Voir .1/ txxions catholique», 1871Î
L’INDO-CHINE
Song-Gianh, touche le défilé de Dong-Hoï, dont nous avons parlé, et qui forme les Thermopyles du Tonkin. Il est enfin, d’après le commandant Bouinais et le Père Monzouriès, le débouché futur d’un canal indispensable destiné à réunir le bassin du Mékong à la mer, à mettre, en un mot, en relation avec la côte du Tonkin sud toutes les contrées de l’Indo-Chine situées au-dessus du 16° de latitude nord, depuis la Birmanie jusque près du Thibet.
Le Tonkin du sud, ou pour mieux dire l’Annam nord, est, en effet, le point de pénétration obligé pour aller de la mer de Chine jusqu’en Birmanie, et la question semble d'une énorme importance politique et commerciale.
Une porte de Hué.
Le Song-Ca, dans la province de Ngé-An, le Song-Ma dans celle du Than-Hoa, ferment la série. Des canaux les réunissent au delta du Tonkin.
Pour finir avec la géographie physique de l'Annam, constatons que son climat ne vaut pas celui du Tonkin, ni même celui de la Cochinchine. Il a tué (après tant d’officiers et de soldats!) Paul Bert qui y contracta la dysenterie. Mais, comme partout, sur les points où les Européens vivront et, pour vivre, feront les travaux nécessaires à leur installation et respecteront les règles générales d’hygiène en pays chaud, le climat s améliorera, car la seule fièvre des bois, spéciale aux montagnes boisées, est endémique et invincible, tandis que l’on parvient à triompher de l'humidité et de la chaleur.
Hué, la fameuse capitale, se compose d’une ville intérieure, grande forteresse à la A auban (construite par les officiers dont nous avons parlé en racontant l’histoire de la Cochinchine et les services rendus par uos ingénieurs à Gia-Long), et d’une cité extérieure où vivent la majeure partie de la population et un millier de marchands chinois. Le commandant Bouinais fixe à 30,000 seulement le nombre des habitants, qu’on
évaluait autrefois au quintuple. Nous entrons du reste dans des pays où, plus qu’ailleurs, les statistiques sont inexactes ou font défaut, et oii les renseignements sur les chiffres des habitants, voire des distances, se contredisent.
La rivière entoure la place des deux côtés; un canal large de 30 à 40 mètres défend l'approche de deux autres. En somme, Hué n’est qu’une immense citadelle renfermant les palais et pagodes du souverain, ses trésors, ses casernes, ses canons, et qu’encerclent de loin de misérables faubourgs.
Après Hué, nous ne voyons guère à citer que quelques ports dont nous avons énuméré déjà les principaux en longeant, plus haut, les côtes annamites. C’est d’abord Xuan-Day, où n’existe qu’un village et où tout est à faire. Ce port mérite, du reste, par ses qualités, que nos efforts s’y arrêtent. Il est ouvert au commerce européen. Nous avons parlé de Quinhon, ou plutôt de Thi-Naï i, mauvais abri, mais ville forte et très peuplée, où notre concession fut menacée longtemps.
Feï-fo semble une ville appelée à un certain avenir commercial, étant bâtie à proximité d’une mine de charbon et communiquant avec la baie de Tourane par une des trois embouchures de sa rivière. Nous avons également nommé plus haut le port ouvert de Tourane et dit le parti qu'on en pourrait tirer. Malheureusement nous n'avons aucun renseignement sur les autres ports, fermés ceux-là, et sur les autres villes ou agglomérations annamites.
L’Annam est, du reste, relativement peu connu. Nous ignorons même le chiffre total de sa population, qui serait de 5 ou G millions d’âmes suivant les uns, de 3 millions seulement d’après le capitaine Schillemans. C’est peu pour une superficie de 22,000 kilomètres carrés, et les diverses tribus sauvages ne sont vraisemblablement pas comprises dans ce dernier chiffre. MM. Harmand et Neis aussi bien ont seuls, à notre connaissance, étudié un peu ces aborigènes qui diffèrent essentiellement des Annamites, tant par leur aspect et leur taille que par leurs dialectes, dont quelques-uns semblent marquer une racine sanscrite. Les Chinois non plus ne doivent pas figurer dans ce chiffre de 3 millions d’habitants. On peut les estimer à plusieurs milliers.
Quant à la population annamite, elle est ce que nous l’avons vue en Cochinchine ; la race semble moins petite, plus nerveuse peut-être et plus remuante, étant très pauvre. La misère, en effet, demeure la grande plaie de l’Annam, par suite de l’organisation du mandarinat et de l’insuffisance des rizières. Quant à la religion, nous trouvons des cultes sensiblement peu différents de ceux de Cochinchine. Les mandarins et lettrés pratiquent vaguement le culte de Confucius et la foule s’en tient au culte des ancêtres, avec quelques cérémonies en l’honneur des esj^rits tutélaires. Le bouddhisme y paraît être en pleine décadence. Les chrétiens, par contre, passent pour très nombreux, mais appartiennent aux classes pauvres, ce qui fait qu’au lieu de nous être utiles en aidant à notre influence en retour de notre protection, et en fournissant des lettrés comme fonctionnaires à notre nouvelle administration, ils nous procurent force embarras.
