Au Tonlcin, par Paul Bonnetaiu (Charpentier, éditeur
à la nuit qui triomphe enfin, les brasiers répondent par un éclat rouge, joyeusement tordu, d'une crépitation vivante et claire, sons une aigrette d’étincelles poudroyées.
Cependant, elle est menaçante, la paix descendue avec la nuit. L’ombre palpite à l’anhélation de vies qu’on ne voit plus. Il y a vingt foyers pour cinq mille hommes tassés dans quelques mètres de terrain, et le mystère de cette force, invisible et qu’on sent, rend l'ombre formidable.
Plus loin, hors du camp, dans le large, la sensation persiste, captivante en sa nouveauté. L’horizon demeure un souvenir, la distance une inconnue non mesurable. Un crêpe sans fin se déroule que trouent seules les premières lucioles zigzaguant très bas.
Elle ne dort pas, cette' terre; elle est morte, ivre de chaleur mouillée, anéantie, couvant sa fécondité molle. Mais, telle quelle, sous son repos de bête lasse de maternité, elle reste effrayante. Son obscurité n’a point le silence auguste de nos campagnes, bleuâtre assoupissement réparateur des labeurs durs. Elle n’a pas non plus la troublante pâmoison des terres tropicales dont, rêveur, le tiède sommeil rumine et exhale voluptueusement, sous les étoiles, le souvenir de caresses ensoleillées. C’est un écrasement énorme qui continue celui du jour, mais s’horrifie en des ténèbres. A présent, devant les feux élargis, des silhouettes fantastiques se promènent. Des turcos passent et repassent, avec des gestes que l’éloignement fait étranges. Et des rumeurs montent : chocs de bidons, hennissement de -chevaux, qui vive? brefs des sentinelles, ou, parfois dans les intervalles, un levier de fusil qu’on arme, et qui sonne avec un bruit sec.
Pour bien embrasser le camp, j’ai du grimper sur une éminence, maigre mamelle de cette plate étendue. Nous sommes sur l’emplacement d’une ancienne citadelle de la dynastie des rois Lê, et notre bivouac s’étend sur des tombes. Tantôt, aux derniers rayons du jour, j’ai vu là-bas, derrière ce tertre, un débris de pagode ou de mausolée royal. Quatre éléj:)hants de pierre en relèvent les angles, surnageant seuls entre les dalles moussues, au milieu de l’envahissement sacrilège des rizières. Agenouillés, monstrueux, impassibles, les géants de marbre se contemplent de leur œil morne. Des siècles ont coulé sans amollir leur rigide paupière ; mais, aujourd’hui, leur regard est vrai, miroir terne du passé, que semble avoir seule éteint l’immuable indifférence des choses mortes.
Plus même un écho’! Pas même la majesté des ruines, ce prétexte à touristes et à déclamations! Un terrain bossué que ne respectent ni le riz, ni les arachides, quatre statues polies dont la chique de bétel d’un passant abruti a, d’un jet de salive, ensanglanté les flancs : voilà ce qu’il reste d’une ville, d’une civilisation disparues.
Et maintenant, voyage, artiste ou rêveur. Sois réaliste, lamartinien, romantique ; broie du Schopenhauer, ou emmaillonne des rimes riches, soudures de mots sur des postiches idéals, tu verras partout la vie pareille et le monde également petit! Des 1 tords de l’Amazone à ceux du Mékong, où que te conduise ta fantaisie, tu les retrouveras, races et dynasties proscrites ou disparues, sympathiquement habillées d’art, ou abandonnées au navrement des infortunes inconnues, à la réalité des deuils qu’on n’efface jamais. Fleurs de lis ou fleurs d’ibiscus, cocardes ou parasols, tout se copie. Hommes et révolutions tournent par tous les ciels un même cercle banal.
L’INDO-CHINE
Et pour que rien 11e manque à cette leçon, des lectures anciennes reviennent, tandis qu’à la lune timide, enfin parue, les statues surgissent de l’ombre et reluisent. Ces Le, ccs Stuarts asiatiques, n’ont plus un descendant. Le dernier de leur race est mort, il y a cent ans, lamentable gratte-papier d’un ministère chinois, à Pékin. Pas un des dauphins simulés de cette dynastie légendaire, que les révolutions font sortir brusquement d’un village, ne pourrait lire sur ces socles le nom de ses prétendus aïeux! Faux Louis XVII d’Indo-Chine, Tichborne tonkinois, fantoche dont jouent les partis politi-
La grande rue de Bac-Nink.
(Vue prise sitôt après l’entrée de nos soldats.)
({lies, ils n’ont pas le « dernier fidèle » des ambitieux sachant s’imposer, ils n’ont pas davantage cette consolation et cet appui suprêmes : le prêtre. Ce sont nos religieux à nous, nos missionnaires, qui, par habitude, rêvent leur restauration !
Cependant, là-bas, à l’entrée de ce Bac-Niuh sur lequel nous marchons, nous Barbares, le vieil éléphant à anneaux d’or attend toujours son cavalier !...
En campagne ! Nous sommes en campagne. Enthousiasme de soldat mal rfésuniformé, curiosités d’écrivain et de philosophe, tout se heurte encore. Nous sommes partis ce matiu.
Cela a commencé par le passage du fleuve Rouge, d'Hanoi à la rive gauche ; opération compliquée, savante même, où j'ai vu seulement la couleur et le pittoresque prendre leur revanche sur le ciel gris, l’eau bourbeuse, le paysage monotone.
Un bataillon ou deux avaient été transbordés hier. En arrivant à la Concession, à pointe d’aube, nous avons découvert, de loin, leurs faisceaux qui trouaient la brume, puis, les vapeurs montant, des groupes de soldats qui se formaient autour des marmites de café, dans un éparpillement heureux. Et le passage a commencé sur des jonques que des petits vapeurs remorquaient par trois.
Pour dire vrai, rien de grandiose dans ce spectacle, niais un joli tableau d’arrangement simple, bien venu. Croquis hâtif d’un peintre militaire, première étude aux deux crayons d'une composition à jeter plus tard sur la toile, esquisse rapide, avec des hachures contrariées sur les bords et une incertitude des perspectives, mais avec, çà et là, comme si l’artiste s’abandonnait à la tentation de fixer un coin plus spécial, poses ou choses tirant l’œil, des morceaux achevés : marines, groupes de soldats ou de chevaux, dessins finis dans le croquis... Ce serait même resté, pour l’œil, un épisode de
Hanoï. — Rue de la Soie.
grandes manœuvres, sans l'instinctive sensation de la présence de l’ennemi, là-bas, dans les derniers plans fuyants, sans les éclaireurs qu’on apercevait plus loin encore, dressés sur leurs chevaux, la carabine sur la cuisse et fouillant l’horizon.
A cet endroit, le fleuve fait un coude.
Du côté d’Hanoï, ses eaux boueuses, que jaunit encore le jour croissant, battent les berges qui le surplombent, terres ocreuses s’élevant par tranches imbriquées, écaillées par les grandes eaux, et dont les lamelles s’effritent par endroits sous le frottement des amarres des jonques. Au-dessus, entre des taches vertes, clairsemées, les toits de la Concession française, rouges aussi, avec leurs tuiles neuves, et ceux de la ville, tuiles ou chaumes brunis, surgissent et s’échelonnent irrégulièrement jusqu’à la Douane, gros cube blanc massif qu’égaye le frissonnement d’un drapeau. Du milieu de l’eau, l’on croit
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à une falaisp, à un village perché au-dessus, saus que rien de nouveau, de beau ou de simplement curieux différencie ce coin du Tonkin des banalités connues.
C’est à la sépia qu’il faudrait peindre cette terre. Plus tard, pour se la remémorer,
Une métisse d’Hanoï.
si l’on ne note rien, on regardera la plus commune des banlieues européennes avec un lorgnon aux verres fumés, ou teintés d’orangé — contre le soleil, — et le pays, examiné et coloré de la sorte, fera, quel qu'il soit, l’évocation suffisamment exacte. Trois notes seulement pour le ciel, le sol et l’eau ; et de ces trois notes, toutes neutres,
le rouge ocreux l'emporte, avec la décourageante obsession des choses ternes, inconscientes de leur laideur.
