CHAPITRE VI
LA LITTÉRATURE JATONAISE
Le Japon avait emprunté sa langue et son style idéographique à la Chine : il devait donc lui emprunter sinon tonte sa littérature, du moins sa poésie qui est à la fois le premier balbutiement et le chant du cygne des peuples.
Malheureusement, la poésie chinoise, en dépit des affirmations du général Tcheng- Ivi-Tong, et d’après ses propres citations, manque essentiellement de lyrisme. Panvre comme son vocabulaire, son inspiration se traîne, essoufflée, dans des formes inflexibles et sèches. Reflet de lame nationale si amoureuse de la paix, d’une conscience optimiste et d’une civilisation qui digère plus qu’elle ne pense, elle ignore toute envolée, mirlitonne ou tombe au jeu d’esprit. Ni la nature ni la passion ne pénètrent dans ces exercices de rhéteur, — ni la foi non plus, que le poète la cherche, la célèbre ou la regrette. L'extrême Orient est sceptique en effet : or les sceptiques 11e chantent pas, car la poésie exige une croyance et si, comme chez nous, la science la lui enlève, veut s’en lamenter en éloquentes plaintes pins belles encore que ses actes de foi. Le scepticisme des Fils du Ciel est résigné, tranquille, joyeux même. Cependant, les grandes œuvres de toutes les littératures sont toutes des œuvres tristes, c’est-à-dire vivantes. Vivre, c’est souffrir, et seule la douleur a des échos, seule fait sentir la nature, seule inspire des chants qui demeurent, depuis l’épopée religieuse qui tend à consoler jusqu’à celle qui jouit de sa tristesse et n’en voudrait pas être guérie.
Le Japon devait donc renchérir sur ce scepticisme, mais nous le rendre agréable en y introduisant un humour spécial, de même qu’il avait introduit en peinture dans le hiératisme asiatique le prestige d’une exécution nouvelle et fantaisiste. La littérature
japonaise, comme la littérature chinoise, devait ignorer nos envolées idéalistes et les désespérances de leurs chutes ; mais sa gaieté moqueuse, sa façon de traduire la vie réelle avec la grimace d’un œil qui rit et pleure à la fois, en ne laissant guère voir que son rire, devait en même temps y introduire une grâce spéciale, et dans toutes les pièces où l'artiste pourrait échapper à la convention et à l'imitation servile des Chinois, lui donner pour la postérité ce passeport qu’acquièrent seules les œuvres vivantes.
Par malheur, avons-nous vu, les lettrés du Japon n’avaient pour instrument qu’une
La porte d’un théâtre à Osaka.
langue d’emprunt, qu’un style idéographique. Us eussent vraisemblablement égalé sans cela les poètes et les romanciers d’Occident, si l’on en peut juger par leur supériorité relative dans les autres branches de l'art.
Les sinologues citent tout d’abord des Saphos : « Volontiers, dit M. Bousquet, les kakémonos nous représentent les poétesses, car les femmes surtout cultivaient la langue des dieux, assises sur leurs talons au bord de la mer ou du lac Biwa, à l'ombre d’un cerisier en fleur, les cheveux dénoués sur leur robe flottante, la biwa à la main, leurs pinceaux à écrire et leur longue bande de papier étalés devant elles, perdues dans une vague rêverie. La plus célèbre de toutes, la belle Murasaki, semble être l’objet de la prédilection des peintres. On la voit souvent prolongeant sa méditation contemplative jusqu'à l'heure où le ciel s’étoile, laissant se consumer à côté d’elle une petite torche
LE JAPON
résineuse. Mais si l’on interroge son œuvre, le Gengi Monogatari, on ne trouve qu’une sèche chronique d’une guerre civile qui a ensanglanté le pays pendant un siècle, la querelle de la maison des Faki contre celle de Hei. Le seul effort d’encadrer dans l’armature rigide du vers un sens plausible, si banal qu’il soit, suffit à constituer le mérite et à donner la renommée. C’est là le secret de cette pauvreté poétique ; toute verve se ralentit aux obstacles d’un langage inflexible ; la pensée s’évanouit ou s’étiole avant d’avoir trouvé sa forme, et il n’en reste plus que le squelette étriqué. »
Mais à côté de cet art stérile, à côté des madrigaux et épigrammes dont des mikados Mécènes firent ensuite fleurir le genre facile, à côté de la « littérature noble » sans ins-
Tcmple d’Asaksa. — Deux bronzes.
