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Grâce au courant

2. Sa mémoire ne l’a pas obtenue suffisante, — ni celle, d’ailleurs, de Francis Garnier. Aussi tenonsnous à citer le jugement de M. Arcliibald Colquhoun, écrivain passionné, adversaire haineux de toute entreprise française, dont'le témoignage d’admiration est d’autant plus précieux :

«: En nous dirigeant vers Talan, nous suivîmes pendant trois jours la même route que l’expédition française : celle-ci, après avoir descendu le Song-koï, pendant quarante-huit heures, se trouva arrêtée par les rapides et prit la route de terre pour gagner Lin-ngan.

<(. Il est impossible de fouler ce sol sans songer à ces cinq hommes intrépides qui marchèrent de Saigon jusqu’au Yang-tsé et, durant ce long trajet, eurent à surmonter des difficultés sans nombre. Ni la chaleur, ni les pluies torrentielles qui font du pays de Laos un foyer de fièvres mortelles, ni le règne de la terreur dans le Yun-nam, ni les lenteurs énervantes de la navigation du Mékong ne purent refroidir leur ardeur ni abattre leur courage pendant ce voyage qui dura deux ans.

« Trois des explorateurs payèrent de leur vie cette tentative hardie. Doudart de Lagrée, leur chef, mourut à Toung-tchouen, dans le Yun-nam. On a élevé, à Saigon, un monument à sa mémoire. Je le visitai avant de partir pour Canton, et je pensai vaguement aux souffrances et aux privations que cet homme de cœur avait endurées ; aujourd’hui je comprends ce qu’il a fallu d’énergie physique et de force d’âme pour affronter tant de périls et mener à bonne fin une pareille entreprise. » (Colquhoun : Autour du Tonkin, Chine méridionale, t. II, p. 29, traduction Ch. Simond.)

Obligé de renoncer à une partie de ses projets de voyage, cet ennemi de la France, mais ennemi loyal, continue ainsi :

« Au sommet de la colline qui domine la ville de Ssihnao, je me retournai et jetai un triste regard d’adieu à cette autre rangée de montagnes, au sud, où serpente la route du Mékong. Puis je songeai, non sans un sentiment d’envie, à ces Français, hommes de science et voyageurs intrépides, qui, en 1868, avaient, sous l’habile direction du capitaine Doudart de Lagrée, traversé ces mêmes régions et surmonté tous les obstacles qu’on leur avait suscités. Mon désappointement était d’autant plus grand que je n’étais pas le premier Anglais dont les projets d’exploration étaient venus se buter contre cette muraille de fer : la frontière du Laos.

« Au moment où, après avoir parcouru une partie de la Chine, j’étais arrivé à la frontière sud-ouest de ce vaste empire, à. vingt-cinq étapes seulement de Zimme, terme de mon voyage d'exploration, j’éprouvai un sentiment de profonde admiration pour l’œuvre merveilleuse si heureusement accomplie par l'expédition française. Ces courageux explorateurs avaient traversé lTndo-Chine dans toute sa longueur, depuis Saigon jusqu’au fleuve Yang-tsé. Pendant deux ans, ils avaient supporté toutes les fatigues et les privations du voyage. Rien ne les avait arrêtés, ni la saison des pluies, ni les miasmes pestilentiels du Laos, ni la guerre civile qui désolait le Yun-nam. Leur intrépidité, leur persévérance obstinée et surtout le tact et l’habileté de leur chef méritent les plus grands éloges. Je souhaite que mon échec serve à mettre en relief la grande œuvre qu’ils ont menée à bonne fin et qui n’a jamais été appréciée a sa juste valeur. ); (Ibid., t. Il, p. 77.)

