‹ L'extrême OrientChapitre 67 sur 132 · A. Gervais, op. cit · texte numérisé non relu

A. Gervais, op. cit

M. Millot gardait M. de Négrier avec sa brigade qui, d’après sou plan, après avoir franchi la rivière Noire et longé la rive droite du fleuve Ilouge, attaquerait, quand il lui plairait, la place de front. Pendant ce temps, la brigade Brière tournerait par les montagnes couvrant la place au nord et à l’ouest et la prendrait à revers. Ce qui fut fait. Seulement, le commandant en chef oublia de donner des guides au général Brière qui, lancé en pays inconnu, dans les montagnes où son artillerie ne pouvait passer, arriva à Hong-Hoa après une marche forcée de douze heures et après que, las

Bac-Ninh. — Un bastion de la citadelle après la prise.

d’attendre depuis vingt-quatre heures, M. Millot se fut décidé à y laisser entrer le premier, comme à Bac-Ninh, M. de Négrier. O11 avait de loin bombardé platoniquement la ville abandonnée dont la garnison s’éloigna tranquillement sous nos yeux par le pont que nous pouvions couper. Les Pavillons noirs étaient à 20 kilomètres de là; mais, on ne sait pourquoi, ils ne prêtèrent pas le moindre concours aux réguliers Célestes (12 avril).

Nous avons donné sur les opérations de Bac-Ninh et de Hong-Hoa plus de détails qu’elles ne comportent au point de vue militaire, étant donné notre cadre, parce qu’elles précédèrent la conclusion de la paix et y aidèrent un peu, et parce qu’enfin elles jettent une vive lumière sur les causes qui firent rompre cette paix au lendemain de sa signature.

Après Hong-Hoa, nous prîmes Tuyen-Quan : le Delta tout entier était à nous. Nos

troupes et notre administration s’y installèrent et s’y fortifièrent, puis on tenta de le pacifier et d’y réprimer l'incessante piraterie de rivière. Les Pavillons noirs demeuraient sur le haut Song-Koï, et la rivière Claire, barrant la route du Yun-nam : commercialement, la conquête du Tonlvin ne nous servait à rien.

Cependant, il aurait fallu que nous nous estimions heureux si la paix avait été durable.

Nous en sommes resté avec la Chine au rappel de M. Bourée. Ce diplomate fai-

Son-tay. — Un abri d’une pièce chinoise à Phusa.

sait d’impossibles concessions à Pékin et partageait avec la Chine notre protectorat sur le Tonlcin, démentant ainsi nos ministres qui, à Paris, refusaient même d’écouter les réclamations de l’ambassadeur chinois, le marquis de Tseng. Son remplaçant provisoire, M. Tricon, notre ex-chargé d'affaires au Japon, vit Li-Hung-Tchang à Shanghaï, où celui-ci, grâce à sa réputation depuis la guerre des Taïpings et aux intrigues de son ennemi le vice-roi Tso-Sung-Tang, chef du parti conservateur ou vieux chinois hostile aux Européens, avait été nommé commissaire impérial extraordinaire et chargé des opérations contre nous, au Tonlcin. Seulement, Li-Hung-Tchang, qui n’est pas seulement le chef du parti progressiste et le plus intelligent des hommes d’Etat chinois, mais un des plus forts diplomates du monde, ne tenait pas à garder ce poste de combat, par peur d’abord d’y perdre au premier échec sa réputation et sa situation prépondérante en Chine; ensuite parce que, très clairvoyant, il savait bien la France nullement ennemie de la Chine et nullement dangereuse pour (die, tandis qu’au contraire

L’INDO-CHINE

la Russie devenait menaçante au nord. Aussi, en juin 1883, après quelques entretiens avec M. Tricon, durant lesquels il chercha vainement à faire naître un incident lui permettant de se retirer, il déclara vouloir en référer à son gouvernement et regagna Tientsin afin de reprendre sa situation de vice-roi du Petchili, de surintendant des ports du Nord et d’achever à ce poste l’œuvre admirable de réorganisation militaire qu’il avait commencée pour préserver le nord de l’empire et la dynastie d’une invasion russe. Son ambition et son patriotisme mis ainsi d’accord, et joyeux d'avoir déjoué la revanche du viceroi Tso qui était désireux de l’éloigner de Pékin, ainsi qu'il l’en avait éloigné lui -même en 1877 (affaires de Kouldja), Li reprit les négociations avec M. Tricon quand celui-ci arriva à Tientsin avec le Volta etq le commandant Ernest Fournier1 pour rouvrir en réalité les négociations relatives au Tonkin et en apparence pour traiter des dommages causés à notre concession de Shamyn par une émeute de la populace de Canton.

