‹ L'extrême OrientChapitre 5 sur 132 · ROUGE · texte numérisé non relu

ROUGE

Barbera

Cheikh-Saïd et Périm.

sourcilla point, donna simplement, tout bas, un ordre à l'un de ses officiers d’ordonnance, et prolongea tant qu’il put la soirée. Les Français finissent par se lever, rallient leur bord et appareillent afin d’arriver à Périm avant l’aube. Mais quand ils y parviennent enfin, c’est, pour découvrir le navire que leur amphitryon y avait expédié en toute hâte. Sur l’île, se tenaient, autour de leur pavillon, quelques soldats anglais, dont le chef répondit à notre capitaine de frégate :

— Périm était à prendre, puisque vous veniez pour le prendre : nous l’avons

pris !

Une eue a aden.

Cette caractéristique anecdote vaut qu’on la retienne. On en verra le pendant plus loin.

Battne de la sorte, et par sa faute, la France essaya, depuis, de s’établir dans les baies d’Adulis, d’Ampkilæ et d’Edd; mais elle ne se fixa nulle part. En 1862, elle achetait Oboek à un principicule de la côte et ne l’utilisait que vingt-deux ans plus tard, en août 1884 ! En 1868, c’est Cheikh-Saïd qu’un particulier acquiert, et où. l’État, installe un dépôt de cliarbon pendant la guerre de 1870, mais qu’on oublie depuis et que finalement on perd, ou à peu près, en 1885.

On sait qu’en vertu des lois internationales, — nous l’avons bien vu en 1870 — les neutres doivent refuser du combustible aux navires des puissances belligérantes : aujourd’hui donc, en mer, la question du ravitaillement prime toutes les autres, et une puissance maritime de premier ordre comme la France ne pourrait se servir de ses bâtiments, en cas de guerre, si elle ne possédait pas, en des points convenablement situés, et à proximité de ses lignes d’opération, des dépôts de charbon bien à elle, où ses cuirassés et croiseurs soient toujours certains de pouvoir remplir leurs soutes. Durant la dernière campagne franco-chinoise, les Anglais ayant, à un moment, prétendu nous considérer comme belligérants avoués, encore qu’il n’y ait pas eu de déclaration de guerre signifiée officiellement, nous aurions été réduits à l’impuissance, ou condamnés à des dépenses extraordinaires, pour ravitailler notre flotte d’extrême Orient, si celle-ci n’avait pu se passer de la houille de nos voisins. C’est au début • de cette campagne qu’on songea à utiliser un point de ces côtes arabes ou africaines entre lesquelles le Melbourne navigue maintenant. Seulement, lequel choisirait-on?

La raison semblait indiquer Cheikh-Saïd, où nos bâtiments pouvaient s’approvisionner sans dévier de leur route ; Cheikh-Saïd, situé en face d’Assab que les Italiens détiennent — les Italiens, c’est-à-dire les alliés actuels des Anglais ; — Cheikh- Saïd, qui domine Périm et annihilerait de ses batteries les canons anglais; Cheikh- Saïd, oii des Français possédaient des lieues de terrain, et où la population indigène d’Aden émigrerait tout de suite ; Cheikh-Saïd enfin, qui, par bonheur, joindrait à une exceptionnelle situation politique et militaire une situation commerciale merveilleuse.

On a préféré Oboek.

La question a une telle importance et de si directes relations avec l’avenir de l'extrême Orient, au point de vue commercial comme au point de vue des guerres futures, qu’elle mérite une parenthèse.

En étudiant une bonne carte récente, — une carte marine, les cartes courantes françaises étant incomplètes — ou même simplement notre croquis, on comprendra d’ailleurs que nous nous arrêtions sur le choix d’Obock.

Pour toucher à ce dernier point, tout vapeur se rendant à la côte de Coromandel, à Ceylan, en Indo-Chine, doit se détourner de soixante milles au moins de sa route. S’il veut atterrir à Aden, c’est trente milles qu’il sacrifie. Or il est forcé de passer devant Cheikh-Saïd. D’autre part, Oboek n’a ni bon port, ni ressources, passe pour malsain, et c’est Aden qui ravitaille en vivres ce poste destiné à ravitailler en charbon les bâtiments français. Qu’adviendrait-il en cas de guerre?

On peut répondre, il est vrai, que la valeur d’Aden lui-même a été exagérée, comme

DE MARSEILLE A SINGAPORE

base de ravitaillement, et qu’il suffirait de couper, voire d’entraver ses communications avec la côte somàli pour affamer ce faux Gibraltar. Mais cela ne réhabilite pas Obock. Les Anglais d’ailleurs ont compris le danger et c’est pour cela — demandons-le plutôt aux chauffeurs du Melbourne — qu’ils réduisent la population d’Aden, à mesure qu’ils fortifient la place davantage. De vingt mille habitants, on veut descendre à six mille, et, dans ce but, les autorités locales ne reculent point devant les plus arbitraires mesures.

