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Cette dernière coutume est moins répandue qu’en Chine

nous été trop sévères pour eux à notre premier voyage. Et cependant que de choses nous pourrions, nous autres civilisés, emprunter à ces prétendus arriérés !

La famille pour l’Annamite est une institution quasi romaine par le code qui la régit. Le mariage pourtant, avec du moins les formalités compliquées qu’on a souvent décrites, n’existe guère que pour les riches épousant une femme « de premier rang »; les autres se bornent à moi thiep, c’est-à-dire achètent une concubine, une femme de second rang; mais tous les enfants sont légitimes, encore qu’une grande distance légale sépare, dans les maisons des polygames, l'épouse de premier rang et les autres.

D’ailleurs, ces dames ne vivent ordinairement pas ensemble. Le maître et seigneur les disperse sur les divers points où l’appellent ses occupations. Le code du mariage, comme d’ailleurs toutes les lois relatives à la famille, à l’autorité absolue et persistante du père, est fort curieux et semble renouvelé de la cité antique. Nous y avons touché le moins possible et simplement pour régulariser l’état civil.

L’enfant est considéré comme ayant un an le jour de sa venue au monde et l'on ajoute à cet âge une nouvelle année à chaque fête du Têt, qui est le nouvel an, « de sorte que les Annamites peuvent donner trois ans à un bébé de quatorze mois » !

Les pères, avons-nous vu, sont les plus tendres du monde. Même, ils ont quelque chose de féminin dans leur façon de témoigner leur affection aux babies. Les mamans ne leur doivent rien de ce côté, mais, bien curieux, leur mode de caresses : le baiser est inconnu en Indo-Chine: les femmes flairent leur enfant, au lieu de l’embrasser!

Les funérailles annamites ne sont pas moins curieuses. La mort constatée à l’aide d'un flocon de coton suspendu devant les narines de façon à osciller au moindre souffle, on voile le visage du défunt avec trois feuilles de papier recouvertes d’un pan d'étoffe rouge; puis on lui introduit dans la bouche, au lieu de l’obole grecque, trois grains de riz. Vient ensuite l’ensevelissement, puis la mise en bière. Celle-ci est vernie longuement avec diverses préparations qui la préservent des piqûres des insectes. Le cercueil des riches en bois incorruptibles, au grain serré, vaut jusqu’à 200 piastres. On l’acquiert souvent de son vivant, de même qu’on choisit d’avance l’emplacement où l'on reposera.

Les inhumations ont lieu dans les champs, qui partout en extrême Orient sont bossués par d’innombrables tumuli. L’hygiène en souffre, car les misérables se servent de cercueils fabriqués avec des caisses d’emballage européennes et les recouvrent à peine. Les épidémies ne cesseront qu’avec la création de cimetières où les indigènes observeront leurs coutumes, mais en se conformant à nos prescriptions. Ce serait fait sans doute, n'était la difficulté qu’on éprouve à aborder ce terrain. Les indigènes poussent très loin, en effet, le respect superstitieux de leurs habitudes funéraires.

L’annamite, langue monosyllabique, est l'unique idiome usité des frontières de Chine au Cambodge. Il s’écrit avec des caractères idéographiques1 chinois, ce qui permet à un Cantonnais, par exemple, de lire ce qu’écrit un Saïgonnais dont il ignore cependant la langue.

Les mots y possèdent, suivant leur difficile prononciation, plusieurs sens et pour

1 L’écriture danoise est dite idéographique parce qu’elle représente chaque idée par un signe, au lieu de figurer phonétiquement les mots par un assemblage de voyelles et de consonnes. « Chez nous, on écrit la parole; en Chine, on représente la pensée. » (Luro, op. cit.)

L’INDO-CHINE

les écrire en caractères latins 1 nous avons dû créer des esprits, tildes et autres petits signes à l’aide desquels nous reconnaissons les cinq tons différents et nouveaux qu’ont certaines lettres, suivant la signification du mot dont elles marquent le son.

Quant à la littérature, elle est, malgré l’ancienneté de la race, absolument pauvre. Quelques courts poèmes, des refrains populaires, desanas de proverbes et d’épigrammes : voilà le mince bagage de l’Annam.

En philosophie, en sciences, les Annamites sont élèves des Chinois ; leurs superstitions astrologiques, leur croyance aux médecinssorciers sont celles de tous les peuples enfants.

Comme les Fils du Ciel encore, leurs marchands se servent d’une boîte à calcul, sorte d’appareil qui semble être la réduction des tableaux à boules dont se servent, pour compter leurs points , certains joueurs de billard.