Li-Hung-Tchang avait poussé au début à la ré-

sistance a la Fiance, parce Le commandant Ernest Fournier,

que notre installation au

Tonkin et la prise des mines de charbon de Hongaï contrariaient les intérêts et les visées de la China merchants navigation Company , société financière dans

1. « Le commandant Ernest Fournier, né à Toulouse le 23 mai 1842, fit toutes ses études au lycée de cette ville. Il entra à l’École navale en 1859. A sa sortie, il demanda immédiatement à partir pour la Cochinchine où il prit part aux dernières opérations de guerre et à la répression des insurrections qui éclatèrent après le traité de paix de 18(32. Revenu en France après une campagne de trois ans en Cochinclune, il demanda à repartir tout de suite en Chine sur la Guerrière. Dans cette nouvelle campagne de tiois ans, il fit son premier voyage à Pékin et prit une part active à l’expédition de Corée de 1866, où il commandait la section d’artillerie de notre petit Corps de débarquement de 400 hommes, qui remonta si hardiment jusqu’à la capitale même, seul, au milieu de mille difficultés. De retour en France, il se livra

laquelle il avait force capitaux. L’agent cle cette Compagnie à Hué, sorte de mandataire officieux de Li, n’avait cessé de pousser l’Annam à la révolte et à aider à ses armements. C’est dans sa maison même, où il trouva d’édifiants documents, que M. Harmand signa le traité de 1883. Mais le vice-roi était trop patriote pour risquer longtemps de jeter son pays à la guerre, à la guerre véritable, pour sauvegarder ses dividendes, et le commandant Fournier, qui accompagnait notre ambassadeur soi-disant comme attaché militaire et en réalité comme conseiller, put télégraphier à Paris qu’une victoire décisive au Tonkin dicterait la paix à Tien-tsin. Le commandant conseillait l’envoi de 10,000 hommes à Hanoï et considérait la situation comme très grave, si l’on n’avisait pas vite. Or son opinion était celle d’un homme connaissant les hommes et les choses de Chine mieux que personne. Il était, en effet, l’ami de Li-Hung-Tchang depuis son séjour de deux hivers à Tien-Tsin, avec le Lynx , au moment du conflit russo-chinois, et le vice-roi avait si bien su apprécier son rare mérite, qu’il lui avait offert le titre de grand amiral, le commandement de ses flottes et des appointements princiers. M. Fournier, alors simple capitaine de frégate, avait refusé; le vice-roi l’en estima davantage : il se connaît en hommes. Aussi commença-t-il à ouvrir les yeux et crut-il que nous étions décidés à agir, lorsque le commandant, n’ayant pu obtenir du charbon pour son navire le Volt a , à Kelung (Formose), menaça de bombarder les forts et la ville et ne cessa ses préparatifs de combat que lorsque les mandarins lui eurent

à des travaux sur les compas, dans une voie nouvelle où il recueillit d’importants résultats. En 1870, le commandant Fournier prit part au siège de Paris comme officier d’ordonnance du vice-amiral baron La Roncière Le Nourry et comme commandant une compagnie de marche de fusiliers' marins. Il fut décoré après les combats de Villiers et de Champigny, et fut mis à l’ordre du jour de l’armée pour avoir pris d’assaut le parc du Bourget, à la tête de sa compagnie, dans le sanglant combat du 21 décembre, où son bataillon eut, en quelques heures, 10 officiers tués sur 15 et 254 hommes tués ou blessés sur 500 hommes. Ce vaillant officier servit ensuite dans l’escadre d’évolutions de la Méditerranée, à deux reprises, comme officier d’ordonnance du commandant en chef, d’abord l’amiral Touchard, ensuite l’amiral Jauréguiberry, se livrant à des travaux intéressants sur les compas, les torpilles, etc. En 1878, il repartait pour la Chine, y conduisant une canonnière d’un nouveau type, le Lynx, dont il fit ressortir les qualités nautiques dans deux longues traversées d’aller et de retour et dans une navigation très active, en dépit des prévisions pessimistes qui l’avaient accompagné à son départ de Cherbourg.