L'unique jardin d’Aden.

Adeu ne sera plus qu’un vaste camp retranché, défendu par des forts sur les crêtes ; et, déjà, sa population se voit lentement expulsée. On transporte le marché, le foyer de la vie indigène, à Cheikh-Othman, dans le désert, sur un mauvais emplacement, où l’eau est réputée malsaine. C’est le déplacement forcé de la ville de couleur ; la ruine pour la plivpart des propriétaires et commerçants. Ces malheureux nous demandaient, à notre dernier passage, quand donc se ferait l’occupation de Cheikli- Saïd ; fatigués des vexations anglaises, ils auraient voulu se fixer à l'ombre de notre pavillon. Cette raison, et bien d’autres, auraient pu militer en faveur de notre installation définitive et résolue sur la côte arabe.

Ainsi que nous aurons trop l’occasion de le redire dans la suite de ce voyage, il

nous faut, à nous Français, des colonies n’exigeant pas de colons. Cheikh-Saïd était donc pour nous tenter. Plus de la moitié d’Adeu y émigrerait du jour où nous nous y installerions. On y serait, en effet, à proximité d’Hodeïdak, à moins d’une journée de montagne et aux portes de Moka. Une grande partie du café envoyé à Hodeïdak y transiterait ; de même toutes les marchandises à destination d’Aden. L’importation enfin s’y ferait sur une vaste échelle : tissus de tout genre, pétrole, fer, etc. Aden en recevrait un coup dur, d’autant plus dur que Cheikh-Saïd touche à la plus riche partie de l'Yémen, à des territoires où abondent les bestiaux, les grains, et où se récoltent les meilleures espèces de café moka. En outre, la population nous y serait d’un grand concours, composée qu’elle est de gens travailleurs, peu fanatiques, sobres, et se contentant de minces salaires. A Obock, au contraire, comme à Assab, Zeïlali, Berberak, tous points qui ne peuvent vivre par eux-mêmes, il faut importer des travailleurs, les naturels se refusant à la moindre besogne pénible.

Obock est isolé; des montagnes le séparent de la grande terre; nous n’avons pu y amener des chevaux du Clioa. Séparé du monde, éloigné de toute ligne télégraphique, visité seulement par quelques navires de guerre qui y font, avec une lenteur désespérante, leurs provisions d’un charbon amené à grands frais dans cet enfer, il est difficilement défendable, entouré de peuplades ennemies, et, à moins que nous n’immobilisions pour sa défense de précieux bâtiments, ne noirs servirait de rien au cours d’une guerre où nous aurions un autre adversaire que la Chine.

Cheikh-Saïd, lui, est à cheval sur la mer Rouge, dans le golfe d’Aden, et en communication constante, par toutes les moussons 1, grâce aux bateaux arabes, les boutres , avec les ports des côtes voisines, alors qu’Aden, en deux saisons différentes et durant des mois entiers, est privé de ces communications. Cheikh-Saïd, pour finir, ne se trouve pas seulement situé sur la ligne suivie par tous les paquebots, mais encore pourrait être relié à l’Europe par le télégraphe, un mille et demi de câble suffisant à l’unir à Périm, c’est-à-dire au réseau électrique international.

Maintenant, dira-t-on, pourquoi avoir pu préférer Obock ?

Obock possède un port naturel, Cheikh-Saïd une baie peu profonde dont il faudrait creuser le sable, et nos gouvernants ont trouvé la dépense trop coûteuse, si belle que soit cette position militaire, maîtresse du détroit, si tentants qu’apparaissent ses avantages commerciaux. Il appert cependant des statistiques et de tous les travaux publiés que, sans parler d’ Aden, les dépenses ont été et seront plus élevées à Obock comme à Assab, Zeïlali, Berberah. Mais nous vivons en France sur des opinions toutes faites. Il nous souvient d'avoir rencontré à Aden, en 1885, deux envoyés officiels chargés de faire une enquête sur Cheikh-Saïd, propriété française. Partis de Paris avec une opinion préconçue, ces deux messieurs auraient pu rédiger leur rapport sans débarquer du steamer qui les avait amenés et à bord duquel ils oublièrent, du reste, leurs instruments scientifiques. ( Authentique .) Ne se souvenant pas de la prise de Périm, ils ne manquèrent point, une fois à terre, de confier à leurs hôtes anglais le but de leur voyage.

