Bouinais et Paul us. — E. Reclus, op. cit ., t. YII
L’INDO-CHINE
Il nous reste à étudier le Mékong au point de vue des intérêts français L Nous suivrons pour cela l’étude que M. J.-L. de Lanessan, à l’aide des beaux mémoires, encore inédits, de M. Harmand, lui a consacrée dans son remarquable volume : l’ Expansion coloniale de la France.
Il y a pende choses à dire de la partie cambodgienne du Mékong jusqu’aux rapides de Somboc-Sombor. Le fleuve y est accessible toute l’année à d’assez forts navires. Aussi les vapeurs des Messageries fluviales de Cockinckine le parcourent-ils. Les routes
accédant à la rive droite leur apportent du fret que nous décuplerions vite si nos négociants étaient moins timides et moins... pauvres. Bois de teinture ou d’ébéuisterie, cardamomes, gomme, peaux commencent à prendre la route de Cbolen-Saïgon ; mais leur trafic au Cambodge est aux mains des Chinois. Ces routes mènent à Compoug-thom,
1. Il n’est que juste de rappeler auparavant ce qu’a été la glorieuse expédition de Doudart de Lagrée. Nous empruntons les renseignements qui suivent à Y Indo-Chine française contemporains :
« Doudart de Lagrée (Ernest-Marc-Louis-de-Gonzague) était né le 31 mars 1823, à Saint- Vincentde-Mercuze, canton de Touvet (Isère). Sorti de l’École polytechnique le lt‘r octobre 1845, enseigne en 1847, lieutenant de vaisseau le 8 mars 1854, il fit la campagne de Crimée sur le Friedland dont il commandait la batterie basse pendant le bombardement de Sébastopol, le 17 octobre 1854. La croix de chevalier de la Légion d’honneur récompensa ses services. Il demanda à aller en Cochinchine et fut nommé capitaine de frégate, le 2 décembre 1804, à la suite de négociations pour l’établissement du protectorat du Cambodge. »
L’expédition qu’il dirigea, comme premier représentant de notre protectorat au Cambodge, explora la plus grande partie du Mékong en 1866-68. « M. de Lagrée était assisté de MM. Francis Garnier et
à la région d’Angkor, aux districts Konys, aux mines de fer , mais sont horriblement primitives et impraticables la moitié de l’année. Rive gauche, un seul affluent à citer : une rivière mal connue aboutissant à Peam-Chelang et venant du pays Stieng. La batellerie indigène seule peut l’utiliser.
A partir des rapides de Somboc-Sombor, terme de la navigation , le Mékong, pendant 80 kilomètres, est coupé d'obstacles naturels innombrables. Les pirogues ne peuvent le descendre que deux mois l’an, durant l’inondation. Elles mettent quatre mois pour revenir de Pnom- Penh au Laos... quand les pirates leur permettent ce retour. 11 nous faudra aller à leur rencontre par vapeurs jusqu’à Krattié, c’est-à-dire jusqu’auprès des premiers rapides de Sombor, afin que l’échange des marchandises 1 se fasse
Delaporte, lieutenants de vaisseau ; Joubert et T.horel, médecins de la marine ; et de Carné, attaché du ministère des affaires étrangères.
