Le royaume d’Annam et les Annamites
Nous avons eu des domestiques qui, contraints à la longue d’avouer un méfait longtemps nié, s’écriaient dans leur jargon :
« Ali ! capitaine, bien raison, moi méchant boy, moi mériter cadouitte! »
Et ils tendaient la verge pour se faire fouetter, indifférents dans leur fatalisme à ce rotin qu’ils savaient mérité et qu'ils avaient reçu toute leur vie. Maintenant, tout est bien affaire d’éducation et de latitude : nos domestiques, si résignés devant ce châtiment local, craignaient comme le feu les innocentes gifles avec lesquelles, rivés à nos préjugés, nous le remplacions aux heures d’impatience !
Le mandarin, lui, se met rarement en colère. A ce propos, un bon conseil au voyageur qui veut être considéré en extrême Orient, en Chine comme en ludo-Chine : ne jamais s’emporter. L’Asiatique méprise absolument l’homme assez peu maître de luimême pour traduire extérieurement sa mauvaise humeur. L’Annamite fait même mieux que le mépriser : il le blague, étant l’être le plus gouailleur du monde et en même temps que le plus obséquieux, le plus irrespectueux des esclaves vis-à-vis du maître quand celui-ci tourne le dos. Le roi seul échappe à ses brocards. Il rit de tout le reste, mais il n’est pas au fond peut-être — pour qui veut se rappeler ses origines, l’histoire des dominations qu’il a toujours subies, sa chétive constitution physique et sou habitude des libertés communales — aussi complexe qu’il le paraît.
La petite plaque d'ivoire qu’il porte au cou indique le rang et les fonctions du mandarin, que, de loin, ses porteurs de parasols, de palanquins, de boites à bétel, de pipes, en nombre variant avec les grades, signalent à la foule, dans la rue. Cette escorte est dépenaillée et haillonneuse, hideuse de malpropreté. Le haut lettré qu’elle suit ne soigne guère mieux sa tenue, préoccupé qu’il est uniquement de ses ongles immenses. Veut-il vous faire honneur, il endossera sur ses vêtements crasseux une nouvelle blouse. A l’ordinaire, son costume — à la nature de l’étoffe près, soie au lieu de coton — affecte les tons ocreux ou noirs des costumes du vulgum pecus. Il est en blanc (lisez en blanc sale), si son propriétaire est en deuil; mais, de toutes façons, ce propriétaire ne modifie pas la coupe de ses blouses fendues latéralement et de ses larges pantalons courts, les mêmes qu’en Cochinchine et au Tonkin.
Cependant, il possède une toilette d’apparat que nous n’avons pas vue, les hauts personnages officiels que nous rencontrâmes à nos deux voyages étant toujours en deuil, ce qui s’explique assez, étant donné le nombre de souverains dont ces empoisonneurs se sont offert le luxe ces dernières années ! Aussi en empruntons-nous la description 1 au commandant Brossard de Corbigny, le premier envoyé français qu’ait daigné recevoir le roi d’Anuam (1875).
« Le grand costume du mandarin ne se porte que dans les circonstances solennelles. Pour les quatre premiers des neuf grades de la hiérarchie, c'est une grande robe ;i vastes manches, en soie brodée d’animaux et de dessins fantastiques de toutes couleurs. Dans la robe des civils se trouvent le dragon, la grue, la tortue. Pour le militaire, c’est le tigre qui étale surtout sa figure farouche. Toutes ces étoffes sont faites en Chine. Le bonnet se compose d’une calotte noire contenant, noués en chignon, les che-