Heureusement, les soldats animent ce cadre. Aussi bien, l’on a la ressource de localiser ses impressions et de fixer cette seule fourmilière de troupiers qui pointillé l’ensemble.
Le passage s’acliève. Au coin le plus aigu du coude, l’eau se rétrécit, coulant plus vite.
Il va là, sur la rive gauche, une sorte de plage qui monte vers les bambous et les rizières, une large bande de sable et de vase séchée — rouge encore. Sur ce fond, le débarquement plaque nettement ses mille détails. Des chevaux, agacés du séjour dans les jonques, se cabrent et hennissent ; des compagnies se forment, s’ébranlent, semblables à de monstrueux insectes, qu’auréolise un scintillement de baïonnettes, que supporte le va-et-vient gigotteur de mille pattes — pieds agiles guêtrés de blanc. Chaque corps s’arrête devant fies poteaux 'numérotés qui indiquent sa place. Tout le long de la rive, des officiers d’état-major courent sans cesse, pour ralentir ou activer les mouvements, et papillotent dans une galopante promenade. Leurs casques ont des turbans rouges, bleus ou rayés, suivant l’état-major auquel ils appartiennent ; dans la claire lumière qui se décide à éclater enfin, la robe de leurs chevaux se métallisé.
Notre tour vient d’aller les rejoindre. On s’embarque. Un dernier regard à Hanoï, aux amis d’hier qui, du haut des berges, nous saluent, aux congaï en chapeaux immenses qui, de leurs dents laquées, sourient aux soldats barbares; un inconscient regret, très humainement bête, aux habitudes jeunes, déjà fortes, que le voyageur a contractées dans sa garnison passagère, et qui s’en vont, se dégradant à chaque battement de l’hélice, — puis, fin coupe le fleuve en biais, et l'on n’a plus que le souci de veiller sur son cheval. Observations et rêves seront souvent rétrospectifs avec le soin de la vie matérielle qui désormais mangera les heures.
Pourtant, comme on cherche, en accostant, l’idée à laquelle plus tard le souvenir se raccrochera pour reconstituer ce départ, cette veille du premier combat, l’œil tombe sur le vapeur remorqueur, bateau chinois loué par l’Etat. A côté des jonques annamites, sales, antédiluviennes, aux voiles nattées, le minuscule steamer s’allonge plus effilé, plus étroit, plus propre, semblable à un yacht. Son capitaine, un Célestial vêtu de blanc, va et vient, le cigare à la bouche, derrière l’homme de barre non moins blanc et correct. Entre leurs épaules, leurs longues queues pendent comme des serpents morts. Le pont a l’air d’un parquet de maison hollandaise.
Les cuivres reluisent, la machine est miroitante. Toutes les minutes, un timbre argentin, très clair, résonne, — signaux du capitaine au mécanicien invisible. A l’arrière, deux matelots, Cantonnais trapus, jaunes à peine, ne daignent point nous regarder. Tandis que l’un d’eux lave de la salade à grande eau dans une porcelaine bleu tendre, son compagnon, le torse nu et cambré, les muscles du cou saillants, la tête en arrière, se brosse les dents, longtemps, longtemps, avec des soins infinis, et ses yeux bridés, sans un clignotement, fixent le grand ciel.
Enfin nous partons.
On marche sur les digues, à la file indienne, rarement deux par deux, pendant
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des heures, avec cle courtes haltes pour permettre aux canons qui s’embourbent de reprendre leur place, leur chemin une fois frayé.
La colonne s’allonge et s’étend indéfiniment. Serpentine, elle évoque on ne sait quelles comparaisons classiquement démodées, avec ses allures de monstre qui rampe dans le vert et reflète la lumière sur ses changeantes écailles. Des armes s’allument, en aigrettes de flammes sur les fusils, en réguliers éclairs sur les fourreaux de sabre. Les vareuses noires de l’infanterie de marine, les chemises de laine des marins se veloutent. Les turcos sont habillés de ciel avec des passementeries de soleil; l’état-major flambe;
Salon cle M. Bonnal, résident de France à Hanoï.
l’artillerie a l’air d’une plate-bande de géraniums qui marcheraient. Mais c’est à l'avantgarde que la matinée prodigue ses plus intenses incendies. Comme un troupeau de paons faisant la roue, la petite troupe s’échelonne : tirailleurs tonkinois aux bleus nuancés, au harnachement jaune, aux salacos vernissés et fulgurants que couronne une cocarde tricolore, et tirailleurs annamites vêtus d’un noir lustré, mais dont le haut chignon supporte, noué par une écharpe cerise, flottante par derrière, un petit salaco, tout plat, assiette de bambou, qu’on dirait d'écaille blonde et dont le centre s’irradie en une étoile cuivrée, aveuglante.
La colonne tourne et retourne sur elle-même, sans cesse et sans fin, au gré des digues étroites, simples sentiers un peu surélevés, murs de boue sèche qui délimitent les champs.
A droite et à gauche, le paysage reste le même, conservant sa plate monotonie, son immensité sans grandeur. Des plaines de riz succèdent à des plaines de riz, et deux
teintes de vert à deux teintes toujours semblables. La plus foncée a la couleur de nos jeunes blés : riz non repiqué, aux tiges pressées, dont les vagues, quand passe une brise, ont un fugitif reflet d’argent, qui court, oscille à perte de vue, et meurt à peine alors que le premier plan réimmobilisé reprend sous la chaleur lourde ses tons primitifs.
La seconde est une teinte de transition, émeraude mouillée, claire et tendre, celle des graminées repiquées sur des sillons en interminables files, dont l’espacement rapetisse les épis. L'une et l’autre se touchent par damiers, et leurs couleurs tranchent mieux les vastes rectangles, que les rigoles ou les rubans de boue les séparant, indistinguables à deux cents mètres. Leur échiquier, à droite et à gauche de la digue, s’étale ainsi, durant des lieues, jusqu’à ce que l’éternel tapis vert se confonde avec le ciel.
Et de cette étendue monotone, monochrome, une lassitude monte qui plane sur le pays entier. Mais ce n’est point l’œuvre morale d’une sensation ressassée jusqu’à l’ensommeillement, l’effet instinctif d'un spectacle cruellement immuable. Cette sensation demeure identique chez tous, chez ceux-là même qui ne savent ou ne veulent pas voir. C’est une impression physique, scientifiquement mesurable, dont un hygromètre dirait la force eu chiffres exacts.
Elles baignent dans de l’eau, ces rizières, et l’eau se retrouve partout autour de nous : flaques ou mares le long des digues, croupissements boueux sous les tiges vertes, stagnations cristallines entre les jeunes épis. Sans relâche, de tous ses pores, cette terre sue, et l’admirable et industrieuse agriculture annamite, qu’aucun patient labeur ue décourage, active encore cette transpiration féconde. Un irrigage continu charrie l’engrais et la vie ; il n’est pas jusqu’à cette boue enlisaute dont l'homme ne surveille la production.
Cependant, sous le soleil qui arde et pompe, toute cette humidité fermente et s'évapore, incessamment renouvelée par la condensation brumeuse des matins et la fréquence des pluies. Un travail si continu sourd dans ce sol détrempé, que la terre reste victorieuse en sa lutte avec le soleil. L’astre demeure en vain plus longtemps à l'horizon, exagérant ses cuisantes morsures à les rendre mortelles à l’homme ; la rizière où vies animales et végétales grouillent de conserve, où les racines sont noires de sangsues, n’est pas desséchée. Ses vapeurs montent inépuisables à l’aspiration furieuse du ciel.
De là, cette lourdeur lasse qui nous tombe aux épaules et nous courbe anéantis ; de là, la fatigue des poumons haletant comme dans une étuve ; de là, l’éreintement prompt des soldats d’Afrique ou des marins habitués aux chaleurs sèches et qui s’épongent le front, surpris de voyager à travers un Hammam.
