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La conquête du Tonlcin, par Jules Gros

l’insurrection musulmane étant réprimée. La colonie chinoise d’Hanoï était fort satisfaite, notons-le, de l’ouverture pratique du fleuve au commerce et avait aidé contre les mandarins annamites M. Jean Dupuis. Celui-ci reçut du maréchal les métaux promis, refusa, dit-il, pour le défendre à son retour, l’armée (?) qu’il lui offrait, mais accepta une escorte de 150 hommes de sa garde, tous choisis et armés de chassepots.

La faute commise portait ses fruits : un Français introduisait au Tonkin les Chinois que la France plus tard aurait tant de peine à en chasser !

Le négociant rentrait à Hanoï le 30 avril 1873. Les difficultés recommencèrent, continuèrent plutôt. Ni lui ni les siens n’étaient diplomates ; ils avaient au contraire la main lourde. Or leur principal adversaire était Nguyen-tri-phuong, notre ennemi

Le delta du Tonkin. Pont sur un arroyo.

acharné, l’ancien défenseur des ligues de Ki-lma. L’expédition compromise, obligée de lutter contre les incendiaires, de repousser les attaques par elle provoquées, les jonques de sel 1 qu’elle envoyait à Mang-hao arrêtées, envoya M. Millot prévenir l’amiral Dupré qui, conformément aux instructions ministérielles, venait d’inviter M. Dupuis à quitter le Tonkin, puisqu’il avait accouqdi sa mission, porté ses armes et reçu son payement en métaux.

La cour de Hué avait en effet demandé à Saigon qu’on la délivrât de ce Français qui, d’après les traités, disait-elle avec assez de raison, devait commercer, transiter, mais non résider au Tonkin.

M. Dupuis qui, de fait, ne pouvait plus ni monter ni descendre le fleuve, n’ayant plus de charbon, et ne vonlait pas abandonner les jonques de sel, riposta en augmentant contre le gouvernement de Hué ses demandes d’indemnités qui dépassèrent le chiffre de 200,000 taëls, soit plus de 1,500,000 francs!

Pendant ce temps, son associé, M. Millot, mettait le gouverneur de la Cochincliine

1. Le sel forme le grand trafic, en temps de paix, du haut fleuve.

L’INDO-CHINE

au courant, et l’amiral Dupré, convaincu de la fausseté des rapports qu’il avait reçus de Hué, alla au plus pressé : il empêcha, en garantissant l’emprunt contracté par M. Millot à une banque anglaise, l’intervention, en cas de non-remboursement, des Anglais au Tonkm. Ensuite il lit recommander à M. Dupuis d’être calme, de ne plus jouer au conquérant, de ne pas s’allier aux partisans des Lê et de ne pas accepter les secours des Chinois.

D’autre part, M. Dupré appelait près de lui, à Saigon, Francis Garnier dont les conseils et F expérience spéciale pouvaient l’aider à sauver nos intérêts au Tonkin sans manquera l’esprit des instructions du ministère. Puis il écrivait aux vice-rois du Quangsi et du Quang-ton pour se féliciter avec eux de l’ouverture d'une nouvelle voie com-

Chaîne de hauteurs entre le Tkan-hoa et Ninh-Biuh.

merciale avec le Yun-nam, et au vice-roi de cette dernière province pour le remercier de l’appui donné à Dupuis et l'inviter poliment à ne plus envoyer de soldats au Tonkin, où la France s’entendrait avec son amie et voisine la cour de Hué, afin de rétrler la querelle de Dupuis et des mandarins annamites, et assurerait ainsi la liberté du commerce,— engagement que nous ne devions pas tenir, mais que les Asiatiques n'oublieraient pas.

Francis Garnier1 était chargé d’organiser cette «entente».

1. Francis Garnier naquit à Saint-Étienne (Loire), le 23 juillet 1839, et fut tué, près d’Hanoï, le 21 décembre 1873, à trente-quatre ans et cinq mois. Il fit ses études au lycée de Montpellier, entra à l’École navale en 1855, partit comme aspirant pour faire la guerre de Chine et fut nommé enseigne à vingt ans pour avoir, durant la traversée et de nuit, le navire étant en marche, sauvé à la nage un officier de cavalerie, M. de Neverlée, tombé à la mer. Il prit part aux deux campagnes de Chine et de Cochinchine, devint le brillant administrateur de Cholen et, de bonne heure, demanda l’exploration du Mékong. Aussi le donna-t-on, comme second, à Doudart de Lagrée dans cette mission glorieuse que nous avons racontée. En 1870, il défend un des secteurs de Paris et, en 1872, mène à bien un grand voyage sur le Yang-tsé-kiang d’où il revient, rêvant de nous installer aux portes du Yun-nam et de réserver le fleuve Rouge à notre commerce, lorsqu’il est appelé par le vice-amiral Dupré.