1. On nomme moussons des vents à peu près réguliers et périodiques qui, nés sur les côtes d’Afrique, et dans l’océan Indien, soulHent, les premiers, pendant six mois à peu près, du S.-O., et les seconds du N.-E.

iRANDE PLACE U U MARCHÉ A ADEN.

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On pense si cenx-ci se privèrent de leur fournir des arguments contre l’établissement projeté par la France. Le résultat, on le devine. Le ministère, une fois de plus, (C enterra » la question, et de peur qu’il ne changeât d’avis plus tard, l’Angleterre n’osant occuper la terre française de Cheildi-Saïd ou y expédier les Italiens d’Assab, v fit envoyer de Moka quatre hommes et un caporal turcs, qui plantèrent l’étendard du Sultan sur la plage, devant la maison par nous construite eu 1870 et que le Sailing Book britannique désigne encore sous le nom de French post! Si donc jamais nous voulons récupérer notre bien, ces quelques lieues de terre achetées régulièrement en 1 868, nous nous heurterons au fait accompli, et la diplomatie européenue entrant en lice pourra nous accuser de vouloir dépouiller Y homme malade avant l’ouverture de sa succession !

En attendant, Périm, militairement négligeable comme Gibraltar, devient comme Gibraltar un grand port à charbon. Depuis quelques années, depuis 1885 surtout, beaucoup de navires y prennent leur combustible. Le port intérieur d’Aden u’est accessible en effet qu’à mer haute et la rade mauvaise en mousson du S.-O. Les bâtiments non postaux adoptent donc Périm, dont le port est excellent en tous temps. Si nous l'avions voulu, c’est à Clieikli-Saïd qu'ils s’arrêteraient; mais nous ne savons rien vouloir, oit nous voulons trop tard.

Ces choses, pensons-nous, doivent être dites, et le lecteur les pardonnera peut-être. Les colonies valent surtout par la moindre longueur et la sécurité des routes qui y conduisent ; elles se développent en raison des facilités offertes à leurs relations commerciales comme à leur défense.

Nous n’avons point parlé de notre œuvre du canal de Suez, si compromise depuis 1882, parce que cette histoire est récente et, par suite, connue de tous ; mais lorsque nous débarquerons à Saigon, il faudra se rappeler Cheikh-Saïd et se demander comment, en cas de guerre, nous protégerions l’Indo-Chine, le canal nous étant fermé, et comment, le canal restant ouvert, ravitaillerions-nous uos flottes et sauverions-nous nos possessions, si Obock, insuffisant du reste, était pris? De Marseille à Saigon, où donc remplir nos soutes, les ports anglais ne nous pouvant livrer de charbon, qu’ils soient neutres ou ennemis ?

Maintenant, sans doute eût-il été possible de moins insister sur les fautes commises par la France ; mais nous n’avons pas jugé cette préface inutile, le Melbourne filant vers la Cochinchine, — vers le Tonlàn, vers cet extrême Orient enfin où l’influence de notre pays s’annihile chaque jour, tandis que s’y portent nos rivaux et que s’y préparent peut-être les grandes luttes futures.

Aden !...

Moins de quatre jours après son départ de Port-Saïd 1, les ancres du paquebot monil-

] . De Port-Saïd à Aden, les paquebots-poste des Messageries maritimes françaises mettent en moyenne quatre jours et deux heures. Le Melbourne employa trois jours et vingt-deux heures. Dernièrement, grâce à la lumière électrique, le Salcizie, ayant effectué la traversée du canal de Suez en quinze heures et vingt-cinq minutes, put atteindre Aden en moins de temps encore que le MeUmirne.

DE MARSEILLE A S1NGAP0RE

lent devant Steamer-Point, et voici qu’abritant leurs yeux du soleil dont les rocs métallisés exagèrent encore l’ardente flamme, les voyageurs, en attendant le canot de la Santé, contemplent la presqu’île affreuse.

Oh ! l’infernal paysage avec la hideuse ossature de ses montagnes volcaniques, aux crêtes aiguës, aux flancs abrupts, et sa rigidité miroitante! On dirait une éruption d’hier : on le croirait brûlant encore des feux souterrains, ce rocher grimaçant, cuit et

Les Citernes d’Aden.

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recuit, qui semble flamber dans la fulguration de midi. Des cimes se hérissent, poignardant l’itnplacable azur, sur lequel elles tranchent en blancs plâtreux, en rouges maladifs. Les vallées qui descendent d'entre leurs chaînons ressemblent à des coulées de fonte, et nul brin d'herbe, nul coin de terre végétale n’adoucissent le dessin dur, la brutale monotonie de l'anguleux entassement.