Il faut marcher pourtant, marcher encore, sur la digue étroite où souvent l’on glisse sur la digue coupée de courtes ravines qu’on doit combler pour l’artillerie. Les troupiers n’ont pas une plainte. Ils vont ainsi pendant des heures, avec des haltes plus fatigantes que les marches. Dans ces moments d’arrêt, tandis que les unités retardées « serrent >> sur le gros de la colonne, ils regardent autour d’eux, les braves dépaysés. Des
L’IN DO -CHINE
jugements naïfs, ou des boutades, presque toujours des rires, courent dans les rangs. Puis, l’on donne «un coup de sac pour le plaignant », comme au loto, — déhanchement des reins et frisson de l’échine qui ramènent aux épaules Vazor trop lourd, — on boit un coup au bidon, et l’on repart. Comme disait Francis Garnier : En avant pour cette vieille France!...
Nous avons fait halte à midi et demi, dans un village, à l’ombre de banians et de haies de bambous. Derrière les feuilles, des indigènes, des paysans nous regardent curieusement. En nous retournant, nous avons la surprise de nos deux ballons qui surgissent à l’horizon, du côté d’Hanoi. Les deux grosses masses rose chair avancent sans un mouvement, captives d’hommes qu’on ne voit pas, et monstrueuses. Leur apparition révolutionne le paysage .
... Notre caravane a déjeuné devant une pagode, sous un banian sacré, près d'un étang. Une fraîcheur entrait en nous, reposante.
La pagode en ruines, les écorchures de son fronton montrant les briques, se regardait dans l’eau moirée. Des lotus, des iris, des nénuphars, çà et là, voilaient l’image, et à considérer seulement dans cette glace le temple en abandon, on l’eût dit brodé d’une treille verte.
Aux bords, des bambous éplorés se réfléchissaient sur la Une beauté d’Hanoï- - Le chaPeau des femmes annamites, surface sans frisson, plus fins
encore ainsi, plus mélancoliquement grêles. Comme lancé par une fronde, un saphir siffla. L’eau eut une ride, des roseaux chuchotèrent, un couple de libellules s’envola, et plus loin, entre les arceaux de la pagode, le saphir reparut, le temps d'un éclair. C’était un martin-pêcheur.
La marche a recommencé, pareille, dans le pays pareil, mais avec des tâtonnements, des incertitudes, car nous avons de simples cartes de renseignement, inexactes, et l'on hésite au croisement des digues.
Souvent, maintenant, celles-ci sont crevassées. Sur les côtés, on ne voit plus, par places, ni eau, ni boue. Le soleil cependant n’a pas pour cela gagné la partie. Sous la croûte de ces vagues fossés nous séparant de la rizière, l’eau boueuse demeure. On la devine et l'on n’ose s’y risquer. Nos Annamites, espions ou interprètes, se hasardent seuls ; mais à peine leurs pieds nus s’appuient-ils, tandis qu’ils courent. La pellicule mal séchée ne crève point, prend à peine une empreinte : seulement elle cède, élastique, puis se regonfle, l’homme passé, avec le rebondissement d’une balle de caoutchouc sous la pesée du doigt.
Et les éternelles digues se continuent plus impraticables dans la plaine verte et plate, toujours plate et toujours verte. Parfois, on découvre au loin, véritable oasis, une rustique pagode, avec deux pins parasols à sa porte et des ficus sacrés et séculaires, d’un bleu velouté, à son chevet. Pas d’autres arbres. Ou bien, c’est un village dont on ne voit point les toits : rectangle ou carré régulier clos entièrement de bambous, ballots de dentelle verte dont le sommet s’effiloche
9 mars.
On s’est endormi sous le ciel sans étoiles, et l’on n’a pas, à force de lassitude, senti les piqûres aiguës des moustiques et, plus tard, le froid arrosage d’un crachin pire qu’une pluie.
Nous nous réveillons trempés, glacés, les membres roides, et nous repartons, dépassant cette fois le gros de la colonne.
Maintenant, c’est une réelle averse qui tombe, embrumant les lointains et faisant livide le peu qu’on découvre du pays.
Les digues se rétrécissent, coupées de rigoles de boue, de crevasses molles et glissantes. L’eau détrempe tout ; nos chevaux suivent une perpétuelle ornière. Parfois, on patauge dans une véritable terre glaise, mi-grise et mi-jaune, pâte de savon gras qui adhère au sabot des bêtes. L’ondée prend de face, nous aveugle. Nous avançons par la solitude morte au milieu du flic-flac agaçant de notre cavalerie battant les flaques, étoilant le peloton d’éclaboussures, et du bruit des gouttes qui s’aplatissent sur nos manteaux de caoutchouc avec une chanson mouillée.
Mais on ne songe pas à soi. Voici que la digue est barrée. C’est d’abord une batterie de 80, puis une batterie deHotchldss qui se sont embourbées. Pauvres artilleurs, pauvres marins ! Ils poussent aux roues, barbotent daus la boue enlisante, s’attellent euxmêmes, remplaçant les coolies — des Annamites sans nerfs qui grelottent. Je vois un lieutenant de vaisseau et un capitaine, qui passent la bricole à l’épaule et tirent au premier rang. Devant eux, des hommes, sac au dos, fusil en bandoulière, chargés comme des mulets, s’acharnent à coups de pioche et de pelle à réparer la digue pour que les pièces puissent continuer. Officiers et sous-officiers, tout le monde s’en mêle, et tout le monde a la face baignée. Ce n’est point de la pluie, c’est de la sueur. Une vaporeuse buée flotte sur eux. Les barbes fument dans la froideur matinale.
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Parfois, sur une pente, malgré tous les efforts, une pièce roule, tombe de côté dans la rizière et reste renversée, une roue en l’air, fangeuse, lamentable, enterrée à moitié. On se précipite, de l’eau jusqu’au ventre, car les coolies effarés n’entendent rien à ces manœuvres de force auxquelles leurs bras immusclés se refusent, et, 2>eu à peu, lentement, avec des peines inouïes, on redresse le canon. Encore un coup de collier. Le revoilà sur la digue, mais elle n’est pas assez large pour lui, et des hommes soutiennent les roues de côté, béquilles vivantes, dont les «bans» essoufflés font mal. En marche! on nettoiera l'enfant en route. L’artilleur et le matelot remplacent le cheval, mais demeurent les servants intelligents de leurs maîtres d’acier.
Or, à regarder ces soldats dont on ne voit plus sous leur couche de boue les doubles bandes rouges, ces marins débraillés qui, perdant leur salaco, — chapeau de lampe à coiffe bleue, — retrouvent dans leur sac leur vieux béret de bord; à considérer tous ces vaillants, il vous passe cette mélancolique réflexion qu’on ignorera toujours en France leur dévouement sans bornes, leur admirable courage.
9 mars, soir.
Oh ! ce joli cantonnement de Dong-
Ivo !
Son souvenir me réconcilierait avec le Tonkin.
De l'eau, des arbres, beaucoup d’arbres, des bois charmants...
Nous y sommes arrivés par un sentier bordé de haies de bambous tout jeunes.
On se serait cru dans une de nos oseraies.
Il y avait partout des aigrettes, se sauvant
à peine devant nous, d’un vol lourd et bruyant qui laisse pendre sous les ailes de neige les fines pattes jaune clair.
Pour entrer dans le village, on franchit un arroyo ou un canal. Je ne sais plus. L’eau y est rare, fangeuse comme toujours, découvrant des plages de vase sur chaque
Clairon des tirailleurs annamites
rive. Mais cette eau, sous le soleil, semble sanglante, d’une belle teinte de sang vif ; puis, sur cette vase, il y a des échassiers qui picorent, — hérons gris, flamants roses. D’ailleurs, les berges dominent le tout, feuillues à souhait, avec des verts sans nom, variés à l’infini, que peuplent des batailles joyeuses d’oiseaux.
On franchit un pont. Pont japonais, cintré et massif, fait de grosses dalles de marbre commun et couvert d’une forte toiture de paille, arc-boutée sur d’énormes bambous. Cela ressemble de loin à un bateau-lavoir. Il n’y manque que les lavandières.
Du village, je n’ai vu que les pagodes, quelques-unes ouvertes au culte encore, d’autres abandonnées, où les lichens et les graminées folles appellent du dedans les herbes grimpantes du dehors. Nous cantonnons dans une de celles-ci, et c’est un curieux tableau que celui de notre installation sur le parvis sacré, sous l’œil impassible des divinités bouddhistes, monstrueuses et froides. L’arroyo est en face. Des jeunes filles annamites y viennent puiser d'incessants seaux d’eau, et leurs cris et leurs rires accrochent des chansons aux buissons dentelés.