Ce n’était pas une mince besogne, ni même nne besogne commode.

L’amiral Dnpré, abusé par la duplicité des mandarins annamites et voulant observer les stipulations du traité de 1862, avait en effet, avons-nous vu, invité le commerçant français à quitter le Tonkin ; puis, et peu après, mis au courant de sa situation, l’avait simplement prié d’attendre qu’on pût intervenir. Sans aucun doute, la cour allait demander que M. Dupuis se soumît à la première de ces deux invitations et sa diplomatie se servirait contre nous de notre volte-face.

A ce moment, le duc de Broglie était au pouvoir et recommandait qu’on ne s’engageât point sur le fleuve Bouge. Francis Garnier restait d’ailleurs lui-même ennemi d'une expédition armée1. Sa grande crainte, que des documents postérieurement publiés justifient, était que les Anglais ou les Allemands s’installassent aux bords du Songkoï, et il rêvait d’un protectorat pacifique, dont le fruit eût été l’établissement par nous, à F embouchure du fleuve, d’un filet douanier par où aurait passé tout le commerce qu’avec le maintien de la paix et la sécurité garantie du voyage, allait attirer la voie nouvelle.

L’Annam, demandant officiellement notre intervention et le ministère admettant en principe ces projets de protectorat, Garnier put partir, le 11 octobre 18732, avec trente soldats , deux canonnières et un aviso. Il avait pour instructions générales : « de s'établir solidement sur le point qu'il choisirait comme le plus convenable pour remplir sa mission; de faire choix d'un port pouvant au besoin plus tard servir de base d’opérations; d’ouvrir une enquête sur les faits reprochés à M. Dupuis par le gouvernement annamite, et sur les réclamations formulées par le premier; d’user de toute son influence pour obtenir de lui qu'il se retirât du Tonkin avec les aventuriers qu’il y avait attirés; en cas de refus, de s’entendre avec les autorités annamites pour l’y contraindre; enfin, de faire traîner son expédition en longueur jusqu’à ce qu’il fût rappelé avec son petit corps expéditionnaire, c’est-à-dire jusqu’au moment où l’on aurait contraint les ambassadeurs annamites, alors à Saigon, à signer un traité avantageux sous l’empire de la crainte. » En réalité, il avait carte blanche, a-t-il déclaré, et ne put donc dépasser ses instructions qu’il avait lui-même écrites.

Le jeune officier s’arrêta d’abord à Tourane, où il obtint de la cour de Hué l’envoi d’un plénipotentiaire qui réglerait avec lui le litige Dupuis; mais, en arrivant à Hanoï, il trouva Nguyen-tri-phuong, notre haineux adversaire, et fut on ne peut plus mal reçu par les autorités locales. On voulait manifestement qu’il chassât M. Dupuis et partît aussitôt après.

Garnier cependant, tout en désapprouvant son compatriote d’avoir traité le Tonkin en pays conquis par son installation en vainqueur dans la ville d’Hanoï, et son refus de

1. Il détourna l’amiral Dupré d’opérer l’intervention militaire qu’il rêvait, et ce fut Garnier qu’on accusa plus tard d’imprudence. Voir, à ce sujet, ses lettres que cite M. Gautier dans les Français au Tonkin (Challamel, éditeur), p. 130, 131 et suivantes. Tout le volume est à lire, du reste, pour qui veut savoir combien Garnier voyait juste dans le présent et l’avenir.

2. Les Chinois de Saigon lui remirent des lettres de crédit sur Hanoï, tant ils étaient enthousiastes de l’ouverture du fleuve Rouge au commerce !

L’INDO-CHINE

payer les droits douaniers sur le sel1, entendait bien ne pas uniquement servir contre M. Dupuis d’instrument d’intimidation aux mains des mandarins, mais bien retirer en même temps pour son pays tous les avantages possibles de sa mission. Aussi ouvrit-il officiellement le Song-koï au commerce français, espagnol '2 et chinois, en même temps qu’il commençait une enquête contradictoire sur les agissements de notre compatriote.

