‹ L'extrême OrientChapitre 6 sur 132 · A VANT-PROTOS · texte numérisé non relu

A VANT-PROTOS

L’appellation d’Indo-Chine, assez rarement employée autrefois pour désigner la partie sud de l'Asie orientale, 1’ancienne Inde transgangétique, s’est trouvée chez nous vulgarisée parla presse, du jour où la France, se rappelant son glorieux passé maritime, s’établit à l’embouchure du Mékong, et, là, rêva fatalement la fondation d’un nouvel empire colonial.

Le mot d’ailleurs dit bien, par exception, ce qu’il veut dire, et l’usage s’est établi de s’en servir pour réunir sous une commune étiquette les pays compris entre la Chine au nord, l’océan Indien au sud, la mer de Chine à l’est et l'Inde à l'ouest, dans l’immense péninsule que tout appelait à devenir, pour l’expansion européenne et les convoitises civilisées, la rivale de sa voisine hindoustanique.

Mais si l’Indo-Chine, à certains points de vue scientifiques, forme un tout complet, elle reste encore politiquement divisée en plusieurs parties inégales, qu'on peut rattacher à quatre grandes divisions.

En suivant l’ordre géographique, c’est d’abord la Birmanie, royaume enclavé entre la Chine au nord, le Laos et le Tonkin à l'est, l’Inde à l’ouest et s'avançant au sud dans la mer des Indes, où les golfes du Bengale et de Martaban encadrent son delta.

Ensuite, c’est le royaume cle Siam que bornent : au nord, la Chine; à l’est, le Laos et le Cambodge; à l’ouest, les possessions anglaises de Birmanie; au sud, la mer, et qui commande géographiquement la presqu’île malaise.

Puis viennent, entre l’Annam et le Siam, le Cambodge et enfin I’Annam. Celui-ci avec lequel nous comprenons la Cochincliine et le Tonkin, a pour limites : au sud-ouest, le Cambodge ; au sud, la mer; à l’est, la mer de Chine; au nord, la Chine; au nord-ouest, la Birmanie ; à l’est, le Laos.

De ces différentes régions, les plus intéressantes à coup sûr pour le lecteur français sont celles où nos intérêts sont en jeu, soit que nous les ayons conquises, soit que nous les ayons rangées sous notre protectorat, — cette forme à la fois adroite et décente de la conquête au xixe siècle. Ce sont celles-là par conséquent que nous visiterons le plus longuement; aussi bien, l’auteur les a-t-il parcourues à deux reprises et, à défaut de leur importance, le plaisir le tenterait qu’on éprouve à parler des pays où l’on a voyagé ! Et n’est-il pas vrai que d’aucuns se déplacent uniquement pour goûter à leur rentrée cette joie si humaine? On connaît le mot de Dickens :

— Qu’êtes-vous allé chercher en Amérique ? lui demandait-on à son retour.

— Le bonheur d’en revenir ! répondit-il.

Toutefois, s’il ne nous a pas encore été permis de voir le nord de l’Indo-Chine, nous n’eu devons pas moins, pour ne pas manquer à notre titre, en passer en revue, fût-ce en quelques pages, les Etats principaux. Même, il nous faudra insister sur ceux que notre accroissement de territoire fait d’ores et déjà nos voisins, en attendant que le développement de notre influence et la logique des faits les rangent sous notre protectorat. Notre pays devrait, en effet, renoncer aux légitimes espérances qu’a fait naître son retour à la politique coloniale si, maître des bouches du Song-Koï et du Mékong, il laissait les Anglais s’établir à celles du Ménam, ou dans le haut bassin du Mékong.

Mais avant de pénétrer en Birmanie et dans le royaume de Siam, peut-être n’est-il pas inutile de jeter un coup d’œil sur l’ensemble et sur l’histoire de l’Indo-Chine, considérée comme unité géographique.

Lorsqu’on regarde une carte d’Asie, le contraste des deux péninsules indienne et indo-chinoise frappe tout d’abord. Contraste de forme, contraste de superficie. Que si l’on se rappelle ensuite le passé de la première, que si Ton étudie sa richesse actuelle et ce summum de développement bien fait pour justifier à la fois l’orgueil anglo-saxon et les jalousies inquiètes des hommes d’État anglais, on revient avec dédain à cette Indo-Chine dont le passé sans grandeur — la civilisation khmer exceptée — ne nous donne point la sorte d’émotion religieuse qui, devant le vieux berceau de l’Inde, remplit le savant ou l’artiste occidental.

Ce dédain, cependant, ne résiste pas à l'étude de la réalité et à la lecture des statistiques. Si riche, en effet, que soit son antique voisine, l’Indo-Chine, d’un tiers plus petite, beaucoup moins peuplée, apparaît plus riche encore, à quelque point de vue qu’on la considère. Ses 2,175,245 kilomètres carrés nourrissent un peu moins de 35 millions d’habitants 1 : ils en pourraient nourrir sept fois plus, si partout le sol était exploité.

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