Nos chevaux sont entravés à peine, devant la porte, sur le gazon où ils se roulent, que le gros de la colonne arrive. Assis sur l’autel de Bouddha, ma nuque sur le nombril glacé d’une gigantesque statue, j’assiste de loin au défilé. La brigade entière s’éparpille sur la passerelle ; de ma place, je m’imagine, à voir ce grouillement marcheur, entre les dalles, la toiture et les piliers du pont-lavoir, que tout cela, bien éloigné, se découpe dans la baie d’une large fenêtre.
Quand la procession se ralentit, lorsque turcos, marins, artilleurs, marsouins, chasseurs d'Afrique, tirailleurs tonkinois et annamites, toute cette armée de couleurs diverses gaiement sautillantes, ont fini de passer, je descends voir les ballons qui hésitent, empêchés de franchir l’obstacle.
Étrangement neuf, un inattendu tableau m’attend au débouché du pont. Le général en chef se promène devant la porte de sa pagode, à côté de la musique des zéphirs qui s’installe, cercle de pantalons rouges bientôt trépidant au battement des premières mesures. Le général me prend le bras et m’annonce un coup d’œil curieux. Je tremble. Ces vieux officiers ne respectent rien. Celui-ci va m’entretenir de ses canons, de ses aérostats, de « son plan ». Mais non. Craintes vaines : M. Millot, le doigt tendu, me montre, débouchant sur le pont, un nouveau défilé dix fois plus étrange et plus impressionnant encore que le premier. C'est celui des coolies.
L'inoubliable armée! Hâves, jaunes, efflanqués, loqueteux, les jambes et les pieds nus, empestant la sueur, haletants et démoniaques, les mercenaires descendent devant nous, deux par deux, incessamment. Sur les épaules de chaque couple, un bambou repose, moins jaune que la chair sur laquelle il s’appuie. Au milieu, suspendu par un ingénieux amarrage de cordes et de lianes, une caisse, ou un tonneau, ou une cantine, ballottent, avec des à-coups secs pour les arrêts et les descentes, et de régulières amplitudes de pendules dans les marches en terrain plat.
Il y a des centaines et des centaines de centaines de ces couples, tous lamentablement pareils, hideusement semblables. Coolies portant les bagages de chaque bataillon, coolies des ambulances portant les funèbres couches de toile qui, demain, charrieront nos blessés, coolies portant les munitions. Des soldats de l’arrière-garde les escortent,
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aussi fatigués qu’eux et pliés par le sac, essoufflés de leur rôle de chiens de berger, égosillés de crier depuis l’aube : MaulenJ Maulen! (Vite ! Plus vite !) à ce troupeau de brutes, bêtes de somme volontaires. Et ce n’est pas fini : notre brigade, comme l’autre, traîne trois mille de ces hommes derrière elle. Leur fleuve sale roule toujours. Quand la nuit tombera, voilant les rizières, il y en aura encore qui marcheront, fantômes effrayants à la lune, résurrection d’âges morts. Ceux-là, les derniers, font dix kilomètres seulement en tout un jour, mais, plus lassés, soufflent davantage à l’époumonnement de la course dernière qui les réunit au gros de leur armée.
Ils passent, ils passent toujours, affolante cohue. Au tournant du pont, sur la de.->
Le pont couvert de Dong-bo.
cente, ils hésitent tous à la même place, moutons idiots, et, pour une seconde immobilisés, profilent sur le ciel doré par le couchant la même silhouette.
— Maulen ! Maulen !...
Le torrent se rue plus fort, sans jamais une chute, un accroc au fardeau. Quand une épaule se meurtrit sous le poids du bambou, le bambou passe sur l’autre ; mais l'infernale marche ne s’arrête pas pour cela. La barre de bois tourne et glisse, aidée par le tortillement que l’homme courbé donne à son épine dorsale. Un moment, la perche ne repose plus que sur le cou, et c’est horrible à voir comme les disloquants exercices des hercules de foire] mais les deux misérables, dont le fardeau est la chaîne commune renouvelée du bagne, accentuent ensemble leur légère conversion du torse, en sens contraire et symétrique. Le bambou glisse, avance, se retrouve sur l’autre épaule et la course s’accélère encore, furieuse.
Et les coolies succèdent aux coolies, avec un piétinement croissant de bêtes rentrant à l'étable, poursuivies par un orage. On s’étonne que le pont résiste. Des coolies, toujours des coolies. Ainsi des bisons qui émigrent, ainsi des sauterelles qui voyagent. La procession fantastique des squelettes de bronze se poursuit obsédante, sans trêve ni fin.
A présent, ce sont les coolies du grand convoi, le convoi du service administratif, la foule innombrable et sauvage des esclaves promenant la farine, le biscuit, l’eau-devie, le vin de l’armée. Les caisses suivent les caisses, les tonneaux les tonneaux avec une monotonie infernale. Et tous ces hideux fantômes, tous, ont au bras un brassard, un chiffre, une marque distinctive. Et ils se suivent en classements réglés, sans un empiétement, déroulant la numération arithmétiquement logique de leurs matricules, avec une régularité et un ordre effroyables. L’envie prend de demander grâce.
Cependant, les ballons ont enfin franchi l’arroyo. Superbes et libres, dégagés de la pesanteur dégradante, ils se balancent dans le bleu, au-dessus de ces hommes, au-dessus de la foule des habitants du village, qui les contemplent, stupéfiés, apeurés, hors d’euxmêmes. La musique joue, presque aussi surprenante que les aérostats rose chair. Elle joue valses et polkas, le Jour et la Nuit et Fanfreluche. Elle joue des airs d'opérette. Des turcos qui passent, allant en corvée, secouent, comiques, leurs culottes bouffantes et esquissent un vague chahut , puis retombent, en voyant le commandant en chef, et saluent, corrects, soudainement glacés.
Les coolies passent toujours.
— Eli bien? me demande le général, vous les avez vus, les misérables? (... Il a très bien dit ce mot : misérables, le général!...) Ça travaille dur dans l'espoir de piller. Ce sont d’aspirants pirates ou d’ex-pirates, des bandits sans ouvrage, des parias. N’importe! Je vais leur faire distribuer une ration de riz supplémentaire. Ils seront aux anges !
Je partis, comme les premiers du troupeau, soudain guéris de leur fatigue, se battaient autour des sacs de riz, avec une gaieté aboyante de chiens. La musique, tournant au classique, attaquait alors les Noces de Jeannette :
Margot, lève ton sabot...
Sur le ciel attendri, un fin croissant de lune découpait un C incomplet, lettre d’argent d’une enseigne inachevée ou perdue dans le bleu clair. Les ballons passaient du rose au bleu noir. Au débouché du pont, les deux derniers coolies s'étaient arrêtés. L’un nous regardait, l’œil glauque, semblable à une bille d’émail ; l’autre, un pied posé sur le fardeau commun, arrachait délicatement de son talon eu sang une épine entrée dans les chairs. Et, debout, près d’eux, résigné et très digne, le dernier homme de l’escorte, un gendarme de la prévôté, essuyait son front mouillé de sueur avec un mouchoir à carreaux, immense.
10 mars.
Deux contrastes dans le paysage. Plaines sèches et plaines humides. Les premières sont plantées d’arachides et de maïs mêlés, ou de patates. Les autres sont des rizières.
Défilé de coolies
Celles-là, plus praticables, demeurent les plus laides, à cause de leurs tons effacés. Celles-ci gardent leurs deux verts et ressemblent à des lacs.
Le matin, je les trouve curieuses à voir. Leur tonalité, aux premières heures, demeure unique, comme attendrie par la pluie nocturne dont les fines gouttelettes couvrent encore les épis. Il y a des coulées blanc d’argent merveilleuses. Une théière dont la vapeur d’eau voile les flancs a peut-être des teintes comparables.
Mais dans les rizières comme dans les champs d’arachides et de maïs, je m’amuse à suivre la trace des tirailleurs d’avant-garde qui nous ont précédés. Leur passage est marqué par deux lignes plus vertes, deux sillons où les plantes couchées un instant se sont secouées, éparpillant leur rosée lourde et retrouvant, aussitôt redressées, leur couleur vive.