Peu après, les ambassadeurs de Hué ne cessant pas de l’humilier et leurs menéesrendant la situation intolérable, notre représentant se vit contraint ou de repartir ou de procéder à un coup de force.

Le 20 novembre 1873, avec quelques marins et soldats, — ceux-ci servaient de garde à notre négociateur qui s’était installé au camp des Lettrés, dans Hanoï, — il s’empara de la citadelle sans perdre un homme et s’y établit.

Aussitôt, il prit le gouvernement de la province, et ce chef d’une armée de 180 hommes lança à tout un peuple la proclamation suivante :

« L’envoyé du noble pays de France, le grand mandarin Garnier, fait savoir à tous les habitants que, venu au Tonkin par ordre de l’amiral pour ouvrir une voie au commerce, il n’avait nullement l'intention de s’emparer du pays ; mais que les mandarins d’Hanoï ayant tendu des embûches, il n’a pu tolérer leur conduite et a dû s’emparer de ces mandarins perfides. Mais que le peuple reste en paix à s’occuper de ses travaux, il n’a rien à craindre pour ses coutumes ni pour ses biens; il sera traité comme frère; que ses chefs, grands et petits, observent envers lui la justice, et la tranquillité régnera dans le pays. Dans le cas où il y aurait des gens pervers pour troubler l’ordre, ils seraient châtiés sévèrement. Maintenant que les gens capables de gouverner le peuple viennent nous offrir leurs services. Nous laisserons en place tous les mandarins qui feront leur soumission. Pour ceux qui se retirent , nous les remplaceronspar des hommes prudents et sachant prendre les intérêts du peuple; puis nous recommanderons au roi et aux mandarins de traiter le peuple comme un père traite ses

Un pirate.

1. M. Jean Dupuis considérait ces droits non payés comme un acompte reçu sur les sommes qu’il réclamait à l’Annam à titre d’indemnité !

2. Les Espagnols nous avaient aidés à prendre la Cochincliine. Ils possèdent, du reste, au Tonkin. des missions qui ne nous voyaient pas d’un bon œil.

enfants. Nous récompenserons dignement ceux qui nous auront rendu quelque service. Tous les mandarins que nous aurons nommés seront maintenus en place et ne seront inquiétés en aucune façon. »

Trop mous pour s’être révoltés jusque-là contre leurs mandarins, les Annamites émerveillés vinrent bientôt à nous, et les plus timides nous accueillirent avec une vive sympathie. Garnier, très habilement, respectait leurs sentiments pour l’empereur Tu- Duc, tout en exploitant leur haiue contre les mandarins; il utilisait enfin, dans ses rapports avec ces pauvres gens, ce qu’il avait appris en Cochinchine, et gagnait le pays tout en le conquérant et en réorganisant son administration.

Cette conquête, quatorze ans après, nous semble de la légende. Un enseigne de vaisseau, M. Hautefeuille, prit avec six hommes la ville de Ninh-Binh ! Un autre, Balny d’Avricourt, et un sous-lieutenant, M. de Trentinian, emportaient successivement Hung-yen, Phu-ly et Haï-dzuong. Puis, Garnier s’empara de Nam-Dinh. Le docteur Harmand servait comme un soldat avec ces braves. Le 1 1 décembre, tout le Delta du Tonlun était à nous, et le jeune chef y créa des milices en même temps qu'il y nommait des mandarins soumis à son autorité.

Par malheur, la cour de Hué, sentant ses troupes impuissantes contre notre poignée d’hommes que l’appui moral et, çà et là, effectif du pays faisait si forte, avait appelé à son aide les Pavillons noirs 1, et ceux-ci descendaient sur Hanoï, quand Tu-Duc, pour ne point perdre le Tonkin, se décida, ainsi que l’avait prévu Garnier, à reconnaître notre protectorat et l’ouverture du fleuve Rouge.

