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LA COCHINCHINE FRANÇAISE. — SON HISTOIRE

"1 Tarco Polo connut-il la Cocliinchine? Sans doute, puisque Ciampa, qu'il visita, l\±. comprenait, entre autres, la province de Binli-Thuau et l’arrondissement de Baria...

La question, en. tout cas, intéresse médiocrement le passager qui, du pont du paquebot, voit se profiler sur l’implacable ciel de Cocliinchine la hauteur du cap Saint- Jacques. Bien plutôt, il s’étonne que, depuis vingt-cinq ans, cette hauteur, au-dessus de laquelle s’élève un malheureux phare, n’abrite rien autre encore que les logements des pilotes, des employés du télégraphe et d’un peloton de troupiers!

Il ne faut pas cependant qu’il néglige l’histoire de la colonie, histoire curieuse entre les plus curieuses et généralement inconnue. Aussi bien, l’ignorance où l'on demeure en France sur ce chapitre constitue-t-elle une grosse injustice révélant bien l’insouciance du caractère national , car cette histoire est glorieuse pour nos officiers et missionnaires, antérieurement même à nos combats sur le Donnai’. Mais il règne chez nous une indifférence désespérante pour les héroïsmes lointains. La patrie est distraite ou légère ; l’opinion, sinon ingrate, du moins paresseuse. Les distances refroidissent les gloires, les océans 11e répercutent aucun écho : personne, parmi les écrivains autorisés et lus, n'a vulgarisé cette épopée de la conquête coehinehinoise. On ne porte de fleurs, chez nous, qu'aux seuls cimetières qui sont proches...

Après Marco Polo, les compilateurs citent volontiers le Camoëns parmi les premiers Européens qui aient débarqué dans l’extrême Iudo-Chine. Le Camoëns, du reste, eût préféré, sans doute, ne pas faire connaissance avec elle, car c'est à la suite d'un naufrage qu’il y aborda, vers 1 5(30 ! On connaît l'anecdote : le grand Portugais

revenait de son exil de Macao ; le bâtiment qui le portait se perdit à l’emboucliure du Mékong, et le poète se sauva à la nage, en tenant hors de l’eau son plus précieux trésor : le manuscrit des Lusiades 1.

En pareille occurrence, les poètes contemporains sauveraient leur carnet de chèques, ou, s’ils s’appelaient Tennyson, leurs diplômes et titres de noblesse ; mais il est entendu qu'ils savent tous leurs vers par cœur!...

Les missions catholiques apparaissent ensuite. En 1610, est fondée la mission de Cochinchine : la première carte que nous ayons de l’Annam est l’œuvre du R. P. Alexandre de Rhodes. Elle est de 1650. A partir de cette date, les documents ne nous manquent plus, encore qu’on ne sache pas grand’chose des rares relations des Portugais, des Anglais et des Hollandais avec Hatien et Tourane.

En 1669, l’évêque français Pallu, vicaire apostolique du Tonkin, propose à Colbert de former une colonie dans cette province et y devient ambassadeur de Louis XIV. Par une rencontre curieuse, c’est un autre Pallu qui, cent quatre-vingt-douze ans plus tard, commandait les marins abordeurs au célèbre assaut des lignes de Ki-Hoa. Lieutenant de vaisseau à cette époque, M. Léopold Pallu, qui se distingua depuis, en 1870, à l’armée de l’Est, a publié une remarquable Histoire de V expédition de Cochinchine. En 1 624, le même R. P. Alexandre de Rhodes avait fondé la première grande église catholique, et en 1639, au moment où se créa la Société des missions étrangères, avait compté en Annam (la Cochinchine actuelle comprise) quatre-vingt-deux mille chrétiens. Il convient d’insister sur ce point, car nous retrouverons désormais l’œuvre des religieux catholiques français à l’origine de tous les établissements européens en extrême Orient. De tout temps, d’ailleurs, les Annamites se montrèrent de dociles catéchistes. La plupart des peuples de race mongole n’ont point de fanatisme, et les- Annamites sont des bâtards de Mongols. Ils semblent, en effet, être descendus des hauts plateaux de l’Asie, et, 2,350 ans environ avant Jésus-Christ, étaient établis déjà au sud de la Chine, dans le Tonkin actuel. Les Chinois les appelaient alors Giao-Chi,. ce qui signifie : les doigts écartés.

Sans doute, ce surnom faisait-il allusion à un écartement du gros orteil assez prononcé dans la race annamite pour avoir frappé les anthropologistes. On l’attribue généralement à l’habitude qu’ont les indigènes de ramer debout, avec d'alternativesflexions des jambes, puis, après chaque élan sur les longs avirons, des espèces de pointes de danseuses sur le bout du pied, (pii s’ouvre alors pour mieux s’appuyer en supportant le poids du corps.

Les Célestes nommaient leur pays Nam-Giao ou Nam-Kiao.

1 . A ce propos, l’aimable et savant commandant Bouinais et son collaborateur le professeur A. Paulus émettent, dans leur Incto-Chine contemporaine, un vœu auquel s’associeront sûrement nos lecteurs.

« Nous souhaitons, écrivent-ils à propos de ce naufrage célèbre, que la France perpétue le souvenir de ce fait en érigeant, à l’emboucliure du Mékong, un monument commémoratif. Notre gloire littéraire nous fait presque un devoir de donner à un peuple avec lequel nous entretenons les plus cordiales relations et qui doit son origine nationale à un Français, Henri de Bourgogne, le témoignage du respect que nous inspire son plus illustre poète. La dépense serait minime et nous honorerions une terre française en faisant revivre dans ces parages la mémoire du grand et courageux Portugais.

L'INDO-CHINE

Jusqu’en l’an 250 avant Jésus-Christ, les Annamites vécurent à l’état pastoral, écrit M. J.-L. de Lanessan, sans constituer une véritable nation. Jusqu’en 968 de l’ère moderne, leur race enfin pourvue d’un gouvernement propre, mais toujours limitée

Indo-Chine. — Un coupeur de bambous.

entre le Yang-Tsé-Kiang et le Song-Câ *, lutte pour son indépendance, d’une part contre la Chine, d’autre part contre les Ciampas, peuple d’origine malaise qui habitait la Cochinchine et FAnnam actuel. Les descendants de ces Ciampas doivent être les il lois et Chams qu’on trouve aujourd'hui dans les montagnes de haute Cochinchine, et dont nous parlerons plus loin.

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