Les patates ont de larges feuilles, plates et minces. De loin on dirait des feuilles de nénuphar, allongées un peu. Elles demeurent, au matin, parallèles au sol, rigides encore, et d’un jaune verdi que veinent des nervures blanches. Au milieu, comme la pluie les a creusées, il y a près du pédoncule une étroite sinuosité. Quand le soleil monte, toute l’eau amassée dans la nuit roule là par perles, et, la surface séchée, il reste au fond de ce trou un diamant gros comme une noisette, qui décompose les rayons et tire l’œil ainsi qu’un prisme.
Comme nous avions atteint l’avant-garde, l’officier chargé du cantonnement nous a casés tout de suite. C’était dans un village, clos, comme toujours, de hauts bambous plus grands que de grands arbres, palissadé, fortifié, étrange. Pas un habitant. Us ont peur, car le canal des Rapides est proche d’où, tantôt, derrière le rideau feuillu masquant l’horizon, nous avons vu sortir une fumée noire, vomissements fuligineux d’une cheminée de canonnière. Des coups de canon arrivaient par instants. On est alors devenu grave, de cette gravité qu’a le soldat, lorsque le brutal parle. Au village, c’est la peur qui, depuis, a régné. Personne. Des chiens hurlent à coups de gueule lamentable.
Notre maison désignée (une simple paillotte comme toutes), nous nous installons. Aussitôt des cris s'élèvent, déchirants, qui meurent dans un gloussement continu, insupportable. On cherche et l'on découvre une vieille, très vieille femme, accroupie au seuil d’un chenil.
Le visage dans ses mains, elle sanglote éperdument, la tête couverte d’un pan de sa robe, j)our ne point voir venir la mort et recevoir le coup sans l'affre suprême, sans l’angoissante attente du bras qui s’est levé et ne retombe point. En vain, la consolonsnous, la rassurons-nous à l’aide de notre interprète qui rit d’elle, l’air idiot. Elle glousse, toujours folle, ne voulant rien entendre, pas même les siens qu’une piastre a fait sortir, obséquieux et lâches, de leurs cachettes voisines, et qui, brutalement, imposent silence à l’aïeule. Elle se lamente toujours, la centenaire, pour qui tout est fini, et tandis que je me sauve, tympanisé par cette mélopée gémissante, j’imagine que je viens de voir, inoubliable, l’âme même de la Guerre.
Cependant, on trouve notre cantonnement trop éloigné, trop dans les avant-postes, et l’on nous rappelle. Seconde installation dans un second village pareil au premier. On n’y peut circuler entre les bambous serrés et les épines qui entourent les jardinets et
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les paillottes. Second logis pareil encore an premier, avec l’inévitable mare verdie par nue sorte de salade et les châtaignes d’eau. A l’intérieur, un homme pleure, une femme
Avant le cantonnement. — Halte de coolies.
pleure, des enfants — l’ordinaire nichée — pleurent à l’unisson. La famille se met à genoux. « On leur a volé leur riz, nous dit l’interprète, ils vous font signe qu’ils
n’ont pins rien à manger. — Qni donc les a volés ? — Les coolies! » Une piastre calme instantanément ce déluge de larmes. Des morceaux de sucre distribués aux enfants nous font adorer de la mère, et la bande des moutards ne cesse plus de jouer entre nos jambes, comme de jeunes chiens.
Je retourne alors au premier cantonnement pour chercher un licol oublié. De loin, on entend un bruit de bataille et des clameurs aiguës. Les coolies se sont jetés sur nos traces. Us sont là qui pillent à plaisir. Les habitants incapables de se défendre poussent des cris de bêtes qu’on égorge, s’agenouillent devant l’officier qui est venu nous chercher. Celui-ci, à coups de rotin, a chassé les plus proches pillards ; mais il ne peut demeurer là et s’impatiente au milieu du chœur des paysans :
— Mais, bon Dieu, je ne puis pourtant pas les assommer tous !...
On fusillerait les soldats pris en simple maraude, car le soldat, cela comprend le Code — et cela se remplace ; — mais le coolie est une bête de somme, brute précieuse, irremplaçable en campagne dans ce pays, et qu’on ne tue point.
Le pillage continue. On dirait un assaut. Les cris redoublent plus aigus, car les bêtes s’en mêlent , poules, oies, canards, cochons surtout, qui font vacarme. Dans les sentes où je me faufile, les coquins Annamites s’enfuient devant ma cravache, abandonnant leur butin, volailles et porcs, à demi tués. Il y a du sang partout ; sans les plumes éparses duvetant la terre, on croirait à une récente bataille.
Je retrouve notre maison, à présent pillée elle aussi, et je reprends mon licou. La vieille, qui maintenant a trop de quoi pleurer, 11e pleure plus, immobile et tassée à la même place. Je la touche ; elle n’est, pas morte, et demeure hébétée, 11e comprenant point comment elle peut bien ne pas être morte.
D'un bon pas, il faut retraverser le hameau, hideux et saccagé. Comme des démons, des coolies passent et repassent à travers les branches. Le bruit continue épouvantable, mais le cri des porcs l’emporte, comme un cor dans un orchestre. Et je le note, ce cri bien connu du cochon qui devine le couteau et glapit furieusement sa plainte révoltée, comique et stridente. Il est à présent la caractéristique musicale des étapes où les coolies cantonnés peuvent échapper aux factionnaires. Toute la nuit, je vais l’entendre, ce glas funèbre des étables.
Il mars.
... Déjeuné sur un autel rustique de Bouddha, entre des piles d’offrandes : sacrifices en toc, barres d’or et d’argent en carton enveloppé de papier d’étain ou de papier doré, tricheries de l'homme au dieu adoré qui doit être myope. Toute la race est dans ce trait de mœurs.
On n’avait pas pris la moindre poignée de riz aux pleureurs d’hier. Cette découverte nous a fait rire, ce matin, plus encore notre passagère pitié. Couard, sale, voleur et fourbe, tel est l’Annamite; mais la morale des choses est que, dans l’expédition actuelle, il pâtit du seul fait des gens de sa race et de sa langue : coolies, tirailleurs annamites et volontaires tonkinois.
... Retrouvé, au canal des Rapides, nos vaillantes canonnières Éclair, Trombe,
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Carabine, Mousqueton et deux vapeurs affrétés. Les pontonniers nous font, avec des jonques, un passage qu’on rompt, le dernier homme transbordé. Nous voici près de l’ennemi...
12 mars.
Ce matin, nous avons longé le canal des Rapides dans un pays nouveau. Le sol est moins plat, les verdures moins monotones. Au loin, on distingue des collines tigrées,
Une pagode transformée en habitation européenne par les journalistes parisiens.
et, plus loin encore, des montagnes bleuâtres, dont l’apparition à l’horizon nous semble d’un soulagement exquis. L’une d’elles, à son sommet, porte sept pins parasols, distinctement profilés sur le ciel clair, par cet air pur, malgré la distance. Bac-Ninh est derrière. On le sait et une joie fait vibrer la colonne.
Quand nous arrivons au marché de Chi, où l’on fait halte, le canon du général de Négrier gronde là-bas, avec des éclats qui roulent pendant des secondes longues...
Tantôt, nous avions à gauche une haie de cactus et d’aloès, les premiers rencontrés en ce pays. Des turcos chevronnés, de vieux Arbis, les ont regardés avec une émotion naïve, rendus soudain à leur patrie.
A son tour, notre artillerie a tonné.
C’était dans la plaine, toujours verte, au pied d’un cirque de collines à peine escaladées quelques mètres par les massifs de bambous, et, de cette ceinture au sommet, étalant ensuite les mêmes rampes caillouteuses. Des forts casquent les cimes basses. Il y a des retranchements au pied, des fortifications passagères. Au-dessus d'elles, plantés en rang d’oignon, suivant la coutume asiatique, d’immenses pavillons multicolores, la
hampe fichée dans le sol, s’alignent et nous narguent.
Il est midi et demi. Le grand soleil flamboie. Comme purifié par le voisinage des hauteurs, l’air, plus oxygéné, prend une transparence d’où nettement surgissent les moindres détails des choses.