« Le succès de l’exploration fut assuré par la prudence calme et ferme de M. de Lagrée, par l’énergique audace de Francis Garnier et par le dévouement de tous ses membres. » Et, ajouterons-nous, par la discipline militaire qui présida à son organisation. Des savants civ ils, qui discutent par métier, se seraient disputés à propos des ordres du chef de l’expédition. « Depuis longtemps rompu aux habitudes des peuples de l’extrême Orient, esprit sage, habile appréciateur des talents divers de ses collaborateurs, M. le commandant de Lagrée sut donner à l’entreprise une direction pratique, conforme aux instructions fournies par le ministère de la marine et le gouvernement colonial. Aussi modeste que dévoué, cœur généreux, intelligence d’élite, patriote ardent, il s’effaçait volontiers, comme tous les hommes d’un véritable mérite, et voulait mettre en lumière les services rendus par ses officiers. Il est mort trop tôt, usé par un labeur incessant. Quel que soit le mérite du compte rendu du voyage écrit par Francis Garnier, nous regretterons toujours que le chef de l’expédition n’ait pu retracer lui-même ses travaux. De Lagrée fut à la peine, la fortune adverse ne lui permit pas de recueillir l’honneur et le fruit de ses sacrifices. La récente publication de ses manuscrits, par M. le capitaine de vaisseau de Villemereuil, fait apprécier encore davantage cet esprit réfléchi et studieux, ce chef éminent, et consacre une gloire française à laquelle on s’attache d’autant plus que la patrie a été plus malheureuse. Avec de tels officiers, elle saura reprendre dans le monde la place qui lui est due.
«: M. de Lagrée remonta le cours clu Mékong, traversa le royaume du Cambodge, le Laos et pénétra en Chine. Il visita les ruines d’Angkor, ces merveilles de l’architecture des Khmers, Kampong- Tuang, Khong, Bassac, Oubon, Xian-Kang, Luang-Prabang, Pou-Eul, Lin-Ngan, Ning Yunnan et Tong- Tchouen, où il mourut le 12 mars 1868. Francis Garnier prit alors le commandement. Il se dirigea vers le Yang-Tsé-Kiang, qu’il descendit jusqu’à la mer, et arriva enfin à Shang-Haï et s’embarqua pour Saigon.
<c La commission avait parcouru 9,960 kilomètres, dont 5,970 en barque et 3,990 à pied. Le chemin, relevé pour la première fois, a été de 6,720 kilomètres. Les positions relevées astronomiquement sont au nombre de cinquante-huit, dont cinquante absolument nouvelles. Un journal météorologique a été tenu très exactement, avec une moyenne de quatre observations par jour. Au. point de vue de l’histoire et de l’archéologie, les recherches de M. de Lagrée sur les ruines cambodgiennes constituent l’une des parties les plus neuves des travaux de la Commission. Au point de vue de la philologie, on a réuni les éléments d’un vocabulaire de vingt dialectes. Le docteur Joubert a signalé un grand nombre de gisements précieux. Le docteur Thorel a reconstitué, à peu près sans lacune, tout le règne végétal de l’Indo-Chine, et enrichi la science de 1,500 espèces nouvelles. Enfin, les dessins de M. Delaporte complètent la masse des renseignements apportés parles membres de la Commission. La France a le droit d’être fière de tels travaux. Aucun voyage, disait l’ancien président de la Société de géographie de Londres, sir R. Murchison, ne, s'est accompli depuis bien des années sur une aussi, grande étendue de pays absolument nouveaux. La relation du voyage a été publiée par Francis Garnier. Elle est le type, a dit sir Bartle Frère, président de la Société de géographie de Londres, de ce (pue doit être la relation cl’une gravide expédition nationale d explora hou géographique. »
Voir sur Doudart do Lagrée, et sa découverte, à la fin de cette expédition, de la voie du fleuve Rouge, notre premier chapitre sur le Tonkin.
1. Celles que nous venons de nommer plus haut à propos des Messageries fluviales.
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moins lentement. Actuellement les produits du Laos vont par terre à Korat où les commerçants de Bangkok en prennent livraison. Pour détourner à notre profit le courant d'affaires dont hérite le Siam, il suffirait donc cpie, nous aussi, nous allassions à la rencontre des vendeurs et producteurs laotiens et qu’on se décidât à créer un marché à miroute. Naturellement, notre protectorat y aiderait en réprimant la piraterie, en gérant les douanes cambodgiennes, enfin en se montrant énergique vis-à-vis des petits princes laotiens et du roi de Bassac, dont les prohibitions empêcheraient le trafic local de venir à nous. Toutefois, faudrait-il commencer par améliorer (et améliorer signifie ici : refaire) la route longeant d’assez loin la rive gauche du Mékong couvert là de rapides , de Krattié à Stung-Treng. Un chemin de fer rustique à voie étroite pourrait y être établi à peu de frais, si on employait, en l’absence des bras indigènes dans le voisinage des rapides, les travailleurs d’un pénitencier.