« .... Revenu en France et attaché au cabinet de M. l’amiral Jauréguiberry, alors ministre de la marine, le commandant Fournier avait suivi avec attention les agissements du marquis de Tseng et il avait demandé à retourner dans l’extrême Orient, où il pensait prendre une grande part aux opérations militaires et tirer parti des connaissances spéciales acquises dans ses fréquents voyages dans le -Céleste Empire. Arrivé au Tonkin peu de temps avant la mort du commandant Rivière, il accomplit diverses missions d’exploration sur les côtes, dans lesquelles il découvrit l’importante rade de Tien-Yen qui jouera certainement dans l’avenir un rôle considérable et où il pénétra le premier avec un navire européen.

a De retour en France, le commandant Fournier s’occupa de publier ses travaux ; il vient de faire construire un instrument très original donnant une solution inattendue de la question de correction des compas sur les navires. En même temps, M. Paye, notre savant astronome, présentait en son nom à l’Académie des sciences les bases d’une théorie dynamique des cyclones, de laquelle le commandant Fournier a déduit la loi des variations des pressions barométriques sur les tempêtes et son utilisation, à la mer, pour déterminer la marche relative des navires, sur la base des ouragans. » (Bouinais et Paulus.)

En attendant d’entrer à l’Académie des sciences, M. Fournier commande aujourd’hui le Duquesne dans la division du Pacifique. Nommé capitaine de vaisseau, après la signature du traité de Tien-tsin, il est un des futurs amiraux sur qui notre marine compte le plus.

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conduit eux-mêmes les chalands de charbon et soumis à sou approbation les affiches dans lesquelles ils s’excusaient, en invitant les habitants au respect des Français.

Justement, à quelques jours de là, un autre de ses amis, l’Allemand M. Détring, fonctionnaire des Douanes chinoises depuis vingt-cinq ans, revenait d’Europe où, durant son congé, il avait servi d’agent officieux au vice-roi, lui écrivant mille renseignements sur les politiques des cabinets occidentaux et l’avertissant que si nous engagions sérieusement la lutte, la Chine serait battue. Li-Hung-Tchang répondait que, cette lutte, nous

Son-tay. — Un coin des défenses chinoises après la prise de Thusa.

ne rengagerions pas. L’attitude du Volt a et de son chef le détrompa, et M. Détring, à son passage à Canton, vit le commandant Fournier et en reçut, pour le vice-roi, une lettre particulière, dans laquelle l’intelligent marin exposait les conditions auxquelles, d’après son opinion personnelle, la France consentirait à la paix1 (avril 1884).

1. La guerre n’était et ne fut jamais officiellement déclarée; pour les Célestes, nous demeurâmes des « rebelles » et nous eûmes de la guerre tous les inconvénients sans en tirer les avantages.

M. Fournier déclarait penser que son gouvernement se contenterait du rappel dit marquis de Tseng, devenu impossible, et de l’abandon formellement absolu des droits de suzeraineté que le Céleste Empire prétendait avoir sur le Tonkin. Il ajoutait que nous exigerions une indemnité de guerre, bien que jugeant cette exigence improbable et peut-être peu justifiée, afin de préparer à nos diplomates, par son abandon, un moyen d’obtenir d’autres avantages plus pratiques.

A l’arrivée de M. Détring à Tien-tsin, Li-Hung-Tcliang, l’ayant entendu et ayant lu son message, demanda à son gouvernement à traiter avec le commandant à qui M. Jules Ferry avait donné l’autorisation de négocier officieusement. Trois jours après, le 1er mai, il informait l’amiral Lespès et M. Fournier que le marquis de Tseng était rappelé. Le 7 mai, le capitaine du Volt a était envoyé par l'amiral à Tien-tsin et présentait un projet de traité. Très habilement, il écartait de son partenaire les influences étrangères qui poussaient la Chine à la lutte, en arguant de nos embarras à Madagascar ou des affaires d’Égypte, lesquelles devaient , en nous détournant de l’extrême Orient, nous rendre coulants ; puis, pour jouer du spectre russe, il montrait à Li la

Corée déjà prise. En trois jours, le traité de Tien-tsin fut adopté1. Depuis ce jour, et malgré tous les incidents qui suivirent, la Chine ne contesta plus notre souveraineté sur le Tonkin en arguant de sa suzeraineté prétendue ; — n’eût-il obtenu que ce résultat, le commandant Fournier aurait bien mérité de la patrie.

Le 7 mai, il transmit à l’amiral le texte accepté en principe par le vice-roi et demanda au gouvernement d’envoyer celui-ci le signer à Tien-tsin; mais l’amiral, perdant du temps et ne pouvant d’ailleurs être à Tien-tsin avant dix jours, le commandant, qui voyait le parti de la guerre reprendre à Pékin le dessus et les diplomates étrangers recommencer campagne contre nous, demanda télégraphiquement à Paris et en obtint pleins pouvoirs provisoires. Puis, pressant Li- Hung-Tcliang, il l’informa qu’il lui remettrait sons deux jours un ultimatum ; le 11 mai 1884, les deux plénipotentiaires signaient la convention2.

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