Devant nous, jusqu’aux collines, la rizière coule, sans un arbre, sans une haie, foncée très fort. Et derrière, elle élargit son inondation de fleuve débordé baignant à l’aise les campagnes, avec le triomphe tranquillement doux du flot, vainqueur, battant son plein.
Pareils à des îlots, de lointains villages émergent, à demi noyés, et plus loin encore, récifs blanchis, des murs clairs de pagodes. Au delà, c’est une confusion de vert et de bleu, de terre et de ciel, un rideau fuyant de berges imprécises, que domine la montagne aux pins parasols.
On a fait halte ; des commandements brefs circulent, sans échos, gringalets presque, au mi- Caporal fourrier des tirailleurs annamites. lieu dll silence bruyant de midi.
La stridente musique des insectes domine tout, ou bien, quand une brise se lève, un aboiement de chiens qui arrive de P arrière-garde, affaibli, mais continu. Certes, une fièvre a passé, et les cœurs battent à cette heure ; mais l’émotion demeure silencieuse ou se voile sous une curiosité. De notre côté, ce qui l’emporte, c’est une impatience irréfléchie du spectacle attendu. On se demande, devant la grandeur simple du décor, quel marteau va frapper les trois coups et quel drame se déroulera derrière la toile. Ou bien, l’on se retourne pour fixer des impressions de choses, et l’on a le passager dépit de trouver minuscule cette agglomération d’hommes que mange l’étendue. L’armée n’est plus qu'une fourmilière dans
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l’espace ; le voisinage des hauteurs, grandies à l’œil par l’habitude des terrains plats, rapetisse l’homme au niveau des herbes.
Brusquement, les trois coups souhaités frappent un parquet sourd. C’est le canon. A un kilomètre, des pièces se sont mises en batterie, à peine visibles ; et elles ouvrent la fête par un r/arde-ù-vous assourdissant. Des petites fumées floconneuses et roses planent au-dessus. Les obus sifflent, dans une parabole trépidante.
C’est un susurrement aigu, quelque chose éveillant l’idée d’un reptile détendant ses anneaux en ressort, avec un cri qui fouetterait. A présent, entre chaque coup, un silence formidable étreint la plaine vivante. Les insectes se sont tus. Aucun écho pourtant ne répercute le bruit de la détonation.
Les ondes doivent rouler plus loin comme emportées par le boulet.
De .notre place, on n’entend que la décharge sèche, l’éclat primitif.
Le sifflement de l’obus fait, trouvet-on, un bruit plus fort. Peut-être est-ce bien parce qu’on le suit, préoccupé de le voir tomber, renversant les pavillons qui toujours nous narguent, ou allumant un incendie, une explosion dans ces forts dont, sur nos têtes, la menace suspendue demeure silencieuse.
Quelques projectiles arrivent au milieu des drapeaux. Des hampes s’abattent, et des hommes s’enfuient qu’on ne découvrait pas avant, des Chinois pareils à des mouches dont les pierres par instants cachent le défilé. D’autres obus s’abîment dans la rizière, au pied des fortifications ennemies. A chaque fois, des colonnes d’eau pulvérisée surgissent, ou bien ce sont des ricochets successifs, des jaillissures instantanées dont la ligne s’échelonne. Les plus beaux sont ceux qui éclatent, ayant frappé les murailles ouïes roches. Un étoilement poussiéreux enveloppe l’endroit frappé. Alors la fuite des mouches hu-
maines sur les rampes a des soubresauts ou des resserrements. Les éclats de fonte
doivent y faire des trous, coucher sur les cailloux des victimes qu’on enlève en courant.
Sur nos têtes, le ballon captif, devenu jaune crème, plane toujours, sans que le regard s’habitue à son étrangeté. Avec une sonorité assourdie, une voix en descend, criant des indications topographiques, des rectifications pour le tir.
Tout à coup, sans que l’observation localisée ait vu commencer le mouvement, des bataillons apparaissent en avant et en arrière des batteries. Ce sont les turcos, bataillon Goclon, et des marsouins, bataillon Coronat, — les deux glorieuses troupes de Son-tay et de Phu-sa. La fusillade commence, crépitante et régulière, en feux de salve dont les gerbes balayent. Ce jet de balles n’a plus le susurrement cinglant et bref d’un énorme
Passage du canal des Rapides. (Marche sur Bac-Ninh.)
cobra détendu ; c’est une suite de petits sitfiotements continus et qui se mêlent, un chœur de serpenteaux courant après la mère.
— La charge !
Les clairons partent des deux côtés. A l’est et à l’ouest, l’enlevante sonnerie roule très claire, avec des rugissements cuivrés aux reprises, des halètements humains sur les dernières notes, dans un vent de course furieuse qui vous fouette la nuque et vous pousse. Du coup, comme les épis de riz sous la brise, l'armée ondule du même frémissement rythmé, et le pouls de ces cinq mille hommes bat la chamade. La charge!... La première charge pour de vrai, sans manœuvres factices, devant un ennemi réel ! Oh ! pouvoir tirer un sabre et courir en avant avec cette musique folle derrière soi ! Savourer la folie bestiale de la lutte où l’on voit rouge, et la sensation exquise du danger! Courir dans cette mort qui passe, ne pas savoir si c’est le vent de la course, le sifflement des balles ou le souffle fort des clairons qui vaporise la sueur sur vos tempes et soulève vos cheveux ! Courir toujours en avant sans le savoir, être une goutte du torrent qui se rue et s’écrase contre d’autres hommes !... L’empoignant désir de cette folie vous secoue de la tête aux pieds.
Elle est sublime, la guerre, et bienfaisante. Je lui pardonne tout pour la grandeur des instincts qu’elle éveille. Elle remue la brute, mais fait une minute la brute grandiose et surhumaine. Elle est la revanche formidable de la bête sur l’esprit, le consolant oubli de la banalité. Et pour cette tempête dont le clairon courbe l’échine, pour cette folle fièvre qu’exhale la charge, pour cet emballement des nerfs et de la chair, je lui pardonne tout : les villages incendiés dont les feux ensanglantent le paisible ciel, et les chevaux broyant les jeunes blés, verts d’espérances, et les lourds caissons meurtrissant les vignes, et l’angoissante clameur s’éteignant dans un râle, qui, des plaines couvertes de corps, monte, inentendue, sous le passage des canons : je lui pardonne tout, — même ce qu’on ne pardonne pas : les pleurs des mères...
Cependant les deux bataillons avancent toujours. A gauche, la colonne Coronat enlève les premières pentes. Plus près, du côté opposé, les turcos s'élancent, grimpent aussi. A peine l'ennemi riposte-t-il. L’un après l’autre ses pavillons ont été renversés. Il nous salue de quelques salves La cuisine dans les fossés de la citadelle.
et ses dernières troupes
s’enfuient. Où vont-elles? Peut-être se réfugier dans les forts des sommets. On va plus vite.
Je galope aussi, voulant voir. Plus de digue, plus de sentier : la rizière. On ne sent pas l’eau qui entre dans les bottes et partout jaillit avec de grands flics-flacs. Les chevaux s’époumonuent. Tranquille, devant moi, le général Brière de l’Isle détaille ce qu il découvre sur les hauteurs à son chef d’état-major, le commandant Le Dentu. Je les rejoins.
« Tiens ! Que venez-vous faire ici ?
— Mon général, c'est ma brigade ! »
Il n’y a rien à dire. Nous rions. Dans le bruit de la fusillade et le tonnerre du cauon, nos rires ont une vibration claire. Alors, tandis qu’enfin à sec, nous gravissons, à la suite des turcos, la pente rapide où les chevaux vont au pas, le commandant me dit
je ne sais quel mot, allusion passagère à Paris, au boulevard, et une phénoménale fantaisie, très courte, me ramène an perron de Tortoni. Je chasse l’évocation, renonçant à comprendre son inattendu, puis je tends la main pour prendre ma part du biscuit que l’officier tire de ses fontes. Il faut rompre la dure galette, et je songe à la possibilité d’une balle qui, de là-haut, tombant entre nous, casserait le morceau. Mais l’ennemi a renoncé à tirer. Ses derniers fuyards, à cinq cents mètres, disparaissent entre les rochers.