Après Stung-Treng le Mékong, dont le courant sur certains obstacles a un vitesse de dix nœuds, traverse le Laos méridional. Stung-Treng est un petit centre, mais de grand avenir, situé près du confluent du fleuve et de la rivière Sé-kong ou d ' Altopeu qui, non loin de là, rejoint
le Sc-sane, cours d’eau se dirigeant vers l’Est en plusieurs branches. L’établissement d un consulat français s’impose à Stung-Treng, que nos commerçants doivent « guigner ». Nos steamers allant jusqu'à Krattié, une route faisant communiquer ce point avec Stung-Treng qui est à la frontière de notre Cambodge, frontière indécise et commode, avons-nous dit : voilà le premier but à atteindre. Le Sé-kong, par la batellerie indigène, met Stung-Treng en relations avec un pays riche et minier, et conduit à Sieng-Pang, d’où une route terrestre mène à Bassac. N’oublions pas, enfin, qu’un affinent du Sé-kong, le Sé-kéman, se rapproche beaucoup de l’Annam et d’une province de ce royaume, le Tuang-nam, qui possède d’assez bonnes baies.
Quant à la vallée du Sé-sane, elle est à peu près inconnue, mais passe aussi pour très productive. Son exploration s’impose. Le Bla, son affluent, va presque rejoindre le Da-hang, rivière de l'Annam. Or notre objectif, si nous colonisons et protégeons pour
retirer quelques bénéfices commerciaux de nos dépenses, doit être de remplacer le Siam et Bangkok, de relier commercialement l’Annam au Cambodge, et, pour cela, de commencer par explorer la vaste taclie à peu près blancbe qui les sépare sur les cartes.
Les échanges du Laos méridional se payent avec des lingots de... fer. Inutile de dire que les mines sont exploitées de la plus rudimentaire façon. L’intermédiaire des Chinois est nécessaire à nos commerçants, mais ce n’est pas un obstacle, en procédant, ainsi que le conseillait M. Harmand, comme on le fait sur la côte d’Afrique, c’est-à-dire en confiant des pacotilles à des compradores qui rapporteraient en échange les seuls articles demandés. Et il ne faut pas sourire, comme le font les commerçants métropolitains, de l'énoncé des produits laotiens (les minerais mis à part), car ces gommes résines, vernis, bois, écorces, cardamomes, peaux, plumes, ivoires, drogues qui ne disent pas grand’ chose aux courtiers français, sont d’un placement sûr et de rapport en Chine, c’est-à-dire tout près de là, à quatre jours de Saigon, à huit de Krattié. c( La Chine est le vrai marché de nos établissements d’Indo-Chine, et c’est surtout en vue de la Chine qu’il faut organiser notre outillage d’exportation. » Le Laos sud produit autre chose d’ailleurs, pour sa consommation locale, il est vrai; mais n’est-ce p>as un axiome que la création des routes et marchés multiplie la production? Venus à Krattié chargés de sel 1, nos bateaux s’en retourneraient, grâce à ces routes, avec des bénéfices énormes et de précieuses cargaisons.
Ne quittons pas la vallée du Sé-kong , sans signaler sur ses bords, très au Nord, Ahopeu, qui envoie ses produits à Bassac et non à Stung-Treng, et le plateau des Bolovens, magnifique région peu élevée (1,000 mètres), mais suffisamment du moins pour être absolument saine, tempérée et posséder le climat et la flore de notre Provence. Là, la colonisation est possible an Français, tandis qu’en Cochinchine Y exploitation du pays par des bras indigènes lui est seule permise. Le plateau des Bolovens serait, d’après M. Harmand, facile à relier à la baie de Tourane par une route de 150 kilomètres et deviendrait alors le sanitarium de cette colonie.
