusement transparent qui prend avec le temps cette belle patine, ce doux jaunissement, cette chaude pâleur qu’il ne faut pas confondre avec le saucement des netzkés modernes, fabriqués avec les qualités les plus inférieures de la dent d’élépliant, de la dent de morse, d’os même de poissons, — netzkés ayant quelque chose, dans les sébiles où ils sont amoncelés, de vieilles molaires dans un crachoir de dentiste. Même comme l'ivoire fut toujours un objet d'importation au Japon, et par conséquent a été toujours assez cher, la forme bizarre, étrange, extravagante d’un netzké ancien vous est expliquée par le désir de l’ivoirier d’utiliser toute sa matière première ; mais, il faut le dire, c’a été souvent pour l'artiste l’occasion de trouver les conceptions les plus ingénieuses et les combinaisons de lignes les plus imprévues »

Mais notre collectionneur est un japonisant impartial :

« Au fond, écrit-il plus loin, parmi les vieilles choses du Jajîon qui ne sont pas des objets chinois ou des imitations imparfaites de chinoiseries, qu’est-ce que vous trouvez? Des bronzes, sans conteste, inférieurs aux bronzes chinois, des peintures d'un primitif baroque, des laques que je crois, jusqu’à preuve du contraire, inférieurs aux laques de choix des xvnc et xvme siècles, et en dernière ligne cette porcelaine or, rouge et gros bleu, ce vieux Japon qui n’est pas sans mérite, mais d’une monotonie désespérante L Mais tout ce que j’aime, tout ce que je vois aimer par ceux dont j’estime le goût : les bronzes qui ont la mollesse de la cire, les peintures au dessin de nature, les broderies qui sont de tendres et chatoyants tableaux, les délicates ciselures du fer, la décoration enchanteresse des Satzuma, les jolis travaux d'incrustations dans le bois, tout cela, à l’exception des laques, est moderne, oui, moderne, n’a pas plus de quatrevingts ans, appartient enfin au xixe siècle. Les plus souples bronzes sont de bronziers morts il y a vingt, trente, quarante ans. Et à quelle époque remonte la statue de Ban Kurobioë par Murata Shosaburo Kunihissa, possédée par M. Cernuschi, la seule pièce de bronze qui puisse entrer en comparaison avec la grande sculpture de notre

I. Il y a Lien encore l’ancien Japon première qualité coloriez ; mais est-ce bien sûr que ce vieux Japon ne soit pas une imitation d’un plus vieux Chine?

LE JAPON

antiquité ? A la fin de Louis XVI, peut-être à la période du Directoire. Combien de gardes de sabres à la rondissante facture, après le déchiffrage de la signature de l'armurier, se sont trouvées des ciselures ne remontant pas à plus de vingt-cinq ans ! Qui oserait affirmer que les plus vieux foukousas ont plus d’un demi-siècle ? Et les bols de Satzuma achetés par les amateurs les plus difficiles, à quelle date remontent-ils ? Enfin même, les boîtes à médecine et les étuis de pipes à luxueuse ornementation seraient, au dire de certaines personnes bien renseignées, de création assez récente. En un mot,

l’objet d’art original, l’objet d’art bien japonais ne semble né là-bas qu’à la suite de la révolution introduite dans le

Une rue dans les sanctuaires de Nikko.

dessin par Hokousaï, et de son affranchissement de l’art chinois, et de son retour à la nature, vue pour la première fois par un œil japonais.

« Et pour moi, c’est seulement en toutes les dernières années du siècle dernier, et dans les cinquante premières années du siècle actuel, qu’ont été fabriquées, toujours à l'exception des laques, les originales japonaiseries où l’élément européen n'a pas en encore le temps de s’introduire, et qui ont en la fortune d’être exécutées et parfaites par la vieille génération d’ouvriers anciennement aux gages des princes 1, et qui ont mis au service d'Hokousaï2 et du groupe d'artistes dans tous les genres, évoluant autour

1. Cette génération, dont il reste encore quelques octogénaires, est en train de s’éteindre tous les jours; et quand elle sera complètement enterrée, la main-d’œuvre artiste n’existera plus au Japon.

Page 1