A la façon de ces pyramides de sable revêtues de papier par lesquelles, dans les Expositions, les sociétés minières figurent devant les badauds l’évaluation cubique de leurs richesses en minerais exploitables, elle apparaît artificielle et comme métallisée par d’épiques industriels, cette œuvre de nature grandiose de désolation ! La roche a sa beauté propre, même hors de la forêt ; mais ici, dépouillée de lichen ou de mousse, trop rôtie, elle a l’air d’une pierre ponce. Elle s’effondrerait en tas de cendres, que l’œil n’en serait pas surpris.

Comment vit-on là?

Le génie anglo-saxon va répondre. Il a comme sculpté ce chaos, en creusant des routes, en nivelant des plateaux où s’étagent casernes, forts et batteries. Une fois de plus, il a démontré que la volonté humaine pouvait repétrir la nature à son usage, et qu'en matière coloniale, la persévérance était tout.

Une plaisanterie que les gens de mer ne manquent jamais de faire aux voyageurs novices consiste à leur montrer la « maison du conservateur des eaux et forêts », ou les sources (VAden. C’est une lourde et vulgaire construction abritant de puissants appareils à distiller l’eau de mer. Le breuvage obtenu demeure insipide et rebute vite le palais. Ce manque d’eau naturellement oxygénée est une cruauté de plus dans ce pays de la soif.

On a bien construit des citernes ; mais le propre des citernes est de recueillir la pluie; or les rares averses qui viennent se volatiliser sur les rochers ardents, comme une goutte d’eau sur un couvercle de poêle, n'ont jamais pu y déverser plus d’eau qu'il n’en faut pour empêcher de mourir tout à fait les stériles manches à balai plantés tout autour, au milieu d’un réseau d’inutiles rigoles, et qu’entourent des grillages surmontés de cette fallacieuse inscription :

Défense de cueillir des fleurs.

N’importe ; nous les visiterons, ces citernes. Quittons Steamer-Point, où quelques maisons européennes, consulats, bazars et auberges s’efforcent vainement de rappeler l’Occident, tout en abritant de leur mieux leurs hôtes du soleil. Le Djebel-Samsah, un pic affreux où les croyances populaires placent le tombeau de Caïn, domine la route qui longe la mer et les parcs à charbon. Nous croisons en chemin des Parsis, ces juifs de l’Asie de l'Ouest, beaux hommes portant pour la plupart le costume européen, à notre coiffure près, qu’ils remplacent par une tiare bizarre ; des Hindous Bauians, aux grands yeux en amande, aux manières affables. Ceux-ci se livrent au commerce, et c’est dans leur colonie que les négociants européens recrutent leurs compradores, espèces d'intendants et de caissiers sans lesquels les affaires leur seraient souvent impossibles. Il faut saluer ces derniers fervents de la métempsycose qui, aujourd’hui encore, épargnent tous les êtres animés, se nourrissent uniquement de produits végétaux et filtrent leur eau sept fois de peur d’avaler quelque âme logée dans une infusoire. A Aden, comme partout où s’établit quelqu’une de leurs congrégations, ils ont fondé un hôpital dans lequel ils recueillent tous les âues, chiens ou chameaux pelés, galeux, infirmes, qu ils peuvent arracher à l’équarrisseur, et lorsque le nombre de leurs pensionnaires est devenu trop grand, en remplissent un bateau qu a frais communs ils expédient à leurs coreligionnaires de l'Inde. Les filles de Claude Bernard et les autres membres des sociétés protectrices des animaux de Londres ou de Paris sont dépassés, on le voit. On nous raconta même qu’un compradore banian ayant été, il y a quelques années, assassiné par un Arabe, les compatriotes de la victime intercédèrent en faveur du meurtrier et demandèrent, par une pétition unanime, qu’on ne le pendît point !

Cheminant derrière ces anabaptistes asiatiques, voici des juifs de la côte du Malabar, ayant aux tempes une mèche en tire-bouchon. Ils vendent des plumes

DE MARSEILLE A SIXGAPORE.