Les roches reparaissent dans le lit du Mékong peu après Stung-Treng . Le fleuve s’élargit, acquiert la largeur d’une lieue, enserre des îles dont la plus grande, après les cataractes Khong, est l’île de ce nom, qui, n’étant pas inondée, voit ses 15,000 hectares couverts de belles cultures. Khong est un sous-centre commercial important.
Comme toutes les autres du reste, cette qiartie du Laos est mal connue, dénuée de chemins. Les voies de communication y sout des sentiers assez larges pour deux buffles ou un éléphant de charge.
En face de F île Kong le fleuve reçoit une rivière, le Toule-répan, à l’aide de laquelle on espéra un moment réunir la région avec un des affluents du Grand-Lac, c’està-dire amener à nos vapeurs tous les produits du Laos inférieur, dont les rapides du Mékong et l’absence de chemins interdisent actuellement la descente en grand vers Krattié; mais la rivière devient vite torrent et ne se dirige pas, comme on l’espérait, vers le Stung-Sen, l’affluent du Grand-Lac.
Au-dessus de l’île Kong, le Mékong forme une espèce de bief navigable quelques
1. Le pieul (le sel se vend, à Stung-Treng, 1 piastre 25 cents; 2 piastres, dans la saison des basses eaux. Ce même pi cul (Cl kilos) se vend à Saigon, de 12 à 15 cents (0 fr. 60 à 0 fr. 75).
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mois chaque année. Il baigne là Bassac, capitale de la principauté de ce nom, qui est tributaire du Siam. Son chef, qu’on traite improprement de roi, est indépendant, son impôt une fois payé, comme tous les vassaux de la cour de Bangkok. Or Bassac est le centre le plus important du bas Laos, et nous ferons sagement d’y installer, sans plus tarder, un agent consulaire. Le commerce de la principauté et des pays où son influence domine se dirige vers le Siam. Dans tout le Laos, il est aux mains des rois, princes,
Jonque chinoise de pêche.
mandarins, pour qui le peuple travaille et exploite les mines. Nous devons donc le surveiller et nous l’attacher. Le prétexte est trouvé, le pays renfermant des esclaves annamites. Nous ne pouvons tolérer que nos sujets et protégés soient volés à notre frontière d’Annam et vendus comme du bétail ! Notre établissement sur le plateau des Bolovens relié à l’Annam ferait cesser cet état de choses, si, du plateau, nous ouvrions une route jusqu’à Bassac. De Bassac ensuite, nous continuerions cette route jusqu'à Korat, et de Korat au Grand-Lac, formant ainsi un cercle dont les extrémités seraient le port de Pnom-Penh, et un port à établir sur la côte d’Annam (baie de Tourane, de Xuan-Day ou toute autre). Bangkok serait alors supplanté comme port d’exportation en Chine. Le Siam, aussi bien, ne saurait nous empêcher d’exécuter ce projet que nous commandent à la fois l’humanité et nos intérêts. Supprimer l’esclavage des Annamites, racheter
ces misérables, c’est réconcilier le Laotien et l’Annamite et donner à nos ports l’exportation de tons les produits de l’Indo-Chine centrale.
