‹ L'extrême OrientChapitre 28 sur 132 · Novembre · texte numérisé non relu

Novembre

Le commandement en fut remis au capitaine de vaisseau d’Ariès, que secondait le colonel espagnol Palanca Guttierez. Cet officier s’établit solidement à Saïgon et à Cholen, mais il devait occuper entre ces deux villes un front de sept kilomètres formé par des travaux de campagne armés de quelques canons rayés et d’obusiers. On avait fait sauter la citadelle, ne pouvant la défendre; et notre ligne de défense, s’appuyant à droite sur le fort neuf construit à sa place, allait jusqu’à Cbolen, à gaucbe, en passant par des pagodes fortifiées par nous.

La situation était donc périlleuse. C’est alors que le maréchal Nguyen-tri-Pbuong, un Totleben asiatique, construisit à quatre kilomètres de Saïgon les fameuses lignes de circonvallation, dites lignes de Ki-Hoa 1.

Ainsi bloquée, la petite garnison resta six mois sans nouvelles de l’extérieur et ne reçut, en deux fois, que 250 hommes de renfort envoyés de Canton ; mais elle repoussa brillamment toutes les attaques. L’amiral Charnerla sauva en arrivant le 6 février 1861 avec des renforts pris parmi les troupes qui venaient d’opérer contre la Chine 2.

Le 24 février, les troupes franco-espagnoles marchèrent à l’ennemi et, avec des pertes énormes de part et d’autre 3, enlevèrent les premiers ouvrages. Le lendemain, elles attaquèrent le camp ennemi où une armée annamite, dix fois plus forte, fit une opiniâtre résistance derrière de formidables retranchements dont la construction et la défense eussent honoré des ingénieurs et des soldats européens. Le général d’infanterie de marine de Yassoigne 4, blessé la veille, avait dû céder le commandement des troupes à l’amiral Charner. La lutte fut aussi longue qu’acharnée, la défense barbare dans ses moyens, renouvelés de notre moyen âge, mais aidés par une mousqueterie des plus vives, et l'on dut prendre par assauts successifs, en faisant donner toutes les réserves les unes après les autres, les divers ouvrages accumulés par Nguyen-tri-Phuong.

Après la prise du fort du Mandarin, les Annamites durent s’enfuir. Ils avaient perdu plus d’un millier d’hommes. Nous avions, de notre côté, 225 hommes hors de combat. Étant donné que nous ne comptions pas trois mille combattants, la proportion est effrayante, et l’on peut s’étonner que l'affaire des lignes de Ki-Hoa ne soit pas connue en France à l’égal d’autres faits d’armes populaires, alors qu’un chapitre de ce livre ne suffirait pas à rappeler les actions d’éclat dont elle fut marquée.

La prise des lignes de Ki-Hoa fut suivie de la conquête de Tong-Iveou, Oc-Mon,

1. « Elles s’étendaient sur une longueur de 12 à IG kilomètres et étaient constituées par un retranchement principal de forme quadrangulaire, soutenant des redoutes et des tranchées précédées de nombreuses défenses accessoires... » (Bouinais et Paulus, op. cit.)

(( Les forts poussaient comme des champignons ! » a écrit un témoin de cette guerre. Les Annamites, ayant ainsi reconstitué leur position, dominaient toutes les routes et le cours supérieur du fleuve.

2. Le corps expéditionnaire atteignit alors 3,500 hommes. Il était, composé, comme infanterie, de chasseurs à pied, de soldats d’infanterie de marine, des marins débarqués, de 230 Espagnols et d’une compagnie (?) de chrétiens de Tourane dévoués à notre cause. L’artillerie était fournie par la marine et une batterie et demie du 14° régiment.

3. On retrouve sur les listes des morts plusieurs noms glorieux, et sur celles des blessés ou cités pour faits d’armes, ceux d’hommes devenus depuis célèbres, principalement dans la guerre de 1870-71.

4. C’est le même qui se distingua si brillamment à Bazeilles, en 1870.

L’INDO-CHINE

Rach-tra, Trang-Bang et Taï-Ninli L En même temps, l’amiral Page remontait le Donnai, dispersait les 15,000 hommes gardant le fleuve et détruisait forts et estacades. Nous prîmes 150 canons, 2,000 fusils à pierre de fabrication française, 2,000,000 kilos de poudre et d’énormes approvisionnements. Saigon était délivré et la province de Gia-Dinh reconquise.

Pallu résume ainsi cette série d’opérations : « Dans l'espace de quinze jours, dit-

il, le corps expéditionnaire

avait livré I

cinq combats, -

fourni douze re- Choiæx. — L’arroyo chinois,

connaissances ,

marché sous un ciel d’airain, malgré des influences meurtrières, vécu de biscuit, bu de l’eau souvent gâtée, veillé la nuit presque toujours, à cause des piqûres empoisonnées des moustiques et des fourmis de feu. »

Le 27 mars, les opérations militaires recommencèrent. Leur objectif était Mytho, place fortifiée à l’européenne, commandant le Mékong et les arroyos de la basse Cochinchine. Ce fut une courte, mais très difficile campagne, le choléra s’en étant mêlé. Le 12 avril, l'ennemi évacuait ses dernières positions.