Je me retourne pour voir la plaine verte, l’armée rapetissée encore. Les réserves se sont mises en marche pour nous appuyer. Dans la rizière d’où nous sortons, les fusiliers marins pataugent à cette heure. Ils avancent, déployés en bataille, courbant
souins en même temps parvenus sur la hauteur voisine. Il n’y a rien dans les redoutes où je les retrouve. Çà et là, une pipe d’opium, un feu dont les cendres sont rouges encore, quelques uniformes de réguliers chinois, une hampe de drapeau....
Mais il y a d’autres montagnes à escalader. De leur crête, peut-être verra-t-on la brigade de Négrier dont on entend, à présent que le nôtre s’est tu, le canon plus distinct gronder à l’horizon.
Le temps de faire reposer un peu sur mon cheval, tandis qn’on redescend sur l’autre versant, un officier qui s'est, tordu la cheville dans les roches, et, vite un coup d’éperon. Les petits soldats d’infanterie de marine, plus sombres sur le bleu, gravissent une nouvelle montagne, la plus haute....
Il faut arriver les premiers, dépasser les marins qui ont tourné la position et arrivent, pressés aussi. Cette émulation nous empoigne tous, et mon angoisse ne dure qu’une seconde de voir les meurtrières de la redoute cracher de la mitraille sur cette foule. Ils ont décidément bien fui, les Chinois, fui de partout, mis en déroute non par nos canons, mais par ces aérostats monstrueux dont ils attendaient de mystérieux projectiles, d’épouvantables dévastations. Ils ont fui, et les marsouins sont arrivés — les premiers. Là-haut, dominant le fort conquis, nos trois couleurs flottent sur
les riz, et précédés cl’une ligne argentine d’éclaboussures d'eau. Ce ue sont plus des flics-flacs comme sous les pieds de nos chevaux, mais une rumeur sourde de flots battus, un bouillonnement fouetté, comme en produisent les baigneurs remontant la plage. Au milieu, la mare augmente sous les épis plus drus dont le froissement joint sa note à tout ce bruit, et l’on dirait la clameur d'un flux, la chanson molle de la mer.
Un canon chinois (Son-tay).
Bientôt, les tirailleurs algériens arrivent au fort et saluent les mar-
le ciel.
<c Un clairon! » crie le commandant.
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Il y en a un parmi les premiers entrés. Il se hisse sur les créneaux, cramponné d’une main à la liante du pavillon, et il sonne, sur la plaine, le salut au drapeau.
C’est un pauvre jjetit clairon, un jeune soldat, pas fort, et puis essoufflé de l’escalade. Mais il sonne vaillamment à perdre d’haleine, tont, seul, sa fanfare aigrelette qu’emporte, en la disséminant, le vent large des hauteurs.
Infanterie de marine. — Pointe d’avant-garde.
Et, bêtement remués, dans un frisson bref de la nuque aux reins, nous nous découvrons avec une émotion heureuse.
A présent qu’elles sont prises, les cimes du Trong-Son, on peut contempler le pays, la famée de 1 artillerie de l’autre brigade, les plaines vertes, étranges regardées de haut. Dans le jour qui baisse, les tons s’opalisent. Entre les villages et les éminences, dont la chaîne décroissante court à perte de vue, il y a des étangs qui blanchissent,
pareils à des pièces de toile. Cependant, les notables du bourg, niché dans le plus propre vallon, s’en viennent, grelottants de peur, faire leur soumission, protester de leur haine des Chinois, qu’également apeurés, ils hébergeaient il y a une heure encore, et dont, toujours lâches, ils assassineront demain les derniers traînards. Sur les plateaux laqués rouge vif, ils portent des jirésents : quelques douzaines d’œufs, deux poules, un régime de bananes. Le dernier traîne par une corne une génisse maigre, et le plus vieux brandit un rameau chargé de noix d’areck, emblème de paix. A vingt mètres, ils s’agenouillent tous ensemble, leurs présents à leurs pieds, et leurs génuflexions ont l’ensemble, la régularité rythmique des inclinaisons de nos enfants de chœur.
Leur main droite à plat sur leur joue, leur main gauche appuyée au creux de leur coude droit, on les prendrait avec leur pose douloureuse pour des malades au seuil d’un dentiste.
En langue annamite, on leur demande des renseignements, puis on les renvoie en leur affirmant qu'ils n’ont rien à craindre, qu’on leur payera les vivres frais qu’ils apporteront.
Mais ils sont longtemps à se décider à se lever et à repartir. Effarés de ne pas recevoir de coups de cadouille, ils s’éloignent à reculons et leurs prosternations ne s’arrêtent plus. Nos cuisiniers alors ramassent les présents et entraînent la génisse qui, désespérément, s’arrête et brame.
En descendant, nous rencontrons un prisonnier. Des soldats l’entourent qui veulent le fusiller. Un officier intervient, à contre-cœur un peu, car on sait dans le corps expéditionnaire les innombrables supplices que Pavillons noirs et Chinois infligent aux nôtres, lorsqu’ils les peuvent saisir vivants. C’est un murmure de mécontentement, lorsque l’officier a disparu. Oui ou non, a-t-on dit : Pas de quartier? Oui ou non, avonsnous affaire à des belligérants réguliers ou à des bandits ? La peine du talion n’est-elle pas due à ces misérables ? Et l’on rappelle les horreurs de cette guerre, les têtes de nos captifs retrouvées convulsées encore par les tortures des lentes agonies, et l'obscène férocité des bourreaux asiatiques insultant à la mort même...
Le regard du prisonnier, étonné de sa vie sauve, me poursuit, tandis que je redescends les pentes.
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Un officier d’état-major rentre an quartier général ; je l’accompagne. On n’est pas trop de deux pour traverser les villages lugubres et barricadés. Le lieutenant Duchèze,
avant-hier, a été assassiné s’orienter, trouver son chequi, sur nos têtes, loin de le ciel, la tente sous les mélancolie des lumières
Voici enfin le cantonbrisé dès qu’on s’est occupé de son cheval.
Aujourd’hui , nous avons pour logis une des riches habitations du bourg.
Il y a plusieurs bâtiments en briques, des communs vastes un jardin. Dans le fond de la pièce principale, sur son estrade de bambous, l’autel des ancêtres reluit à nos bougies.
Tandis que nous étudions ses laques dorés, ses ornementations bariolées, l’éternel cri des porcs promène par le village son habituel vacarme.
La nuit s’est faite. Nos coolies allument des torches pour leur cuisine en plein air. Dans le cercle lumineux qui tremblote, sous un nuage de fumée résineuse, ils sont pareils à des bronzes, patinés d’or aux places lustrées par la sueur. Et, fantastiques, derrière eux, les bananiers balancent leurs larges feuilles, dont les plus larges se déchiquettent du bas comme des pennes de flèche et balayent le ciel pâli par les brasiers, avec des silhouettes d’un noir d’encre.
Soudain le cri des porcs se rapproche, se précise. C’est dans notre
dans un de ces coupe-gorge feuillus. Puis, il faut min dans les rizières uniformes; or la nuit est proche l’empourprement joyeux du couchant, se devine dans bleus attendris, dont la douceur revêt déjà la moribondes.
nement où l’on tombe les jambes faibles et
quartier que la chasse et l’égorgement
Irrégulier chinois.
ont lieu. Nos coolies eux-mêmes saignent une truie. Les torches reculent; on traîne la bête jusqu’au bord de la mare. Enorme, les mamelles pendantes, le cuir crevassé, elle gît, le groin dans l'eau que son sang rougit, au milieu des flammes dansantes verdissant les nénuphars. C’est là qu’on la racle, qu'on la lave. Oubliant leurs fatigues, les dents longues, nos Annamites
poussent des clameurs d’enfant. Cependant, de gros soupirs couvrent ces cris. Je me retourne.
Accroupi contre une meule de paille, un liomme regarde l’opération. C’est lui dont la poitrine s’est gonflée quand le feu, tout à l'heure, a roussi la tétine de la bête. Il est le propriétaire de céans.