En remontant la partie navigable du Mékong a]>rès Bassac, on atteint sur sa rive droite le confluent du S 'ê-moiin, déversoir naturel d’un très vaste bassin comprenant les provinces les plus peuplées du Laos. Les Birmans y émigrent beaucoup, les Chinois n’y viennent plus. Leur ancienne colonie, comme dans tout le Laos du sud, s’y est un peu métissée. Passés les premiers rapides, le Sé-moun est navigable aux chaloupes à vapeur durant 1 00 kilomètres. Le pays est sain, les voyages par terre faciles : à quand donc une exploration commerciale et géographique ? La rivière mène à Oubône, capitale du royaume de ce nom, et l’entrepôt le plus important du Laos, avec 10,000 inscrits, soit près de 50,000 habitants. Les rizières de la province sont en même temps des salines, le sol étant imprégné de cette précieuse denrée ; d’oii commerce énorme. Oubône exporte des bestiaux jusqu’en Cochinchine. Beaucoup plus haut qu’Oubône, Korat est également anx bords du Sé-moun. On ne sait que peu de chose de cette ville, une des premières d’Indo-Chine par sa situation qui en fait l’entrepôt général de toutes les productions de l’est de la presqu’île et le point de transit obligé de tout ce qui vient de Bangkok ou s’y rend. Son avenir politique et commercial est digne d’attention, et la présence cl’un agent consulaire nous y rendrait service.
Le Sé-moun, avons-nous dit, est un affluent de la rive droite du Mékong. Rive gauche, il en est un autre, le Sé-done , coupé, lui, de cataractes, mais qui contourne le plateau des Bolovens. Une route d’éléphants suit sa vallée et conduit à Saravane (au nord d’Ahopeu), chef-lieu cl’une province prospère où l’on trouve des mines.
De l’embouchure du Sé-moun à Xien-Cang, le Mékong forme un grand arc de cercle, dépendant commercialement de Korat et dont les points sont reliés à cette ville, directement ou indirectement, par Oubône, Jassoutôme et Chaïapoum, au moyen de routes ou sentiers convergents.
Au-dessus de l’embouchure du Sé-moun, le cours du fleuve qui, depuis Kliong, depuis, par conséquent, 150 kilomètres, était à peu près navigable, est de nouveau coupé de rapides et d’obstacles se déplaçant. Plus haut, à quelques milles de Kemmerat, on tombe dans le dernier et le plus long des bassins du Mékong, navigable de longs mois aux chaloupes à vapeur, jusqu’à Nong-Kay, — durant 400 kilomètres. Or la proximité du Tonkinsud, les relations de la rive droite avec les pays de la rive gauche, sujets ou tributaires de l’Annam, lui donnent, à nos yeux, une valeur toute particulière. Kemmerat est bâti sur la rive droite et n’aura d’importance qu’une fois relié à Oubône par une route. En face de lui, c’est-à-dire sur la rive gauche du Mékong, débouche le Se-bang- Zdeng, rivière annamite, où les Annamites n’ont été repoussés qu’en 1830. Ils revendiquent encore ce bassin et nous le prendrons pour eux, car il est riche en rizières comme en bétail, et, recolonisé par les populations pauvres de l’Annam, contribuerait à empêcher chez nos protégés le retour des disettes. Nous devrons imiter les peuples qui, de tout temps, ont bataillé dans l’intérieur de l’Indo-Chine, établir des colons, pris parmi nos vassaux et sujets pauvres, dans les régions que nous ouvrirons. Le Se-bavg-hieng , d’ailleurs, son affluent le Sé-tchepone , les plateaux qui leur font suite et le col montagneux donnant accès dans la province de Quang-Tri (phu de Carnlo) constituent une
voie assez commode entre l’Annam et la vallée du Mékong. Elle pourrait être aisément améliorée. Anciennement, les Annamites la suivaient pour aller commercer à Ivemmerat;
Cambodge. — Eléphants de l'oute.
mais le trafic est aujourd’hui suspendu par suite des défiances entre Annamites et Laotiens, défiances qu’entretiennent les habitudes esclavagistes de ceux-ci.