Les trois provinces supérieures de la Cochinchine étaient nôtres enfin. Pourquoi négligea-t-on de s'emparer des autres en utilisant les sacrifices faits et en profitant des

1. Par le poste de Taï-Ninh nous entrâmes immédiatement en relations avec le Cambodge, ravi de la défaite des Annamites, ses vieux ennemis.

troupes présentes? L’amiral Charner va nous l’expliquer dans son rapport au ministre de la marine : « Si j’avais mille hommes de plus, écrit-il, je prendrais les trois autres provinces; mais aurais-je assez de monde pour les garder? Je dois m’attacher à ne pas faire un pas en arrière : notre prestige en dépend. »

A Paris, on ne se rendait pas compte des choses, et l'on n’y écoutait pas (quand on daignait les consulter) les hommes compétents. On n’accorda donc pas à l’amiral le millier d'hommes qui lui manquait ; aussi les trois provinces méridionales restèrentelles, jusqu’en 1867, un foyer de révoltes permanentes qui, plus d’une fois, manquèrent de nous faire perdre notre jeune colonie.

Celle-ci vit cependant renaître, malgré l’insurrection de Go-Cong et les incitations des agents de Tu-Duc, la vie pacifique chère avant tout à la race annamite. L’amiral Charner avait d’ailleurs sagement maintenu l’organisation communale de nos nouveaux sujets, en remplaçant simplement les préfets et sous-préfets indigènes, les phu et les huyen, par des administrateurs français. Le 29 novembre 1861, il partait pour l’Europe, en cédant le commandement au contre-amiral Bonard.

Cet officier général, un mois après, s’emparait, non sans combats, de Bien-Hoa. La citadelle de cette place avait été construite en 1789, sur les plans du colonel Ollivier. Plus tard, au Tonkin - — nous le verrons plus loin, — les survivants de la campagne de Cochinehine retrouveront plus d’une autre forteresse construite par leurs aînés pour le compte de ce Gia-Long, dont les successeurs devaient utiliser contre nous les leçons de nos officiers !

Après la bataille de Bien-Hoa, nos soldats prirent le camp de Baria et détruisirent à Phauri, port du Bin-Thuan, les approvisionnements de l’armée annamite. Ce fut ensuite au sud que notre canon se fit entendre. En 1862, Yinh-Long tombait en notre pouvoir, après un brillant combat. Mais combien en taisons-nous d’autres, tout aussi peu connus et presque aussi beaux ! A côté des troupes d’infanterie et d’artillerie de marine vouées à ces périlleuses et lointaines expéditions, le 2e bataillon de chasseurs à pied, puis une partie du 101e de ligne, s’étaient couverts de gloire, il serait injuste de ne point parler des vaillantes troupes espagnoles qui, durant cinq ans1, se battirent à côté des nôtres, ainsi que se battent les Espagnols, c’est-à-dire merveilleusement.

Yinh-Long pris, on ne livra plus guère de combats qu’aux alentours de nos postes, fréquemment attaqués par les insurgés. A Mi-Cui, les Annamites furent taillés en pièces par une colonne franco-espagnole.

Cependant Tu-Duc commençait à réfléchir. Le Forbin bloquait la rivière de Hué, tentant ainsi d’affamer de riz la capitale, et une révolte éclatait au Tonkin, ce pays par excellence des révoltes, sous la féroce domination des mandarins de la cour d’Annam. L’empereur préféra céder momentanément, et la paix fut signée, le 5 juin 1862, par le contre-amiral Bonard, au nom de la France et de l’empereur

1. Jusqu’au mois d’avril 18G3, les renforts qu’elles reçurent suffisant à peine, ainsi que les nôtres, li combler les vides faits dans les rangs par le feu de l’ennemi et les maladies, elles n’atteignirent jamais un effectif de plus d’un millier d’liommes.

L’INDO-CHINE

Napoléon III ; par le colonel Palau ca, au nom de la reine d’Espagne ; par Phau-Tan- Gian et Lam-Gien-Tiep *, au nom de Tu-Duc.

