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Au Grand-Lac, il y a plus de 12,000 pêcheurs annamites

seux, et d'une apathie légendaire en Indo-Chine; sans goût pour apprendre, il est imperfectible, donc, scientifiquement, condamné. Il est cependant plus grand, plus fort et mieux bâti que son pacifique conquérant ; il possède enfin des muscles, encore que ceux-ci ne se dessinent pas extérieurement sur ses meml ires, comme sur les nôtres1; mais, tout orgueilleux qu'il soit, il manque essentiellement de ressort. Le docteur Thorel, un des compagnons de Doudart de Lagrée, a fait remarquer qu’il avait, grâce à l’esclavage et à son installation séculaire dans le Delta, emprunté de leur sang aux sauvages aborigènes, et que cette infusion pouvait n’être pas étrangère à son état de décadence et à sa propension à revenir à l’état sauvage, propension qu'indique assez la facilité avec laquelle il se réfugie et vit dans les forêts, à la façon des autochtones.

Bien que le pays n’ait pas de noblesse proprement dite, son organisation avant notre protectorat était féodale, comprenant trois classes dans la population : les mandarins qui étaient les seigneurs, les hommes libres formant le peuple, enfin les esclaves. Les premiers avaient leurs clients, à la romaine. L’Indo-Chine, d’ailleurs, est remplie d’institutions pareilles à celles du vieux monde latin.

Si lo Cambodgien est paresseux, il est joueur et, comme les Anglais, amateur de sport et de paris. On connaît de réputation ses courses de bateaux, ses parties de balles, ses concours de cerf-volant. Le cerf-volant, dans toute l’Indo-Chine, est un jouet pour les hommes autant que pour les enfants. Que de fois avons-nous admiré un vieil et respectable Annamite, tout blanc, assis devant sa porte, le nez en l’air et, regardant, un fil à la main, voler dans le bleu un cerf-volant compliqué dont il suivait tout réjoui le vol tranquille 1 D’aucuns de ces jouets rendent les vibrations musicales et ronflantes des toupies hollandaises.

Empruntons maintenant quelques détails pittoresques à Y Indo-Chine française contemporaine : « Les embarcations destinées aux jeux sont ornées de sculptures dorées et portent, à l’avant, un œil entouré d’un feuillage d’or. Les plus grandes mesurent de 40 à 50 mètres de longueur et elles sont le plus souvent creusées dans un seul tronc d’arbre ; elles sont montées par une quarantaine d’hommes.

« L’équipage manœuvre en cadence d’après le rythme d’un chant national, que nous voulons passer sous silence à cause de sa légèreté, mais qui est accueilli dans le

1. Le Cambodgien a le teint jaune trahissant un peu de sang malais, le crâne brachycéphale, le front plat ou bombé fuyant sur les côtés, les yeux à peine obliques, l’iris foncé, les sourcils fins et arqués, la paupière bridée à l’angle de l’œil, le nez épaté, la bouche moyenne, la dentition gâtée par le bétel et souvent laquée, les cheveux plantés bas, pareils à des crins, les jambes bien faites et les attaches grossières, contrairement à l’Annamite et au Chinois.

Jeune cambodgienne.

L’INDO-CHINE

pays avec la plus grande faveur. Les Cambodgiens, comme les Siamois, se passionnent pour les combats des insectes appelés eourterolles (changrit). Ils choisissent deux mâles, distingués par leurs ailes rayées et rugueuses, et les placent sous une cloche de verre. Les insectes se battent jusqu a s’arracher les pattes, les yeux et la tète. Des paris sont engagés en faveur des champions.

« Les habitations sont des paillottes bâties sur les berges du fleuve (pii forment bourrelet. Ces cases, bâties sur pilotis, ont un ameublement peu compliqué; le plancher en clayonnage est élevé à mesure que l’inondation monte. Il arrive quelquefois que fcles Cambodgiens sont obligés de se réfugier, avec leurs porcs et leurs poules, qui habitent la paillotte, pêle-mêle avec les enfants, sur le toit de leur misérable demeure. » L’habillement des hommes se compose d’une veste courte et étroite avec des boutons de métal ou de verre, celui des femmes d’une robe longue ouverte sur les soins que

Pirogues de courses à Pnom-Penh.

cache une écharpe de soie serrée à la taille. Les deux sexes portent le pagne appelé langouti. Tous les vêtements sont en soie chez les mandarins et les riches. Leurs femmes remplacent la veste par une écharpe soyeuse et voyante dont elles entourent leur buste avec grâce. « Les Cambodgiennes portent dans le lobe de l’oreille un disgracieux ornement formé d’un petit cylindre d’ivoire ou de bois. Quelques-unes portent des boucles en forme d’un S. Les jeunes filles ont une longue chevelure, généralement noire; mais, à l’époque du mariage, elles sont rasées comme les hommes.

Le cambodgien est un idiome à peu près monosyllabique fait d’emprunts au malais, aux sauvages autochtones, aux langages des peuples voisins, et, pour la langue officielle, politique et religieuse, au pâli. On emploie pour les livres le papier de feuille de mûrier, et aussi la feuille d’un certain palmier sur laquelle on écrit avec un poinçon comme au Siam et au Laos.