Du Se-bang-hieng aux montagnes de Laekhôn, la rive gauche du Mékong n’est qu’une vaste plaine autrefois cultivée par les Annamites, et où nous devrons également les amener à s’établir de nouveau. Ils y ont encore des colonies composées de réfugiés, notamment à Laekhôn, chef-lieu d’une province dépendant d’Oubône. Il existe, d’ail-
leurs, des routes relativement faciles et courtes entre cette partie du fleuve et le Tonkin méridional. Insister sur son importance est donc superflu. Plus importants encore que Lackhôn sont les villages de Houten et de Saniaboury, situés près de productives mines de plomb. En face du premier, sur la rive gauche, se jette le Sê-hin-boun, dont l’exploration est nécessaire, ne serait-ce que pour être fixé sur la proximité des Hôs,les Pavillons Noirs du Laos, mais Pavillons mal armés, moins nombreux, et que la Chine ne soutiendrait pas.
Au-dessus de Lackhôn, le Mékong s’infléchit vers le Nord-Est jusqu’à l’embouchure du Nam-kane, qui vient des montagnes du pays des Phouens, c’est-à-dire de la frontière ouest du Tonkin et de la partie orientale du Laos. Cette rivière apporte à Boun-Cang, situé en face de son confluent sur la rive droite du fleuve, les produits des Phouens emmagasinés à Thâ-thôm.
Entre le Nam-kan et Xieu-kang, le Mékong arrose Pon-pissay et Nong-kay. Cette dernière ville est un grand entrepôt de coton, soie, cannelle, indigo, près de mines de fer, de cuivre et d’antimoine. Il nous faudra, avec des troupes indigènes, pacifier le pays entre elle et notre Tonkin, car Nong-kay vaut que nous attirions sou trafic vers nos ports. Situé au débouché des vallées qu’arrose le Sé-ngoun , rivière de la rive gauche du Mékong, remontable jusqu’à Khassy-Khassy, il est, eu effet, le point de croisement des routes mettant en communication Luang-Prabang et le Tonkin méridional.
Aussi bien Xieu-kang, établi sur le point du Mékong le plus rapproché de Bangkok et de Maulmeïn (une centaine de lieues), ne doit-il pas moins attirer notre attention que Nong-kay. Son courant commercial se dirige sur Korat.
A Xien-Ivang, le Mékong, libre depuis Kemmerat, commence à redevenir innavigable. Nous entrons là dans le Laos nord et dans une vallée qui se rétrécit; il ne reçoit que des torrents jusqu’à Luang-Prabang, capitale du royaume de ce nom (10,000 habitants). Près de cette ville riche et saine, il aborde le Nam-Kan, le Nam-Sênam et le Narn-IIou.
Le Luang-Prabang est vassal du Siam à qui son roi paye tribut, mais vassal à peu près indépendant. Le même roi paye d’ailleurs un autre tribut, celui-là triennal, au roi d’Annam : d’où pour nous une situation excellente vis-à-vis de ce riche pays, aussi grand, semble-t-il, que notre Cambodge. Le royaume est entouré de principautés, toujours brouillées entre elles et vassales les unes aux autres : Xieng-Kong, Xieng-Sen, Xieng-Ivheng, Xieng-Tong, etc., dont quelques-unes furent birmanes avant de devenir nominalement siamoises. Le Xien-Pong ou Halévy, situé sur le Mékong supérieur, au confluent de la rivière Hac, est divisé, lui, en douze districts qui forment la confédération des Pannas, tributaire du roi de Birmanie.
Au Nord-Ouest, le Luang-Prabang est limité par les territoires des Skans, divisés, eux aussi, en principautés dépendant qui du Siam, qui de la Birmanie, qui des deux, voire, dit-on, du Yun-nam qui les borne au Nord. A l’Est, le Luang-Prabang touche au pays des Phouens, le royaume de Tran-Ninh des Annamites, qui est à la fois son tributaire et celui de Hué. Ne fût-ce qu’à cause de cela, nous devions installer à Luang- Prabang un consul pour amener le roi à reconnaître la nécessité d’une route entre l’Annam et son pays et nous renseigner sur les mouvements des Hôs, ces bandits
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descendus du Yun-nam, qui ont chassé les Annamites du Pliouen. On s’y est naguère décidé.