Le 20 décembre, de nouveaux ambassadeurs arrivaient à Hanoï portant la bonne nouvelle à notre soldat-diplomate, qui tout de suite commença à rédiger le traité de paix. Tandis qu’il en discutait les préliminaires, un de ses avant-postes sous Hanoï fut attaqué. Francis Garnier s’y porta, avec sa bravoure habituelle; mais les Pavillons noirs, bien armés et courageux, ne sont point des Annamites. Vingt fois supérieurs en nombre, ils ne reculèrent point : Francis Garnier, l’enseigne Balny d’Avricourt et plusieurs de leurs hommes furent tués. Les survivants de cette poignée de héros durent battre en retraite. Quatre jours après, le 25 décembre, arrivaient les renforts qu'attendait Garnier: 102 hommes d’infanterie de marine.

L’histoire est faite de petites causes. Un navire marchant plus vite, un ordre signé à Saïgon sans retard : Garnier était sauvé, la paix signée et le Tonkin se trouvait sous notre protectorat, sans que ce magnifique résultat nous eût coûté un seul homme !

La mort de Garnier, cependant, ne portait pas à notre cause un coup irréparable, si l’on avait simplement soutenu comme diplomate l'officier le plus ancien qui le remplaça les premiers jours et continua bravement à négocier : M. Bain de la Coquerie,

1. Les Hékis ou Pavillons noirs sont des rebelles chinois fixés au Tonkin depuis 1864, après la répression de l’insurrection dans le Quang-si. Scindés longtemps en deux camps (tous deux, Pavillons noirs et Pavillons jaunes, vivant des droits qu’ils imposaient aux jonques et embarcations naviguant sur le fleuve Rouge), ils étaient 3,000 au début, mais se sont grossis de tous les pirates sans emploi et de soldats chinois libérés. Jadis l’Annam lutta vainement contre eux et dut faire appel à la Chine, qui mit alors des garnisons dans le Tonkin oriental.

L’INDO-CHINE

et si l’on avait envoyé dès alors quelques troupes et un chef militaire, un soldat de profession sachant son métier, contre les Pavillons noirs. Les négociants chinois, en effet, tout comme les Annamites, continuaient à être pour nous, et l’on vit les Célestes de M. Dupuis monter la garde avec les nôtres dans des postes que menaçait le chef des Hékis,le fameux Liu-Vinh-Phuoc, le futur allié de la Chine.

« Notre but unique, disait M. Bain aux envoyés de Hué, en dissimulant ses iu-

Ninii-binh. — Rocher intérieur de la citadelle.

quiétudes quant au sort des siens et au voisinage des Pavillons noirs, est de conclure un traité de commerce. Telle a été toujours l’intention de M. Garnier. Si les affaires se sont embrouillées, si nous nous sommes emparés des citadelles, il faut en chercher la cause dans le mauvais vouloir des mandarins. Mais quelles négociations pouvons-nous entamer, si, en même temps, nous devons repousser les attaques de l’armée impériale annamite de Son-tay et de ses alliés les Pavillons noirs ? Certes, la colère de l'amiral sera grande, lorsqu’il apprendra la mort de son envoyé au Toukin; et si, en outre, on lui dit que les hostilités n’ont pas cessé, il en pourra résulter pour le royaume d'Annam les plus fâcheuses complications. »

Les mandarins comprirent et envoyèrent un des leurs au prince annamite Hoang-

Ké-Vien pour traiter d’un armistice et obtenir qu’on nous rendît les dépouilles mortelles des victimes du 21 décembre que l’ennemi avait décapitées. Ce prince, qui avait appelé les Pavillons noirs, répondit en exigeant notre départ d’Hanoï, et Liu-Vinh- Plmoc tenta de surprendre notre petite garnison à la faveur d’un incendie allumé par ses espions; mais les soldats arrivés quatre jours après la mort de Garnier portèrent le petit corps expéditionnaire à 400 hommes, les marins des canonnières compris. Après avoir craint une catastrophe, on put tenir.

Conformément aux ordres de Francis Garnier, qui lui avait confié la direction des affaires politiques, avant de l'envoyer à Saigon chercher ces quelques renforts, M. Esmez remplaça M. Bain comme négociateur et reprit les pourparlers avec les mandarins. Cet intelligent entêtement à traiter doit être remarqué; il prouve combien à ce moment encore nous avions la partie belle, grâce à la neutralité des autorités chinoises de la frontière, à la sympathie du peuple annamite comme à celle des commerçants cantonnais; il prouve que nos officiers jugeaient facile avec autant d’atouts d’en finir avec les Pavillons noirs, si seulement on les débarrassait des intrigues de la cour de Hué.