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Or, lorsque ses compagnons descendirent ce fleuve, ramenant avec eux la dépouille de leur chef, ils s’arrêtèrent à Han-kéou, la première grande ville du Yang-tsé ouverte au commerce européen, et là, le 6 juin 1868, rencontrèrent M. Jean Dupuis, un négociant français qui s’y était établi et vendait des armes aux mandarins. La guerre des Taï-pings avait fait prospérer ses affaires , la répression de l’insurrection musulmane dans le Yun-nam lui promettait d’aussi beaux bénéfices; seulement Han-kéou est à 1,100 kilomètres de la mer, et les fusils que le négociant faisait venir d’Europe ou d’Amérique mettaient des deux ou trois mois à remonter le Yang-tsé-kiang. Il s’en plaignait.

Porte nord de la citadelle d’Hanoï.

« Mais pourquoi suivre la vieille voie du fleuve Bleu, lui répondirent Francis Garnier et le docteur Joubert, au lieu d’essayer, pour aller de la mer au Yun-nam, de la route infiniment plus courte du fleuve Rouge?... Nous venons d’en constater la possibilité : c’est le résultat capital de notre voyage. »

Deux ans et quelques mois après, M. Dupuis mettait à profit le conseil et gagnait ce fleuve Rouge où Doudart de Lagrée avait déjà fait flotter nos couleurs. Il gagnait Mang-hao, s’embarquait sur une jonque, s’abandonnait au courant, arrivait, convaincu, au Tonkiu.

Maintenant, nous entrons dans l’histoire du Tonkiu, notre héros n’allant point tarder à nécessiter l’intervention française.

Jusqu’ici, nous avons voulu simplement prouver que l’ouverture, ou plutôt la réouverture du Song-lcoï n’est point l’œuvre de M. Jean Dupuis1. Les Chinois con-

1. Ajoutons que nous ne devons pas davantage à M. Dupuis la conquête du pays, car, n’y eût -il pas nécessité l’intervention française, nous n’y aurions pas moins établi un protectorat, pacifique celui-là. En 1873, une mission était chargée d’explorer le Song-koï, sous le commandement du lieutenant de vaisseau Delaporte, un des lieutenants de Doudart de Lagrée. Le ministère de la marine fournissait le

naissaient ce fleuve en 1320, les Jésuites le remontèrent en partie de 1708 à 1718, le Tère de Mailla en traça la carte inexacte en 1732, le Père Le Pasec le décrivit jusqu’au Yun-nam en 1792 ou 1795; mais on avait oublié tous ces travaux quand l’expédition de Lagrée et Garnier en signala l'importance politique et commerciale en 1868, après avoir exploré le bassin du Mékong et pacifiquement mené à bien sa tâche de progrès scientifique.

Les rapports de Doudart de Lagrée et de Francis Garnier auraient attiré l’atten-

Un coin de la Sapéquerie à Hanoï.

tion de l’amiral de la Graudière sur le Tonkin, si ce gouverneur, à qui la Cochinchine doit l’annexion des provinces de l’Ouest, n’avait déjà songé à notre établissement dans l’ Armani central, sous forme d’uu protectorat. Grâce à celui-ci, nous aurions rayonné jusqu’aux frontières chinoises, sous couleur, au début, de réprimer la piraterie que le gouvernement décadent de Tu-Duc laissait fleurir dans le golfe du Tonkin. Mais la guerre de 1870-71 nous contraignit à l’inaction, et c’est en 1872 seulement que le commandant Senez visita, avec le Bourayne, les bouches du Song-koï. Il tua quelques milliers de pirates, coula leurs jonques et canons, et entra en relations avec M. Jean Dupuis. M. Senez voulait avec raison occuper le Tonkin, pour forcer l’Annam à corn-

matériel et le personnel, la Cochinchine 30,000 francs, le ministère de l’instruction publique 20,000 francs, la Société de géographie G, 000 francs. Les événements arrêtèrent, comme on va le voir, le départ de l’expédition.