Au-dessus de Luang-Prabang, le Mékong devient tout à fait inutilisable pour le commerce; mais on peut se servir du Nam-llou, un des affluents qui s’y jettent près de Luang-Prabang. Cette rivière, qui semble être un bras plutôt qu’un affluent du fleuve, passe pour être le cours inférieur du Papien, le cours d’eau du Yun-nam. Les explorateurs nous fixeront. Ce qui est bien certain en tout cas, c’est que des routes unissent
Cambodge. — Rivière de Pursat.
Luang-Prabang et toute la région avec le Tonkin, et qu’une branche du Nam-Hou n’est qu à deux jours d’un affluent navigable du Song-Mâ, fleuve du Tonkin méridional. Notre devoir est donc d’étudier sans retard le pays, de le pacifier sans bruit et d’améliorer les communications terrestres avec le Tonkin, tout en étudiant les branches de trois affluents que le Mékong reçoit à Luang-Prabang, — branches si proches çà et là des cours d’eau tonkinois, — afin d’utiliser à notre profit les mines et autres productions du Laos et de doubler, comme voie de pénétration au Yun-nam, la voie du fleuve Rouge par la voie de Luang-Prabang et Sémao.
La parenthèse ouverte à propos du Mékong nous ayant fait faire une sommaire connaissance avec le Laos, nous pouvons redescendre au Cambodge et en compléter la
géographie. Mais nous ne quitterons pas cependant le fleuve tout de suite. Pour achever en effet l'étude hydrographique du pays, nous devons rappeler que nos canonnières sont arrivées à franchir les rapides de Sambor en certaine saison et qu’il est difficile de fixer, même dans la limite de notre protectorat, la carte du Mékong où des îles se forment constamment, le moindre tronc d’arbre, charrié par le courant, réunissant les alluvions autour de lui dès qu’il s’ensable. Les apports du fleuve sont si forts du reste qu’ils colmatent à vue d’œil le Véal-Phok, boueuse et vaste dépression au sud du Grand-Lac.
Cambodge. — Quai de Pnom-Penh.
Comme une mer celui-ci a ses tempêtes. Ses affluents, ainsi que ceux des bras du Mékong, sont nombreux; mais ils ne sont guère navigables. Le Cambodge, enfin, renferme trois ou quatre autres lacs, minuscules ceux-là, et trois cours d’eau indépendants que reçoit le golfe de Siarn. Ce sont le Stung- Théphong, le Kampong-Som et la rivière de Kampot. Ils ne sont pas navigables aux vapeurs et d’entrée difficile.
Le climat cambodgien semble être à peu près celui de la Cocliinchine, avec 28° centigrades de température moyenne (minimum, 18° en novembre-décembre ; maximum, 20°). An Grand-Lac, la chaleur atteint même 40° et amène un peu de malaria passagère parmi les pêcheurs forcés de vivre sur une eau empoisonnée par la fermentation des œufs et des détritus de poissons.
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Le gouvernement du Cambodge est ou était plutôt une monarchie absolue, dont le chef avait l’habitude très asiatique de faire décapiter ses sujets pour des vétilles. Cela ne l’empêche pas d’ajouter à son nom des qualificatifs de ce genre : « Descendant des anges et de Vichnou », « brillant comme le soleil », « toujours béni », « seul précieux comme le cristal », etc. A côté de lui, le roi d’Annam est un démocrate. Les indigènes, à l’instar des Siamois devant leur souverain, ne parlent à Norodom que
Cambodge. — La Bésidence de France à Pnom-Penh.
prosternés. Ce potentat est servi par trois cents pages et nombre de femmes. Autour de lui fleurissent l’ordinaire mandarinat et une cour féodale dont onze femmes légitimes et quelques centaines de concubines compliquent la vie.