Par ce traité, l’empereur d’Annam nous cédait les trois provinces de Saïgon, Bien-Hoa, Mytlio et les îles de Poulo- Condore, en toute propriété et souveraineté. Il ouvrait au commerce les trois ports de Tourane, Balat et Quangan, et payait à la France et à l’Espagne une indemnité de guerre de quatre millions de piastres mexicaines1 2. Enfin, il promettait de limiter au cliiffre par nous fixé le nombre de ses troupes dans les trois provinces occidentales que nous lui laissions en Cocliincliine, et accordait aux missionnaires, comme aux chrétiens indigènes, la liberté de leur culte. Mais Tu-Duc n’aurait pas été un Annamite si, au lendemain même de l’échange des signatures, il n’avait pas cherché les moyens d’éluder le contrat. Les persécutions recommencèrent donc contre nos coreligionnaires, au Tonkin surtout, où nous ne nous étions pas montrés. Les ports, ouverts sur le papier, nous restaient eu réalité fermés, et, dès le mois de décembre, fomentée par les émissaires impériaux, l’insurrection devenait à peu près générale sur nos nouvelles possessions L’amiral Bonard et le colonel Palanca durent demander des renforts, celui-là aux troupes que nous avions encore en Chine, celui-ci à la garnison de Manille. Grâce à ce secours, nous nous emparâmes de Vinh-Loï, Gocong et Traï-La (février 1803). L’insurrection vaincue, les deux officiers se rendirent à Hué pour la ratification du traité, qui eut lieu le 14 avril 1863 et fut suivie d’une « audience solennelle », — c’est la formule, surtout eu Asie, — accordée aux deux plénipotentiaires par l’empereur Tu-Duc.

Ou pouvait croire alors, sinon la campagne absolument finie, — l’Algérie nous avait appris la lenteur des pacifications coloniales ! — du moins, la conquête assurée, définitive. Il n’en était rien cependant. S’en souvient-on aujourd’hui? La cause de la Cocliincliine se vit presque aussi vivement attaquée en France, les questions de politique mises à part, que, vingt et vingt-deux ans après, le fut celle du Tonkin.

Déjà l’opinion s’inquiétait des expéditions lointaines. On disait notre jeune colonie impossible à garder, trop coûteuse. Et l’opinion, quoique manquant pour se manifester des « libertés nécessaires », eut à la longue assez d'influence, à la Cour même, pour qu’un nouveau traité changeât l’occupation en protectorat et ne nous laissât que «: quelques places : Saïgon, Mytho, Thu-Dau-Mot et Cholen, avec des routes militaires pour arriver à ces villes ». Par bonheur, la Cocliincliine trouva des défenseurs intelligents : le marquis de Chasseloup-Laubat, ministre de la marine; M. Duruy, ministre de l’instruction publique, qui connaissait, lui, notre passé colonial ; l’amiral Rigault de Gcnouilly, homme compétent dans la question s’il en était ; le sénateur Brenier, le lieutenant de vaisseau Rieunier, aujourd'hui contre-amiral, et même des députés de l’opposition comme Tliiers et Lambrecht.

Napoléon III balança longtemps, comme toujours, mais se décida finalement en faveur de notre conquête et envoya un contre-ordre qui la sauva.

Déçue dans ses dernières espérances, la cour de Hué nous donna, longtemps

1. Le premier était ministre des rites; le second, ministre de la guerre.

2. Nous avons déjà dit que la piastre mexicaine, dont le cours éminemment variable oscille aux environs de 5 francs, est à peu près la seule monnaie courante dans les ports d’extrême Orient.

encore, du « fil à retordre », comme disaient nos officiers, à la fois soldats, administrateurs et diplomates. Jusqu’au Cambodge, devenu notre protégé par b traité du 11 août 1863, elle nous créait des difficultés.

11 fallait châtier les intrigues de l’empereur. Nos officiers1 s’en chargèrent, et l’amiral La Granclière, le remplaçant de l’amiral Bonard, obtint l’autorisation de donner à notre jeune colonie ses frontières naturelles par l’annexion des trois provinces occidentales restées annamites. Secrètement, une expédition fut organisée et nos troupes occupèrent sans coup férir Yinh-Long, Sadec, Chaudoc et Hatien (20-24 juin 1867). Il y a vingt ans de cela, et, à part la prise du Rachgia, en 1868, et la révolte de 1872, nous n’avons plus eu à réprimer que des pirateries2. Les milices indigènes nous y ont aidés puissamment, comme elles nous y aideront au Tonkin, car, il ne faut pas l’oublier, l’Annamite, même là où il ne nous aime pas, nous accepte de bonne grâce, exempt qu’il est de ce fanatisme religieux dont l’existence en Algérie nous causa tant de mal.

1. A citer parmi eux les colonels d’infanterie de marine Alleyron et Brièi’e de l’Isle, depuis généraux.

2. En 1870, pendant la guerre franco-allemande, la cour de Hué fit une dernière et vaine tentative auprès du gouverneur de la Cochinchine, l’amiral de Cornulier-Lucinière, pour obtenir l’abandon de notre concpiête.

La baie des Cocotiers. (Cap Saint-Jacques.)

SaïGON. — Phare du cap Saint-Jacques.

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