Les Cambodgiens adorent la musique. Leurs orchestres, généralement siamois, la jouent avec des instruments primitifs, mais d’une harmonie sensible aux oreilles musicales, et supérieure par suite à la musique si rudimentaire des Annamites. Leur gamme a sept notes, mais sans demi-tons. Les autres arts, l’orfèvrerie exceptée, n'existent pour ainsi dire plus, et il faudrait d’ailleurs que leurs manifestations fussent

bien remarquables pour frapper le voyageur au sortir des ruines d’Angkor. Leur religion est un bouddhisme pas mal défiguré par des superstitions et des vestiges de l’ancien brahmanisme qu’il a remplacé il y a dix-huit siècles. L’unique culte des ancêtres tend à le supplanter. Les bonzes sont les talapoins des Siamois. Ils se retirent quand leur manque la vocation. Ils mettent une esj)èce de pape à leur tête, homme considéré à l’égal d’un prince. Peu gênants, puisqu’ils ne s’occupent pas de politique, ils vivent d’aumônes et de jongleries médicales ou astrologiques ; leur instruction est nulle et ils font peine à entendre quand on a vu les prêtres de Ceylan.

Les productions du' Cambodge valent qu’on en parle et ne doivent pas être jugées d’après les statistiques d’avant cette année 1887; le désordre de l’administration, les troubles, les ayant excessivement réduites. Notre protectorat les décuplera dans quelques années, grâce à l’immigration de la race si travailleuse des Annamites et à la richesse du pays ; mais là, comme en Cochinchine, les capitaux européens sont nécessaires. Le seul produit des mines leur assurera des intérêts plus que remarquables.

Le riz, le maïs, l'indigo, la canne à sucre — dont on pourrait fertiliser les plantations à l’aide des résidus des pêcheries qu’on laisse empoisonner les eaux et l’atmosphère, — le palmier à sucre, l’igname, la patate, le manioc, le sagou et la plupart des légumes de la France méridionale, le poivrier, la cannelle, le caféier, tous les arbres fruitiers des régions chaudes, le cotonnier, le mûrier, la ramie — qui a si fort réussi aux Philippines, — le cocotier, les arbres à gomme et à laque? le tabac, le cardamome : voilà pour les productions végétales. Dans le nombre, combien de ces cultures, établies en grand, pourraient enrichir vite les planteurs à qui les émigrants de Cochinchine fourniraient une peu coûteuse main-d’œuvre!

Les forêts cambodgiennes sont célèbres par leurs bois d’ébénisterie et de teinture.

Musicienne cambodgienne.

Violoniste cambodgienne.

L’INDO-CHINE

La faune n’est pas moins variée que le règne végétal : singes, tigres, panthères, ours à miel, éléphants, rhinocéros, cerfs, sangliers, bœufs, buffles et cochons sauvages, etc.

Les porcs — seuls entrepreneurs des vidanges du royaume et du Laos — sont exportés à Singapore, et les bœufs en Cochinchine, où la consommation croît avec les prix. Avec peu de capitaux, de l’intelligence et de la vigueur, dans ce pays tranquille, un éleveur qui voudrait imiter les squatters australiens ferait fortune en peu d’années.

Village cambodgien.

Au surplus, le Cambodge est, au point de vue européen, un des rares pays encore neufs, un des rares pays dont l’exploitation soit vite productive.

L’industrie indigène semble plus que rudimentaire : colle et huile de poisson, soie imparfaite, chaux, traitement des minerais de fer. Ceux-ci ont été analysés par M. F uclis, ingénieur en chef des mines1, et par nos premiers établissements métallurgiques : ils sont purs, très riches et donneraient d'excellents aciers, dont l'écoulement en Chine et en Indo-Chine est assuré. Avis aux capitalistes.

Quant au commerce, il attend, pour se développer, l'amélioration et l'extension des voies de communication. Les exportations 3 atteignent 8 millions de francs. Elles jieuvent

1. Cet ingénieur a visité les mines de fer du Cambodge et les mines de houille du Tonkin, en 1 882.

2. Coton, poivre, tous les produits végétaux que nous avons nommés plus haut, peaux, ivoires, fer, plumes, poissons, bestiaux, chevaux, etc.

et doivent être décuplées. Comme nous l’avons dit à propos du Laos, nous ne devons pas dédaigner les productions dont nous n’aurions pas l’écoulement en France : c’est avec la Clone que l'Indo-Chine doit surtout commercer. Nos bateaux à vapeur (Messageries fluviales de Cocliiucliine) vont de Pnom-penh à Battambang ; ils devront atteindre Krattié, embarquer tous les produits du Laos dont l’écoulement est rémunérateur en Chine. Ils importeront en échange, aux bords du Mékong, d’où nos entrepôts les distribueront des frontières du Cambodge à celles du Bassac et du Yun-nam : du sel, du riz. de la quincaillerie, des alcools, des cotonnades, de l’opium.

De 1872 à 1882, c’est-à-dire avant que nous ne nous occupions sérieusement du Cambodge, les produits entrés en Cochincliine — • poisson non compris — se sont élevés de 100 à 400,000 piastres. Que n’obtiendrait-on pas en créant des routes dans le royaume et dans le Laos, où elles sont inconnues ! Il a suffi qu’une maison française montrât de l’intelligence et de la persévérance dans l’initiative pour que les Cambodgiens, renonçant aux produits anglais et indiens, adoptassent nos cotonnades. Nous ne raisonnons donc pas sur des hypothèses en affirmant, après tant d’hommes compétents, que, par l’Annam d’un côté et le Cambodge de l’autre, notre commerce, éclairé par des consuls établis aux marchés principaux et près des roitelets locaux, renseigné enfin par des missions d’exploration géographique, sera, quand nous le voudrons, maître de tout le Laos et réalisera, pacifiquement, le rêve aujourd’hui plus qu’à moitié mûr de l’Indo-Chine française.

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