Administrativement, le royaume se divise en 12 provinces, qui sont, au sud de la
1. Quinhon est l’ancien nom de cette région et d’une dos capitales, aujourd’hui en ruines, de l’ancien empire Ciarnpa.
L’ INDO-CHINE
capitale : 1° la province de Hué; 2° le Quang-Nam ; 3° le Qaang-Ngoaï ; 4° le Binli- Dinh; 5° le Phu-yen; 6° le Binh-Hoa; 7° le Binli-Thuan. Et, au nord de Hué : 8° les provinces de Quang-Tri; 9° de Qnang-Binli; 10° de Ha-tinh; 11° de Nghé-An; 12° de Thanh-Hoa.
Le traité Harmand donnait à la Cochinchine le Binli-Thuan, qui rattachait ainsi directement notre colonie au Laos, sans passer par le Cambodge. Le conseil colonial de Saigon consentait pour cette annexion aux sacrifices nécessaires ; le gouvernement
Magasin d’étoffes à Hué.
métropolitain ne la refusa pas moins, se mêlant peut-être de ce qui ne le regardait pas, ne lui coûtait rien, et décevant les espérances des habitants du Binli-Thuan qui, dit-on, se réjouissaient déjà d’être délivrés de leurs mandarins. Le même traité Harmand (article 6) rendait les provinces du Thanh-Hoa, de Nghé-An et de Ha-tinh, les plus riches de TAunam, au Tonkin auquel elles appartiennent géographiquement et historiquement, les deux premières lui ayant été prises par le roi Miuh- Mang. Par le traité Patenôtre, moins d’un an après, nous avons commis la faute de les restituer à l'Anuam. On n’a pas tardé à s’en repentir, car elles sont remuantes, et la persécution contre les chrétiens y fleurit avec la piraterie. Naguère, nous avons dû y intervenir, y perdre beaucoup de monde et y dépenser de l’argent sans grand résultat, tandis que, comme le voulait M. Harmand, en y installant au début l’autorité que nous donne notre protectorat du Tonkin, non fictif celui-là, nous évitions ce demi-échec,
comme ces dépenses, et privions l'Annam de ses greniers à riz. Le Thanli-Hoa est le berceau de la famille des Nguyen : le prendre, c’était briser un des ressorts de la résistance de la cour.
D’autre part, enfin, il était tout indiqué de garder le Than-Hoa et le Nghé-An en le considérant comme partie intégrante du Tonkin, puisque les vallées traversant ces provinces semblent ouvrir, d’après les explorations du docteur Néis, des voies de communication directe du golfe du Tonkin à la vallée du Mékong « aboutissant à Luang-Prabang, point central d’une importance politique et commerciale exceptionnelle1 ».
Les douze provinces du royaume d’Annam se subdivisent en phus et ceux-ci en hm/enSj c’est-à-dire, si l’on veut, en départements et arrondissements. Les libertés communales qui y fleurissent forment un singulier contraste avec l’absolutisme du gouvernement central et le despotisme d’une monarchie pure qui tient son mandat pour divin.
Le roi, dont le nom annamite signifie tout aussi bien empereur, est un prince dont la tradition, beaucoup plus que l’ensemble des lois locales, dérivées d’ailleurs des lois chinoises, forme le code. Emmailloté par son ministère des Rites, il vit de et par l’étiquette. Tout manquement à celle-ci peut être puni de mort : les têtes ne coûtent pas plus à couper en Annam que les asperges dans notre sentimental Occident. Le respect des ancêtres, si profond dans toute l’Indo-Chine, entretient, après l’avoir produit, un asservissement immuable aux coutumes, et la force peut seule obtenir de cette cour asiatique la plus petite dérogation à ses pratiques séculaires. Lorsqu’on ne doit pas prononcer le nom du maître par peur de profanation, toutes les servilités sont à l’avenant. Le souverain, dit Fils du Ciel, est donc considéré comme sacré et demeure invisible pour la foule. Lorsqu’il daigne recevoir des ambassadeurs, ceux-ci ne peuvent le voir que de loin, souvent derrière un rideau, et après avoir pénétré dans la salle d’audience par les portes latérales, la porte centrale, comme en Chine, étant réservée à l’autocrate. Il nous en a plus coûté pour arriver à ce que le colonel Guerrier, portant notre investiture au roi Ham-Nghi2, le 17 août 1884, pénétrât au palais par la porte centrale, que pour arracher des cessions de provinces ou le consentement à notre protectorat. Encore le colonel Guerrier fut-il dupé. Il entra par l’entrée du milieu, mais sans sabre et parce qu’il suivait la chaise royale dans laquelle on lui avait fait déposer le discours qu’il allait lire à Sa Majesté ! La cérémonie terminée, le colonel, notre résident et sa suite trouvèrent la porte close et durent passer par les seuils latéraux : le palanquin royal ne les précédant plus, on n’avait pas à leur faire l’honneur du porche réservé au souverain ! Le général de Courcy amena une révolution, le 5 juillet 1885, pour avoir voulu modifier radicalement ce cérémonial suranné, et M. Lemaire, au mois de novembre de la même année, eut besoin de toute sa diplomatie et de toute sa patience pour être reçu comme il devait l’être.
Il ne faut pas rire de cette étiquette, d’abord parce que nous conservons en