d’autruche, des bibelots, fout le change et volent impito}Tablement l’étranger, tout eu pleurnichant sur la dureté des temps. Puis ce sont des Sômalis, des noirs d’origine éthiopienne. Des « bruns », faudrait-il dire, à cause de leur teint plutôt mordoré que vraiment noir. Leur front haut, leur visage régulièrement ovale, leurs traits fins et quasiréguliers, leur poitrine étroite, la gracilité de leurs membres, leurs attitudes frapperaient davantage, en rappelant les origines de ces anciens nomades, si ces malheureux abâ-

tardis ne se plaisaient point à enduire leur chevelure crêpelée d’une chaux qui la leur blanchit et transforme eu sauvages les plus beaux individus. Ils sont mahométans, s’habillent très peu, assez élégants d’allures cependant, malgré leur maigreur, et sont la providence des Compagnies de navigation, auxquelles ils fournissent des chauffeurs. Nul Européen, en effet, ne saurait supporter les 55 degrés qui régnent dans la chambre de chauffe du Melbourne. Les Sômalis les remplacent dans cet enfer anticipé, et c'est pour leur permettre d'aller voir leurs familles que les paquebots postaux s’arrêtent à-Aden plus qu'il n'est besoin.

Ainsi battue par ces pittoresques passants, la route continue jusqu’à la porte fortifiée par où l’on entre dans le véritable Aden. Là, se heurtent et se pressent des files de chameaux et d’ânes minuscules chargés d’outrés d’eau qu’attendent impatiemment les malheureux assoiffés de la cité indigène ; des moutons aussi, des moutons goitreux à queue énorme, monstrueuse, régal des cuisines locales, et que les pauvres bêtes portent sur des traîneaux. Au-dessus arde un soleil féroce, réverbéré par le sinistre sépulcre de Caïn, le Djebel-Samsah, et par la maçonnerie des innombrables fortifications.

Le pont-levis franchi, l’on tombe dans l'Orient, l'Orient classique, chaud de ton,

Ceylax. — Vue de Colombo.

bariolé, lumineux, papillotant, — et sale horriblement, à voir de près. Au milieu, un cirque encadré par les roches ; c’est la ville arabe, la mosquée, le marché, les magasins des Européens adonnés au commerce des cafés, et la foule des échoppes indigènes. Des poli cerne n arabes, des cipayes y coupent la foule docile. Grâce à leur intervention, les cochers se décident à comprendre les voyageurs et à prendre le chemin des citernes, jusqu’au point où peuvent grimper les chevaux.

Ces citernes peuvent contenir vingt millions de litres : la notation de leur capacité

est soigneusement inscrite sur les parois de chacune d’elles. Hélas ! l’eau n’a jamais baigné ces ironiques écriteaux! Pourtant, toutes les vallées sont canalisées pour aboutir dans ces réservoirs cimentés, et il suffirait, dit-on, d’une pluie de trois jours pour remplir ces fosses inutiles. A côté d’elles, un jardin se dessèche malgré l’arrosage. On peut compter les feuilles.

C’est là toute la végétation de la morne colonie.

Et maintenant, il n’y a plus rien à voir. Les milans, plus nombreux à mesure que nous descendons, planent et s'abattent incessamment. Ils sont chargés de la voirie. Eespectés de tous, ils préservent la ville des pires épidémies. Toutefois, ils ne peuvent faire disparaître toutes les ordures, et le cœur manquera au passager que ses souvenirs de lecture, sa curiosité ou les cinghalais. plaisants conseils des officiers de son

paquebot conduiront dans les gourbis.

Il est un ramassis de cellules, un ghetto clos de murs au seuil duquel veille un policeman et dans lequel, pour quelques roupies, l’on peut s’offrir les tableaux bibliques du livre des Proverbes. Abyssinienne, arabe ou somâli, on y pourra trouver la danseuse

dont de poétiques traditions célèbrent la langoureuse lascivité. Pour complaire air roumi, elle sortira de sa « chambre » trop étroite, où son lit monumental s enguirlande de guipures européennes indiquant assez la clientèle de la garnison, et dans sa cour, entre les murs nus, esquissera un pas grotesquement pitoyable. Que si alors elle trébuche sur le moellon marquant le centre de ce carré ensoleillé, ne t’avise pas, voyageur candide, d’écarter du pied la pierre gênante, sous laquelle se glissent les mouches : — c’est là !

Le Melbourne siffle à coujis rauques pour rallier ses chauffeurs. On redescend à Steamer-Point, on s’embarque, et la mer est exquise à voir au sortir de ces horreurs.

DE MARSEILLE A SINGAPORE

Des enfants la battent, montés sur des jurogues plus légères que des périssoires et que leur pagaie fait évoluer merveilleusement vite. Leur troupe entoure le navire et piaille, quêtant une pièce blanche des passagers penchés sur la lisse.

— A la mer, capitaine !... A la mer, capitaine!...