En art, nous ne les trouverons pas plus avancés qu’en littérature. La pagode permet d’en juger, qui renferme les échantillons complets de leur savoirfoire : peinture sur nattes, sculpture sur bois, broderie d'or et d’argent, le tout copié des modèles chinois et, partant, d’un fatigant symbolisme. Au Tonkin, nous verrons des incrusteurs de nacre ; mais pas plus que les autres, cette industrie n’est d’invention indigène. Les plus primitives également, leur musique qu'on chante en nasillant, sur un ton monotone. Les trois ou quatre notes de ces sempiternelles mélopées agacent ordinairement les oreilles européennes.

Les Asiatiques étrangers formant près d’un trentième de la population de la Cochinchine, ce chapitre ne serait pas complet si nous ne leur consacrions pas quelques lignes. ATos 55,890 Chinois viennent surtout des provinces de Canton, Fo-Kien et Haïnam. On les a justement comparés aux israélites dont ils ont l’esprit de confraternité commerciale et l’habitude de vivre à part. Nous reconnaissons aux chefs de leurs congrégations certains droits, ce qui est assez juste ; mais nous leur avons laissé accaparer tout le petit commerce, ce qui est une faute et les a vite amenés à s’emparer d'une partie du grand.

Far bonheur, ils ne séjournent guère dans notre colonie et d’ordinaire se retirent chez eux, « après fortune faite ». Il serait donc possible de diminuer peu à peu leur importance économique en restreignant leur immigration par une augmentation sagement progressive de l’impôt de capitation et des divers droits auxquels ils sont actuel-

1. Les Annamites appellent écriture quoc-gnu l’application de notre alphabet à leur langue.

lement soumis (clans les trois catégories où nous les classons : 1° notables ; 2° inscrits et 3° ouvriers, ou coolies ou serviteurs à gages), mais que nombre d’entre eux trouvent moyen de ne point payer1.

En attendant, la Cockincliine devrait tout au moins, par des taxes spéciales frappant les seuls célibataires, forcer les Célestes à n'immigrer chez nous qu’accompagnés de leur famille. La moralité et les intérêts des Annamites s’en trouveraient bien, pour ne pas parler du plus de facilité que nous aurions, en présence de Chinois mariés et pères de famille, pour lutter contre les agissements des associations secrètes. M. Le Myre de Villers, notre gouverneur, eut fort à faire, en 1882, à Bac-lieu, pour arrêter les manœuvres de l'association le €iel et la Terre. Aussi bien, le lecteur qui voudra se rappeler ce que nous avons dit des Chinois établis à Singapore comprendra l’importance de la question et l'urgence qu'il y a d’aviser vite. Tarder, c’est se condamner à agir brusquement dans vingt ou trente ans. Or, la Chine étant notre voisine au Tonkin, c’est seulement par de prudentes et périodiques mesures fiscales que nous devons, pour ne pas nous en faire une ennemie, lutter contre l’envahissement de ses nationaux qui, dangereux s’ils se fixaient définitivement en Cocliinchine, sont ruineux par la brièveté d'un séjour durant lequel ils draguent la fortune de la colonie sans contribuer le moins du monde à ses recettes.

Nos 2,350 Malais sont, eux, de paisibles mahométans, que M. Moura 2 peint en noir, mais qui, en Cocliinchine du moins, se bornent à être des bijoutiers trop habiles et des domestiques trop... adroits.

Quant aux 45 Tagals du recensement officiel, ce sont les indigènes de Manille, du corps expéditionnaire espagnol (dont nous avons montré le rôle durant la conquête), qui ont pris leur congé en Cocliinchine. On les trouve surtout à Bien-Hoa et à Baria, où ils vivent de la chasse aux fauves.

Nous avons gardé pour la fin la population européenne :

Vous avez bien lu, lecteurs: il n’y a en basse Cocliinchine que 2,171 blancs dont 189 non Français ! Encore faut-il défalquer, des 1,982 Français, 220 ou 230 Asiatiques naturalisés !

Nos 1 ,760 compatriotes, bien entendu, sont presque tous fonctionnaires ou... aubergistes. Mettons cependant, pour être juste et large, qu’on trouve dans le nombre une centaine de négociants sérieux, c’est-à-dire faisant de grosses affaires. C’est peu, mais ce serait assez (car la Cocliinchine n’est pas comme l’Algérie une colonie à immigration y), si cette centaine de négociants disposait des capitaux à l’aide desquels on ferait

1. En 1880, on évaluait à plus de 20,000 le nombre des Chinois n’acquittant point la capitation. Perte sèche : 500,000 francs. En 1881, l’impôt de capitation a donné 1,270,350 francs et les autres taxes près de 200,000. C’est peu, eu égard au chiffre d’affaires de la colonie chinoise.

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