Les Français au Tonlcin, par II. Gautier
L’INDO-CHINE
tâtions entre Français et étrangers et interviendrait dans celles des Français et des Annamites.
Voilà tout ce que nous accordait l’An nam. Il n’était même pas introduit une réserve au sujet de la demande d'indemnité de M. Dupuis dont, après les événements de décembre 1873, nous devions pourtant défendre la cause, eût-il été coupable.
Or Garnier l’avait dit et écrit, ce négociant n’avait été qu’imprudent et brutal, et s’il s’était montré au-dessous de son rôle, c’est qu’on l’avait contraint à assumer ce rôle sans guide ni appui. D’autre part, en le soutenant sur le tard et en le laissant soutenir par Francis Garnier, l’amiral Dupré avait donné trop de poids aux réclamations de M. Dupuis pour qu’il ne fût pas maladroit et injuste de ne pas saisir l’occasion de l'indemniser sans bourse délier. On aurait pu et dû, puisque nous faisions d’énormes cadeaux à l’Annam, exiger qu’en retour il rendît à notre compatriote tout ce que la cour et M. Philastre lui avaient fait perdre, le second en l’expulsant, en désarmant ses navires et en séquestrant son expédition et son personnel. (Ce séquestre dura vingt mois.) On s’en garda bien. Et cependant, Dieu sait si nous nous montrions généreux vis-à-vis de nos éternels ennemis les mandarins ! Qu’on lise plutôt les articles 4, G et 7 :
« Art. 4. — S. Exc. le Président de la République française s’engage à faire à S. M. le roi d’Annam don gratuit :
« 1° De cinq bâtiments à vapeur 1 d’une force réunie de cinq cents chevaux, en parfait état, ainsi que leurs chaudières et machines, armés et équipés conformément aux prescriptions du règlement d’armement.
« 2° De cent canons de sept à seize centimètres de diamètre, approvisionnés à deux cents coups par pièce.
« 3° De mille fusils à tabatière et de cinq cent mille cartouches.
« Ces batiments et armes seront rendus en Cochinchine et livrés dans le délai maximum d’un an à partir de la date de l’échange des ratifications.
« S. Exc. le Président de la République française promet, en outre, de mettre à la
1. Parmi ces navires se trouva le Scorpion, cette glorieuse relique de l’expédition Garnier, le Scorpion avec lequel nous avions pris Nam-Dinh ! Pour voir ce que les Annamites firent de ces bâtiments, il faut lire le Royaume d’Annam, de M. Dutreuil de Plans, qui commanda le Scorpion pour le compte de Hué jusqu à ce que les mandarins eussent volé les agrès pour les vendre ( sic ! ) et détraqué la machine.
Nam-Dixh. — Porte du quartier chinois.
L’EXTliÊME ORIENT.
disposition du Roi : 1° des instructeurs militaires et marins en nombre suffisant pour reconstituer son armée et sa flotte ; 2° des ingénieurs et des chefs d’ateliers capables de diriger les travaux qu’il plaira à Sa Majesté de faire entreprendre ; des hommes experts en matière de finances pour organiser le service des impôts et des douanes dans le royaume ; des professeurs pour fonder un collège à Hué. Il promet, en outre, de fournir au roi les bâtiments de guerre, les armes et les munitions que Sa Majesté jugera nécessaires à son service.
« La rémunération équitable des services ainsi rendus sera fixée d’un commun accord entre les hautes parties contractantes.
« Art. 6. — Il est fait remise au roi, par la France, de tout ce qui lui reste dû de l’ancienne indemnité de guerre1.
« Art. 7. — Sa Majesté s’engage formellement à rembourser, par l’entremise du gouvernement français, le restant de l’indemnité due à l’Espagne, s’élevant à un million de dollars (à 0,72 de taël le dollar), et à affecter à ce remboursement la moitié du revenu net des douanes des ports ouverts au commerce européen et américain, quel qu’en soit d’ailleurs le produit. Le montant en sera versé chaque année au Trésor public de Saigon, chargé d’en faire la remise au gouvernement espagnol, d’en tirer reçu et de transmettre ce reçu au gouvernement annamite. »
Nous avions l’air d’être vaincus et de payer une indemnité de guerre à l’Annam ! « Ainsi, nous lui donnions les apparences du triomphe. Devant les peuples orientaux, Tu-Duc allait se parer de nos dépouillés2.»
Il était bon de rappeler ces détails et ces faits pour expliquer les futures résistances de la cour de Hué et ses prétentions orgueilleuses.
L’Assemblée nationale adopta, le 4 août 1874, le traité du 15 mars. Les ratifications furent échangées à Hué, le 13 avril 1875 3, en même temps que celles du traité de commerce que l’amiral Krantz, successeur intérimaire, avait signé le 31 août 1874.
Ce dernier traité vint « fixer les droits de douane (5 pour 100 de la valeur des marchandises, mais 10 pour 100 pour le sel et pour la sortie des grains); établir demidroits pour les marchandises dont la destination ou la provenance serait Saigon; décider que les droits ne seraient payés qu’une fois, à l’entrée ou à la sortie, et non plus à tout passage d’une province à l’autre ; puis — clause importante — adjoindre au personnel annamite des douanes un personnel européen sous les ordres d’un chef de service français; autoriser la France à faire stationner dans les trois ports ouverts un bâtiment de guerre; enfin convenir que tout bâtiment de notre marine croisant pour la protection du commerce devrait être reçu en ami dans tous les ports de l’Annam, excepté dans le plus voisin de Hué, celui de Thuan-an, où l’autorisation d’entrer devrait être demandée au préalable.
« Dans la ville d’Hanoï, pour le logement du consul et de sa garde, devaient nous être concédés gratuitement des terrains de deux hectares et demi. Autour de cette Concession française pourraient se grouper les magasins et habitations que les Euro-