La pièce est jetée, enfin. Elle touche les flots à peine que tous les petits bonshommes ont plongé à la fois, et elle ne s’est pas enfoncée d’un mètre ou deux que l’un

Pirogue à balancier.

d’eux 1 a saisie et immédiatement cachée dans sa bouche: un singe ne glisse pas plus prestement une noix dans ses bajoues! Alors, ce sont des batailles sous l’eau et sur l’eau ; ensuite, la bande rejoint ses pirogues, les vide avec la main , fait la chasse aux pagaies éparses, puis recommence ses clameurs. D’aucuns grimpent par les chaînes des ancres jusqu’aux écubiers, se hissent sur le gaillard, et de là sur les embarcations fixées aux pistolets, d’où, pour cinquante centimes, ils se lancent en d’effrayants plongeons L D autres s’amusent à passer sous la quille du steamer. On nous en montrait un, l’an dernier, dont un requin avait coupé la jambe. Sauvé à temps et amputé de la cuisse, le misérable avait repris sou métier, plongeant et nageant comme avant, horrible à voir

1. La pointe du gaillard d’avant est, à charge moyenne, à 6 mètres au-dessus de l’eau.

debout dans son canot, avec son moignon qui faisait cascade. Si ce n’est à Singapore, il n’existe dans aucun autre port des nageurs comparables à ces noirs amphibies. La gracilité de leurs membres n’exclut pas la vigueur ; ils ne sont pas moins infatigables qu'agiles.

Le Melbourne a mis le cap à l’est-sud-est. Il laisse à tribord le cap Ras-Azir ou

Gfuardafui, que n’éclaire encore aucun phare 1 et sur lequel, trompés par les effrayants courants, sans cesse variables, de la mousson du S.-O., en même temps que par la similitude des différents points de relèvement de la côte, tant de navires se sont perdus, pour la jflus grande joie des pillards indigènes. A toute vapeur, le bâtiment file sur, les Maldives. Pendant six jours, l’océan Indien le berce, et ses passagers n’ont plus d’autre distraction que de suivre à la lorgnette le rare passage des navires ou d’accompagner de l’œil sur les flots bleus les bonds des poissons volants.

La tiède mousson de nordè (nord-est) contrarie sa marche puissante, sans la ralentir sensiblement. Le ciel revêt un bleu chaque jour plus profond, la chaleur croît et, la nuit, tandis que des phosphorescences courent le long du bord et se perdent dans le vif-argent du sillage, des étoiles apparaissent, des étoiles nouvelles, inconnues dans notre froid hémiplière. Nous ne sommes pourtant pas encore dans l’hémisphère sud, et notre route suit seulement le 12e parallèle ; mais déjà la Polaire presqu’à l’horizon est invisible et la Croix du Sud se montre.

Un matin, on range Minicoï, une des îles Laquedives, pauvre terre plate, tachée de vert, que domine un phare. Deux jours après, le steamer mouille en rade de Colombo (île de Ceylan), à l’abri d’une superbe jetée. Nous sommes arrivés dans le pays de la végétation et de la lumière.

La Santé a visé la patente, on peut descendre à terre et choisir entre les cent embarcations, canots et steam-boats minuscules qui se pressent sur les flancs du paquebot, autour des coupées. Mais à toutes ces embarcations, les curieux préfèrent la pirogue à balancier, catimaron, afin de goûter d’un mode de navigation d’importation polynésienne, unique au monde. Cette pirogue,

1 . Michel Radia, le brave et intelligent marin français, qui a éclairé la mer Noire après la guerre de Crimée, a bien obtenu du sultan le privilège de bâtir les phares de la mer Rouge et du golfe Persique; mais la jalousie anglaise ne lui a pas encore permis de se mettre au travail.

Cynghalaise.

DE MARSEILLE A SINGAPORE

en effet , est large de vingt centimètres à j)eine et ne se maintient sur l’eau qu’à l'aide de deux perches recourbées la reliant à une grosse pièce de bois arrondie qui flotte parallèlement à l’étroite périssoire, à la distance d’environ deux mètres. A l’arrière de la pirogue, un siège attend le passager, un siège de la largeur de la main , oii l’on se juche tant bien que mal. Les nageurs, des métis de Malabars et de Cynghalais, recroquevillent entre les deux bordages leurs jambes étiques, arment des avirons grossiers pareils aux pelles à enfourner des boulangeries, et lancent la frôle machine, qui se penche. Le passager commence à redouter un naufrage et

Ceylan. — Banians et Bambous.

maudit ses souvenirs de lecture, d’après lesquels il s’est décidé à monter sur ce

vélocipède aquatique, puis se rassure eu constatant l’impossibilité de chavirer et l’adresse de ses guides, dont l’un parfois se penche comme un oiseau sur les supports du balancier. La rapidité de la marche achève enfin de le réconcilier avec ce singulier bateau, et il débarque radieux à l’un des appontements du vieux port.