Du reste, le succès récompensa les efforts de M. Esmez et du lieutenant Moty, l’inspecteur des Affaires indigènes de Cochinchine qui le secondait, car les mandarins acceptèrent une convention confirmant l’ouverture du fleuve Bouge au commerce français, espagnol et chinois et stipulant enfin la restitution des dépouilles des cinq Français tués le 21 décembre, le retrait des troupes annamites derrière une limite convenue, le maintien des fonctionnaires indigènes nommés par nous, ainsi que la continuation de l’occupation des citadelles par nos troupes, jusqu’à ce que fut ratifié le traité définitif.

Cette convention pouvait nous suffire, puisque nous pouvions toujours obtenir mieux par la suite en agissant sur Hué, puisque le cabinet de Versailles ne voulait pas d’une occupation militaire du Tonkin et puisque enfin l’occasion de venger Garnier ne devait pas tarder à se présenter, la même convention nous imposant de secourir les provinces ravagées par les rebelles ou les pirates et’ d’assurer pour toujours la paisible navigation sur le fleuve.

Par malheur, au moment où les ambassadeurs annamites, et sur leur demande, deux évêques de nos missions tonkinoises allaient signer ce traité, M. Esmez reçut de M. Philastre l’ordre de surseoir.

M. Philastre, ancien officier de marine, depuis longtemps inspecteur des Affaires indigènes de Cochinchine, arrivait au Tonkin, accompagnant Nguyen-Van-Truong et portant des instructions à Garnier. Pour M. Philastre, Francis Garnier était un aventurier (sic) plus encore que M. Jean Dupuis, car ce fonctionnaire, à force de se livrer à des travaux, que l’on dit d’ailleurs remarquables, sur l’Annam et la civilisation annamite, s’était asiatisé au point d’avoir adopté le genre de vie et jusqu’à la nourriture des indigènes. Or on n’adopte pas les mœurs de l’extrême Orient sans prendre un peu de ses idées. M. Philastre, plus royaliste que le roi, plaignait les mandarins et épousait leur querelle contre nous.

Il avait été envoyé à Hué seulement, pour accompagner l’ambassadeur de la cour,

L’INDO-CHINE

le fameux Nguyen. Celui-ci bataillait toujours à Saigon sur la reconnaissance officielle de notre installation dans les trois provinces de la Cochinchine, à propos de la révision du traité de 1862, et réclamait l’expulsion de Dupuis, quand il apprit la prise d’Hanoi, d’où son brusque retour à Hué. Là il déclara ne pouvoir traiter la question du Tonkin qu’au Tonkin. M. Philastre l’embarqua sur le D’Estrées et le suivit.

En arrivant, Nguyen, fin renard asiatique, qui tablait sur les faiblesses annamites de son ami français, informa les négociateurs, ses compatriotes, alors sur le point de

La citadelle de Nam-Dinh.

signer la convention Esmez, qu’il leur était substitué

M. Philastre, en même temps, revendiquait auprès du capitaine du Decrcs, M. Testard, « commandant des forces navales françaises dans le golfe du Tonkin », le droit de remplacer Garnier au point de vue diplomatique, puisqu’il avait reçu pour celui-ci les instructions du gouverneur de la Cochinchine, et possédait enfin l’habitude de la langue et des mœurs annamites.

M. Testard ne protesta point. Quant à M. Esmez, il ne pouvait résister, d’autant que la mort de Garnier désorientait un peu tout le monde, en remettant, sans plus personne pour les couvrir, les compagnons du jeune héros sous la coupe d’un ministère ennemi absolu de notre intervention an Tonkin. Le gouverneur de la Cochinchine enfin, consterné par ses instructions, semblait lui-même abandonner le petit corps expéditionnaire et la politique si sage et prévoyante du pauvre Garnier.

M. Philastre se trouva donc maître de la situation. Il apposa alors sa signature au bas des conventions des 5 janvier et 6 février 1874 (nous en donnons le texte

en note)1, qui détruisaient l’œuvre de Garnier et nous forçaient à évacuer le Tonkin eu abandonnant nos partisans aux vengeances des mandarins et nos intérêts commerciaux à leur fourberie. Du moins, y eut-il quelques révoltes. M. Esmez se cabra, dit-on, devant le reproche d'avoir préparé une convention « irrespectueuse » pour la cour annamite, et nos officiers, avant d’amener le pavillon français dans les places qu’ils avaient prises, imitèrent l’enseigne Hautefeuille en détruisant les armes et munitions par eux conquises.