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pléter le traité de 1862 et reconnaître officiellement notre prise de possession de la Cocliincliiue occidentale. Si on l’eût écouté, que de sang et d’or nous eussions épargné ! Deux milliers d’hommes, six batteries, quelques canonnières et avisos lui auraient suffi

Francis Garnier.

et la cour de Hué aurait abandonné le Tonkin à notre protectorat, par peur de nous voir soutenir les qtrétentions au trône d’Aunam d’un des descendants, sans doute apocryphes, de la dynastie des Le, qui avaient alors encore des partisans dans le Delta du fleuve. Par malheur, notre défaite par l’Allemagne nous ayant condamnés au recueil-

lement, nous ne comprîmes pas que l’inaction grossirait, aux yeux des Annamites, un désastre que les Anglais, les Allemands et (grâce à ceux-ci) les Chinois leur représentaient comme irréparable.

Quand le commandant Senez vit M. Dupuis, ce dernier allait remonter au Yunnam, et c’est le moment de rendre justice, sinon à ses mérites d’explorateur, du moins à son esprit d’entreprise, à sa persévérance et à son courage. Bien que celui-ci ait plus que de raison célébré ses propres mérites, des commerçants pareils manquent trop à notre pays.

Il revenait alors de France (1872), oh il avait raconté à l’amiral Pothuau, mi-

Porte principale de la citadelle à Hanoï.

nistre de la marine et des colonies, comment, sur le conseil de Garnier, il avait descendu le fleuve Bouge. Le maréchal Mâ, commandant en chef l’armée du Yun-nam, occupée d’v réprimer l’insurrection musulmane, l’avait chargé de lui apporter 7,000 fusils à tir rapide et diverses armes. S’il y réussissait, il aurait double bénéfice, car il retournerait au Tonkin, toujours par le Song-koï, avec 10,000 pieuls d’étain qu’il vendrait à Hong-kong, et un droit de commission sur 12,000 pieuls de cuivre qu’il vendrait pour le compte d’une association de mandarins chinois.

Ces derniers étaient alors tellement enthousiastes de la voie nouvelle, si courte et si peu coûteuse, par comparaison avec celle du Yang-tsé, qu’ils s’étaient fait donner tout de suite des concessions de mines dans le Yun-nam et avaient demandé un ingénieur à M. Dupuis !

Aussi leur mandataire avait-il obtenu les sauf-conduits et passeports nécessaires, tant du vice-roi du Yun-nam que du maréchal Mâ, mais ces papiers pouvaient ne pas suffire auprès des autorités annamites. Le cas échéant , demanda-t-il, la France le protégerait-elle ? — Non, lui fut-il à tort répondu. Il fallait eu effet le protéger,

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parce que le protéger, ce serait acquérir le droit de le guider, tandis que, livré à luimême, il commettrait fatalement des maladresses d’où sortiraient pour nous mille embarras.

En effet, Dupuis, abandonné à ses forces, organisa à Hong-kong (avec des capitaux anglais et allemands) son exjrédition1 comme un homme qui a lu des romans d’aventures et longtemps vécu dans cette Chine, que l’expédition anglo-française laissa livrée à la guerre civile et aux exploits des corps francs. La jonque portant les armes destinées au maréchal Mâ était escortée par deux canonnières et une chaloupe à vapeur armées en guerre et battant pavillon chinois.

Le commandant Senez, sur l’ordre de l’amiral Dupré, gouverneur de la Cochincliine, favorisa les premiers rapports de M. Dupuis avec les autorités annamites ; mais bientôt celles-ci s’opposèrent à ce que ses bateaux montassent à Hanoï. Il aurait alors suffi d’une démonstration vigoureuse à Hué pour que le Song-koï fût librement ouvert au commerce.

Ou ne la fit point. L’expédition partit cependant et parvint à Hanoï le 22 décembre 1872. Elle y resta jusqu’au 18 janvier 1873.

A cette date, son chef, neuf Européens et quarante Chinois réussirent, après mille difficultés 2, à filer à Mang-hao avec les armes, et, de ce point, par terre, sur Yun-namsen, où le maréchal Mâ prit livraison de ses fusils et canons dont il n’avait plus besoin,

1. L’expédition comptait, M. Dupuis compris, 27 Européens en tout, et une centaine de Chinois ou Malais.

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