L'absence de monuments originaux le désillusionne alors. Jusqu’à V Oriental- Hôtel, il ne voit que des constructions européennes, — ou à peu près; — • mais la splendeur saus pareille de la végétation, la beauté des types indigènes le consolent vite de ce que

Colombo ne soit pas une ville historique.

Ceylan. — Jeune fille indigène.

L’île de Ceylan, la Taprobane des Grecs, la Serendib arabe, la Sinhala hindoue, est une dépendance géographique de la grande péninsule, dont la sépare un détroit semé d’îlots, et qui porte, entre Le golfe de Manaar et celui de Palk, le nom de détroit de Pamban. Il sépare la pointe hindoustauique de l’ilot de Rames waran, que des bancs de sable unissent lui-même à Ceylan.

D’origine continentale, la population ceylanaise 1 a gardé sa foi et ses coutumes anciennes. Le bouddhisme fleurit dans la « terre des rubis », séjour d’enchantement, paradis des navigateurs de tous pays, qu’égalent à peine en beautés naturelles les Antilles et les îles malaises. Plusieurs pics, dont le plus haut atteint 2,520 mètres, dominent l’île. Il en est un de sacré, le Samanala, que lesmahométans appellent le pic d’Adam, et les bouddhistes Sripada, c’està-dire « Empreinte du Pied », en l’honneur

du pied de Bouddha, dont ils montrent la trace creusée sur un roc, à la cime. Un grand temple et le séminaire fameux de la Widyodaya-Parivena y attirent les fidèles. C est là que réside le grand-prêtre Sumangala, l’inspirateur de la lheosophical Society , qui a conçu l’ambition de rallier la vieille Europe au bouddhisme, non pas, cela s entend, au bouddhisme vulgaire, gâté par des superstitions locales et mêle de croyances antérieures, que plus de cinq cents millions d’hommes professent entre Ceylan et le Japon, mais à un bouddhisme épuré auquel Comte, Bücliner, Darwin et Shopenhauer nous ont préparés depuis longtemps et que goûte depuis plus de deux mille ans 1 élite des sages dans ce merveilleux berceau de toute civilisation : l’Hindoustan.

1. La population totale est d’un peu plus de 2 millions et demi d’habitants, répartis dans 03,333 kilomètres carrés de superficie.

DE MARSEILLE A SINGAPORE

« Il n’y a pas eu de création; partant, il n’y a pas de créateur; le monde, fait de matière et de force, est éternel ; il n’y a point d’âme immortelle ; les individus sont les incarnations passagères des formes, qui sont dans un perpétuel devenir. »

Tels sont les principes essentiels de la doctrine, faite de matérialisme, d’évolutionnisme et de pessimisme, dont Sumangala est l’apôtre. Il sait l’Europe à point préparée pour goûter ses principes ; il sait combien d’esprits élevés sont déjà bouddhistes sans

Ceylan. — Ficus elaslica.

toujours le savoir; il sait combien, de doutes en doutes, chaque progrès scientifique conduit d’anxieux chercheurs à ce bouddhisme, et il espère.

Le chrétien encore croyant qui, à son passage, ira présenter ses respects à Sumangala, gémira de ses affirmations , mais ne pourra point, en tout cas, condamner la morale que le grand-prêtre parvient à tirer de cette philosophie douloureuse. Elle est « une des plus belles qui aient été enseignées aux hommes. Obéissance aux parents, amour des enfants, dévouement aux amis, indulgence envers les inférieurs, bienveillance envers les animaux, respect des prêtres et des gens instruits ; en trois mots, tolérance, charité et fraternité universelle : telles en sont les principales recommandations. On arrive à les exécuter par l’anéantissement des passions et des désirs considérés comme la cause première de tous nos maux 1 ».

1. Voir le tract du colonel H.-S. Scott, président de la Tkeosophical Society, intitulé : A Buddhist catechism.

Par malheur, il est donné à peu de touristes l’occasion de monter jusqu’à la Widyodava-Parivena. Les paquebots-poste, seuls à dépasser treize nœuds, rachètent l’agrément de leur vitesse par leur peu de séjour aux escales. A Colombo, notamment, ils s’arrêtent juste le nombre d’heures nécessaire à l’embarquement de leur charbon et aux opérations commerciales, puis repartent, et l’excursion de Kandy par chemin de fer reste impossible la plupart du temps, les passagers craignant de revenir trop tard et de ne plus trouver leur steamer sur rade. Il leur faut donc se borner à quelques promenades aux environs. Aussi bien est-ce encore une fête pour les yeux, soit

qu’on admire le paysage, les bambous géants, les cocotiers, les palmiers et toute leur famille aux insolents panaches, soit qu’on s’en tienne à l’étude des passants.