Les conventions qui nous ont peu à peu amenés au Cambodge, depuis le traité d'Oudong (11 août 1863) jusqu’à la convention Thomson (17 juin 1884), sont trop longues pour que nous puissions donner leur texte même en note. Rappelons simplement que le représentant de notre protectorat est devenu le premier ministre du roi, et qu’après avoir pacifié le pays nous sommes actuellement en train de l'assimiler, comme organisation politique et financière, à la Cochinchine. Norodom n’est plus qu’un souverain honoraire et son héritier désigné nous est acquis. Il n’obtiendrait pas sans cela notre investiture.
Tout était à faire d’ailleurs en 1885 au Cambodge, et nous nous appliquons, après avoir supprimé l’esclavage, pourtant bien patriarcalement organisé, — ce dont le budget, entre parenthèses, a souffert 1, à améliorer ses ressources que constituent surtout la contribution directe des inscrits, l’impôt sur le riz, l’impôt foncier des terres à culture et la capitation des Chinois. La ferme de l’opium et de l’alcool a été réunie à la régie cochincliinoise et nous avons réorganisé la justice. Il existe un tribunal de lre instance à Pnom-Penli, avec appel à la cour de Saigon. Nous fondons des écoles.
Aussi bien, il était temps que M. Thomson intervînt ; Norodom, pour entretenir son luxe asiatico-européen, ruinait le pays. Les bananes elles-mêmes étaient imposées et les cultures, celle du poivrier notamment, si grevées de droits (700 francs par hectare !) que les indigènes les abandonnaient. La piraterie pendant ce temps et la vénalité des mandarins se donnaient carrière. Le prince, il est vrai, possédait sa flottille de vapeurs et de barques, celles-ci très belles, très ornées et portant jusqu’à 40 rameurs. Il entretenait des soldats de parade, des pages, une armée de danseuses siamoises, un harem de 400 femmes, une musique indigène, une musique detagals de Manille, et 200 éléphants. Sa table et son orfèvrerie épuisaient le travail d’un million d’habitants. Nous avons mis bon ordre à ce gaspillage, le monarque n’est plus l’unique propriétaire reconnu dans le royaume ; sa liste civile est réduite à 300,000 piastres, soit près de 1,500,000 francs, et les princes n’ont plus qu’une dotation de 25,000 piastres à se partager.
Le royaume, qui comprenait jadis 57 provinces ou Khets, a été divisé en § résidences à la tête desquelles sont nos administrateurs : Pnom-Penh, Kampot, Pursat, Kompong- Clinang, Ivrattié, Kompong-Thom, Banam, Ivrauch-Mar, dont nous ne tarderons pas à organiser les arrondissements et les cantons comme ceux de la Cochiucliine.
Pnom-Penh, ou montagne pleine j doit son nom à un tumulus sur lequel est construite une pyramide ou chay-dey, fort ancienne, mais cependant postérieure aux monuments d’Angkor. Doudart de Lagrée a évalué à 27 mètres l’élévation du monticule et à 32 celle de l’édifice.
Elle est devenue capitale en 1866. Notre résident général et le sous-résident, qui représentent le protectorat, y habitent et y disposent d’une petite garnison francoannamite. La ville est située au confluent du Mékong et de l’artère l’unissant au Tonlé- Sap, artère appelée les Quatre-Bras. Avant l’invasion et l’incendie par les Siamois, en 1834, elle était très peuplée. On y compte aujourd’hui 30,000 inscrits. Cambodgiens, Annamites, Siamois, Indiens, Malais et Chinois s’y coudoient. Ceux-ci sont les plus actifs au négoce, comme partout, et les plus intelligents.
La pyramide, qui donne son nom à la capitale, est, d’après les uns, le tombeau d’un roi ; d’une reine du nom de Penh, disent les autres. Après elle, il faut voir le palais, curieuse réunion de bâtisses accolées, dont une partie, et non la moindre, sert à Norodom seul et à son harem. Les 400 femmes qu’il renferme seront vraisemblablement licenciées, peu à peu, par leur maître contraint à l’économie. Elles ne s’en plaindront pas, quoique relativement assez libres.
« Au nord de Pnom-Peuh se trouve le village chrétien, dont la population, d’un