]. Convention du 5 janvier 1874.

Le grand mandarin, etc., d'une part.;

Et M. Philastre, etc., d'autre part;

Après s’être communiqué leurs pouvoirs et les avoir trouvés en règle, sont convenus de ce qui suit :

Art. I. — Tout malentendu cessant..., les troupes françaises qui occupent accidentellement la citadelle de la province de Ninh-Binh et la citadelle de Nam-Dinh évacueront ces places qui seront remises aux autorités annamites; savoir : celle de Ninh-Binh, dans la journée du 8, et celle de Nam-Dinli, dans la journée du 10 janvier prochain, dans l'état où elles se trouvent actuellement et avec tout le matériel et le numéraire, etc.

Art. II. — De son côté, le gouvernement annamite s’engage : 1° à n’introduire dans chacune de ces citadelles que les troupes indispensables à la police; 2° à ne faire aucune concentration de troupes dans l’étendue de ces provinces ; à laisser les communications et routes fluviales ou terrestres libres de tout obstacle pour les troupes et navires que le gouvernement français entretient provisoirement au Tonlcin; 3° à proclamer dès le jour de la remise de ces places une amnistie pleine et entière pour tous les sujets de S. 21. l’Empereur d'Annam qui auraient pu, à quel titre que ce soit, être employés par l'autorité militaire française; à les protéger contre toute réaction vexatoire, etc.

Un mois après, M. Philastre, muni cette fois des pouvoirs de l’amiral -gouverneur que lui avait apportés la Sarthe avec 250 hommes de renforts (!) dont il ne se servit pas, signait la

Convention du 6 février 1874.

Les soldats français évacueront la citadelle d’Hanoi..., et se retireront au Cua-Cam, dans le fort de Ilai-phong ... Les Français s’établissent à Haï-phong afin de protéger le royaume annamite contre ceux qui voudraient pénétrer dans l'intérieur clu pays contrairement aux lois du royaume et pour forcer les navires d’un certain Dupuis à demeurer au port jusqu’à la conclusion du traité, au cas qu’il y ait une stipulation autorisant les Européens à venir faire le commerce au Tonkin.

Le jour où les soldats français évacueront la citadelle, elle sera livrée avec tous les effets et munitions qui s’y trouveront actuellement... » (L’évacuation devait se faire au plus tard dix jours après qu’uii local à Haïphong aurait été disposé par les mandarins pour recevoir la garnison française).

Le 1 7 janvier, le noble souverain du royaume d'Annam a publié un édit accordant grâce à tous ceux qui ont pris le parti de la France. C’est pourquoi les mandarins ne devront pas les poursuivre, mais les protéger contre ceux qui voudraient leur nuire... »

Personne ne violera la sépulture des Français et des volontaires annamites... encore enterrés dans l’intérieur de la citadelle d’Hanoi.

Le gouvernement annamite concédera un terrain sur le bord du fleuve pour construire une habitation au Résident français et aux solda ts de son escorte; ce terrain sera près du lieu où, après la conclusion du traité, on permettra aux commerçants français de s’établir...

Le nommé Dupuis, ainsi que les Français et les Chinois qui l’accompagnent, quitteront la ville d'Hanoi avant les troupes françaises et se rendront à Ilai-phong conduits par un officier français; ils attendront là que le fleuve soit ouvert au commerce... Si Dupuis veut quitter le Tonkin et se rendre en Yun-nam en remontant le fleuve par Hung-Hoa, il priera le résident de demander pour lui l’autorisation aux mandarins d’Hanoi... Une fois en Yun-nam, Dupuis ne reviendra plus au Tonkin avant l’ouverture du fleuve au com merce. Si, au lieu d’aller en Yun-nam, il se fixait en quelque endroit appartenant au royaume annamite sans en avoir l’autorisation, les Français s’engagent à aller Ven chasser, et si c’est nécessaire, ils requerront le gouvernement annamite qui enverra des soldats de son côté.