Ce sont surtout des Cynghalais, non de ces malheureux que des barnums exhibent en Europe, dans les jardins d’acclimatation, mais des individus « dressés en liberté », de beaux hommes, des femmes aux lignes élégantes, dont le soleil fait reluire l’épiderme patiné. Le sarong qui les enveloppe, comme une jupe, de la taille à mi-jambe, est multicolore , de tons crus, dont s’accommode aisément le regard, dont même il se récrée vite, nulle teinte ne semblant invraisemblable avec ce jour éclatant, ce sol rouge et cette flore extraordinaire. Ils sont assez maigriots, ces Cynghalais, et Jeune mie de Colombo. leurs cheveux roulés en chignon, à quel-

que sexe qu’ils appartiennent, déroutent au premier abord. Leurs peignes en écaille amènent même de bizarres surprises, quand le mâle, cheminant devant vous, a la silhouette assez jeune, assez serpentine pour qu’on

la puisse croire d’une femme, ou quand, métis ou progressiste à rebours, il n’affuble pas son torse d’un odieux paletot. D'autres, fils de musulmans et d’Indiennes, se rasent le crâne, se coiffent d’une tiare de paille assez coquette, et mettent dans cette capiteuse Asie comme un reflet d’Afrique. Dix autres spécimens de races les croisent, ou bien ce sont des chariots que traînent des bœufs à bosse, petits, à poils soyeux, jolis comme

des chevreuils.

De Savage-Island et Colpitty, faubourgs de la ville européenne, à Pettah ou Black-Town, la ville noire, qui semble issue de la tour de Babel, on peut même rencontrer un éléphant sur le cou duquel un Hindou de bronze appelle, a defaut d’un sculpteur ou d'un peintre, le touriste muni d’un appareil photographique. Mais combien d autres tentations, combien d’autres souvenirs à noter sur l’album, à fixer sur les clichés ! Cent dix mille indigènes tentent crayon et pinceau, du port au Musée. Chemin faisant, on

DE MARSEILLE A SINGAPORE

s’arrête aux boutiques, devant les étalages rutilants où s’empilent les fruits, devant les ciseleurs d’ébène et d’ivoire, devant les innombrables marchands de pierreries, devant les charmeurs de serpents et les prestidigitateurs.

Et plus on va, et plus on se dirige vers la campagne, plus la végétation se fait énergique, éclatante de tons, de dessin, d’harmonie. Manguiers, cocotiers, pamplemousses, papayers, corrossols, banians, jacquiers, mille sottes de ficus s’entremêlent,

et la plus admirable fantaisie d'un décorateur n’aurait pas rêvé leur élégance, leur souplesse de ligues, leurs grâces de couleur. On longe des lacs constellés de lotus, étoilés de fleurs blanches, de fleurs roses ; mais la richesse de ce sol inquiète à la longue, avec l’inconnu de sa force et de sa jeunesse infinies. On s’en revient, enfin, entre des haies aux feuilles laquées, des haies d'ibiscus aux fleurs écarlates, énormes.

Alors, poète ou non, artiste ou bien fermé à l’éloquence des natures primitives, à la fougue d’un beau auquel la faune et la flore, l’air et la lumière travaillent en i’harmonisant, on rêve passagèrement de s’arrêter là pour s’y laisser vivre, et l’on comprend mille légendes dont la poésie pouvait auparavant vous apparaître artificielle, imaginaire.

Lorsqu’enfin on s’arrache à ces joies, à ces rêves, pour rejoindre son navire, une pensée surnage de ces sensations, et c’est pour l’Angleterre conquérante des Indes, pour

son génie colonisateur, nue admiration réelle à laquelle l’iiistoire qu’on relit ou dont on se souvient mêle, des fois, une rancune.

Quatre jours après, on voit se rétrécir le détroit de Malacca, des forêts bleuir

les côtes retrouvées : il est proche, ce Singapore 1, où la race jaune apparaît déjà chez elle, assez mal représentée d’ailleurs; ce Singapore, où nous débarquerons, car notre extrême Orient, à vrai dire, commence là, nous invitant à sa première étude, celle de l’Indo-Chine.

1. Sur les paquebots des Messageries maritimes on paye, de Marseille à Singapore, en lre classe, 1,575 francs, avec la faculté de s’arrêter à n’importe quelle escale et d’y reprendre un des paquebots suivants.

Une hutte à Ceylan.

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