piratiou et sans originalité, la littérature populaire n’allait pas tarder à s’affranchir du joug académique des traditions chinoises. Il faut citer ici le savant auteur du Japon de nos jours :
« Les œuvres nées de cette gestation populaire sont souvent restées anonymes et ne nous parviennent sans doute aujourd’hui qu’après les retouches successives des générations, comme les vieilles chansons de geste. Mais ce caractère même indiquerait, à défaut d’autre indice, leur origine nationale. Les genres auxquels elles appartiennent sont ceux qu’adopte de préférence, comme plus accessibles, l’imagination des masses, c’est-à-dire le théâtre, le roman, la fable et le conte. Interrogez un dignitaire du monde officiel, il vous parlera avec un sourire de dédain de ces productions sans valeur à ses yeux, et retournera dévotement à ses hiéroglyphes ; il n'en est pas moins vrai que c’est là qu’il faut étudier le Japon pour le connaître. Laissons donc le docteur dans son cabinet et rendons-nous au théâtre.
« Pour l’étranger, le spectacle commence avant même d’être entré dans la salle. La façade d’un théâtre se reconnaît facilement à sa hauteur tout à fait inusitée, à la
petite loge en forme de grande hune qui le surmonte au centre, et d’où le guetteur doit signaler les incendies, aux deux petits guichets très bas qui servent d’entrée et que surveillent deux caissiers accroupis, entourés de piles de petite monnaie. De larges bandes de toile, brossées, à grands coups, de vermillon d’or et d’encre de Chine, représentent en grandeur naturelle les principales scènes de la pièce du jour. Cette affiche parlante ne change pas tous les jours, le répertoire n’étant ni très étendu, ni très varié. Les entrepreneurs jouent régulièrement pendant un mois de suite le même drame, après quoi ils
passent à un autre, suivant les demandes d’un public passionné. Il y a plusieurs théâtres à Yédo. Ceux de Shimabara et de Naka-Bashi, égarés au milieu de la ville, ne reçoivent qu’un public de hasard. La véritable fashion se rend de préférence à l’une des scènes d’Asaksa.
« Il est difficile de. nommer ce lieu célèbre sans entrer dans quelques détails. Si, après avoir franchi la porte du nord et l’enceinte de la ville, on remonte la rive droite de la rivière pendant deux kilomètres, à travers des faubourgs populeux et animés, on arrive à un portique de pierre suivi d’un chemin dallé,, qui donne accès dans une vaste, enceinte peuplée de monuments religieux, temples, chapelles, pagode, bonzerie, sans compter une multitude de petites constructions d’un caractère infiniment moins sacré. C’est Asaksa.
« Là se donnent rendez-vous la dévotion et le plaisir, les vieux croyants et les jeunes libertins. Les diseurs de bonne aventure se mêlent aux marchands d’amulettes ou de prières tout imprimées qu’on lance en boulettes à la face de la déesse Kwannon ; à côté des somnambules, qui vous renseignent sur les morts et les absents, on trouve les poupées géantes de cire et de bois ; les ménageries font face aux tirs à l'arc, où vous invitent en passant des jeunes filles surveillées par des mères équivoques.
« Au delà, on aperçoit une nouvelle ville, dont Asaksa n’est que 1 annexe : c est le « Yoshivara », — ce vaste enclos, où, de tout temps, les Japonais ont cloîtré, installé, enrégimenté un vice qui dépare souvent l’aspect de nos capitales. — Sur la droite sont les « sliibai-ya1 ». C’est dans ce quartier, où s’accumulent tous les plaisirs et toutes les tentations, que se font aujourd’hui les parties fines et les vulgaires orgies ; c’est la qu’autrefois se réfugiaient les malfaiteurs traqués par la police, les « ronine 2 » a la
1. « Sliibai », emplacement gazonné ; « ya », maison. Cette expression vient de ce que les premières scènes dramatiques furent jouées sur un tertre de gazon à la porte des temples.