L’INDO-CHINE

Malheureusement, les protestations indignées de ces braves gens ne pouvaient diminuer le déplorable effet de la soumission de M. Philastre devant les mandarins. Elles ne pouvaient non plus pallier leurs cruelles conséquences ni pour les pauvres gens qui nous avaient accueillis en sauveurs et avaient cru en notre parole, ni pour nous-mêmes, qui seuls exécuterons les engagements pris, puis, bernés et forcés de réintervenir, devrons nous heurter dorénavant à la méfiance causée par ce premier abandon, tandis que Hué, édifié sur nos volte-faces, résistera davantage par espoir de capitulations nouvelles.

Entrés en vainqueurs et en libérateurs, nous semblions partir en vaincus et commettions une véritable défection vis-à-vis des Tonkinois. En mettant enfin M. Dupuis à la porte du Tonkin, nous laissions l’ouverture commerciale du fleuve Rouge abandonnée au bon vouloir de la cour. A quoi donc avait servi le sang répandu? A quoi bon la science dépensée par le martyr du 21 décembre?-

Nous ne gardions même pas un gage pour forcer Tu-Duc et les mandarins à tenir parole en 11e massacrant point sur nos talons les chrétiens et tous ceux qui s’étaient ralliés à nous. Nous réduisions nos conquêtes et nos prétentions à la Nam-Dinh. — Entrée de la Résidence,

propriété d'un baraquement à Haï-

phong et au droit d’avoir un résident à Hanoï ! Encore M. Philastre n'eût-il pas exigé ces deux misérables conditions s'il 11'y avait pas été invité par le vice-amiral Dupré. Il laissait afficher sans protester la proclamation suivante sur les murs d’Hanoï :

Il a été envoyé un nommé Garnier au Tonkin pour les (///aires du commerce ; mais, ne comprenant rien aux affaires, il a mis le désordre dans le pays en s emparant de quatre citadelles , capitales de province ; c’est pourquoi V envoyé Nguyen et Philastre sont venus pour rétablir Tordre compromis...

Les conventions s’exécutèrent. Nos soldats abandonnèrent Hanoï le 12 février. Mais déjà les persécutions avaient commencé contre nos partisans.

Tandis que M. Rheiuart, un officier d’infanterie de marine devenu, comme M. Phi-

lastre, administrateur des Affaires indigènes en Cocliincliine, s’installait comme résident à Hanoï, et, abreuvé d’outrages *, se demandait si sa minuscule garde ne serait pas massacrée avec lui, le vice-amiral Dupré, à la veille de rentrer en France et de passer le gouvernement de la Cocliincliine à son successeur intérimaire, l’amiral Krantz. signait avec Nguyen-Van-Truong le traité définitif du 15 mars 1874, qui remplaçait celui du 5 juin 1862 et modifiait un peu les conventions Philastre. Ce traité eût été acceptable « si nous n’avions pas perdu ce qui donne la vie aux actes diplomatiques : le prestige1 2». Notre protectorat s’y dissimulait trop dans deux articles. Aux ternies du premier, le Président de la République française reconnaissait la souveraineté du roi d’Annam et son entière indépendance vis-à-vis de toute puissance étrangère, quelle

Vue prise à Nam-Dinh.

qu’elle fût, et s’engageait à lui donner, sur sa demande, et gratuitement, l’appui nécessaire pour maintenir dans ses États l’ordre et la tranquillité, pour le défendre contre toute attaque et pour détruire la piraterie qui désolait une partie des côtes du royaume.

L'autre article était plus vague encore : « Art. 3. — En reconnaissance de cette protection, S. M. le Roi de l’Aunam s’engage à conformer sa politique extérieure à celle de la France et à ne rien changer aux relations diplomatiques actuelles. »

La cour de Hué se décidait enfin à nous donner la platonique satisfaction de reconnaître notre pleine et entière souveraineté sur les six provinces de Cocliincliine, cédées par le traité du 5 juin 1862, ou annexées par l’amiral de la Grandière en 1867, et promettait, sans que rien d’ailleurs garantît sa parole, de ne plus persécuter les chrétiens. De même, elle s’engageait à nous ouvrir les ports de Quin-hon, en Annam, de Haïphong et d’Hauoï, au Tonkiu, de nous laisser circuler de la mer au Yun-nam par le fleuve Rouge, à la condition toutefois de ne pas trafiquer sur ses rives. Nous obtenions, en outre, le droit d’établir dans les ports ouverts non un résident, mais un consul que protégerait une garnison ne devant pas dépasser 100 hommes, qui jugerait les contes-

1. Le successeur de Nguyen allait lui rendre visite avec canons chargés, mèche allumée!

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