Je le touche à l’épaule sans qu’il remue, je lui parle sans qu’il ouvre la bouche. Dans un farouche anéantissement il demeure immobile, n’entendant plus, ne voyant plus. Sans comprendre, il ramasse la piastre qu’on lui jette pour payer le riz et la paille de nos chevaux; sans un froncement de visage, sans une larme, il assiste à notre prise de possession, à notre installation dans son logis. Sur l’autel de ses dieux, à la lampe des ancêtres, nous allumons nos cigarettes, et sur les oreillers de son lit de camp nous reposons nos pieds nus, gonflés et las; ses yeux n’ont point une plainte, ses lèvres un pli de regret : il regarde, la prunelle fixe et le cœur haletant, la truie énorme dont le sang s’égoutte...
13 mars.
... Hier soir, pendant que des hauteurs du Trong-Son je regardais la plaine, cherchant Bac-Ninh, — notre Chanaan, — • le général de Négrier livrait un véritable et dernier combat, puis entrait dans la ville !
... Plus jeune que jamais, il accourt à notre rencontre. Il salue le commandant en chef et chevauche derrière lui. Encore un village. La tour de la citadelle surgit entre les feuilles, pareille à un canon monstrueux dont la culasse serait enfoncée dans le sol. A un dernier détour, les remparts apparaissent...
... Quand on entra dans la ville déserte et morne, ce fut une sensation différente, très neuve, qu’il faut voir emmagasinée avec quelques autres, pour se consoler de tout.
La rue était nue, lamentablement nue et solitaire, plus solitaire et plus nue, avec sa chaussée du milieu, d’allée de pierres blanches, ou macadamisée d’une boue sèche, claire à côté de la teinte des bords. Là-dessus, les sabots des chevaux sonnaient, et l’on n’entendait dans la ville morte pas d’autre bruit que ce martèlement des pierres par ces sabots ferrés.
A droite et à gauche, des paillottes accolées sans fin restaient closes, muettes, très sinistres, sous les auvents rabattus de leurs échoppes barricadées. J’ai vu sous d’autres deux des lendemains d’épidémie qui n’avaient pas ce navrement inanimé des choses en abandon. Pas un être, pas une bête. Dans l’escorte, nous baissâmes la voix, quelques-uns.
Par bonheur, à un tournant, le clairon reprit sa fanfare, le tambour son roulement plein de vie. On entra dans la citadelle et le canon salua le général en chef à coups sonores, très espacés, qui, plus que clairons et tambours, peuplèrent la solitude silencieuse.
Nous allâmes ainsi jusqu’à la pagode où le général de Négrier avait établi son quartier. La pagode est pareille à toutes les pagodes royales, mais plus grande, avec d’énormes chimères au faîte de son toit, un large parvis dallé devant sa porte, des arbustes et des arbres le long de ses allées, une vingtaine de jfins à son chevet. Les pins bruissaient, harmonieusement, de ce bruissement spécial à leurs aiguilles vertes et qui ressemble au chant monotonement doux de la mer.
Tout de suite, je ne l’entendis pas, les yeux agrandis.
Devant le temple, appuyant leur flèche au rebord du toit, une collection de pavillons chinois masquait la façade de ses hampes de bambou et de ses plis multicolores, immenses. A terre, c’était un échafaudage de munitions, de caisses, de ballots pris également par Négrier à l’ennemi. En avant, plus j)rès, soutirant le regard mieux que tout, une mitrailleuse allemande et une batterie de canons Krupp s’alignaient entre des piles d’obus.
Des canons Krupp... Beaucoup les reconnaissent. Dans les forts, il en existe douze encore, également neufs.
Cependant, nous mettons pied à terre. Le coup d’œil serait merveilleux — s’il faisait seulement soleil. On dirait un décor de cinquième acte.
Et justement voici le dénouement : un prisonnier qu’on amène. Les interprètes habillés de violet l’interrogent, puis le général en chef ordonne qu’on lui donne à manger — et qu’on le renvoie. Des officiers, très attentivement, regardent la pointe de leurs bottes...
Comme chute de toile, un capitaine arrive alors, qui nous appelle et nous désigne notre cantonnement.
14 mars.
Parcouru la ville sous la bruine. Le désert n’est plus. Une armée cantonne dans les paillettes, mais le spectacle est plus triste que la désolation antérieure. Tassés dans ces rez-de-chaussée boueux, les soldats doivent regretter la rizière.
Par endroits, les ruines fument. La clémence a porté ses fruits : cette nuit, des incendies ont éclaté un peu partout dans les maisons inoccupées par la troupe, et la relève d’un poste des remparts a ramassé un factionnaire — tirailleur annamite — à qui la tête manquait. Maintenant, quand les troupiers trouvent un Chinois (qui se cache, ils le fusillent sans rien dire. Seulement, dans trois mois, on en trouvera encore, espions ou soldats, retardataires de la déroute ou volontaires d’arrière-garde, car Bac-Niuh n’est.
pas une ville : c’est une ruclie. Toutes les maisons s’y touchent, sans une allée, sans un passage, avec des rues à angles droits dont les lignes délimitent d’impénétrables quadrilatères où des bataillons pourraient se cacher. Derrière chaque paillotte, un jardin s’étend, enclos de haies épineuses, énormes, plus sûres que des murs. Et jardins et maisons font corps, étroits alvéoles.
Le tout est misérable. Ce ne sont plus les habitations d’Hanoï presque toutes eu briques, ou du moins toutes spacieuses, aérées, accessibles, ouvrant sur de larges rues. Chacune des paillottes de Bac-Nînh vaut bien au maximum trois ou cinq piastres, une fois vide. Cependant on hésite à les flamber; mais, par mesure de sécurité, on les démolira. Un travail d’ Hercule à travers ces bambous chevillés et qui exténuera davantage le soldat brisé de fatigue.
Je rentre las de mon excursion, dépité de la non-couleur des choses, de la saleté
Une forge au Tonkin.
du ciel, des rues et des maisons, de l’humidité moisissante que l’on sent de toutes parts.
Dans mon quartier, le pillage de la nuit continue. Les coolies des deux brigades ont fusionné. Les arrêter dans l’inextricable fouillis des jardins et des cours n’est point possible. Une armée double ne suffirait point à les garder, et pour un qu’on assomme, dix reviennent. Rien ne leur échappe : ils butinent tout. Ce tout, à quelques maisons de mandarins près, est un amas de choses sans valeur pour l’Européen, mais constituant chez l’Annamite un entier mobilier. Les coolies s’en emparent, brutes inconscientes que ne trouble point la honte de voler ce qu’ont- laissé leurs compatriotes fugitifs.
Incessamment, ils rôdent, renversant les lits de camp, les meubles, les autels pour aller plus vite, ramassant les sapèqûes dans la boue, l’opium demeuré dans les pipes, le thé, le riz, les soucoupes fêlées, les narghilés de porcelaine commune, jusqu’aux chapeaux de femmes, aux cordonnets, aux glands de soie. Et, pour accompagner leurs incessantes incursions par les cours et les cases déjà fouillées, la sempiternelle clameur des porcs qu’on saigne plane sur la ville. L’Annamite a plus de cochons encore que
d’enfants, ce qui n’est point peu dire. Il en a comme ailleurs on a des moutons , des volailles. On a beau en tuer, toujours il en reste, et les grognements furieux des bêtes ne s’arrêtent point une minute.
Bientôt, pourtant, comme des factionnaires défendent les monuments publics, pagodes, arsenaux, magasins, comme il ne reste plus rien à ramasser dans ces décom-
Après la décapitation.
bres que nos canons n’ont point faits et que la main des pillards entasse seule, l’immonde troupeau commence la chasse aux chiens.
Cela dure des heures, et c’est l’horrible dans l’horrible. Je n’avais rien vu de plus épouvantable, pour anticipée que soit seulement la mort des pauvres bêtes, réservées à la table dans tout le pays.
Moins perspicace que le porc, le chien ne crie pas. Sa laideur bête, chez tous uniforme, demeure inintelligente. Comme le mouton, il ne résiste point, se laisse saisir et égorger. Ceux que je veux sauver se hérissent à mon approche, hurlent, montrent les crocs. En leur fidélité imbécile et touchante, ils sont restés dans les logis abandonnés, où, dociles aux leçons reçues, ils mordent le blanc seul, qui les plaint ou les protège ; mais ils se livrent aux coolies, et à leur approche frétillent leur courte queue. Jusqu’à
l’étal, leur pauvre langue rose lèclie la main des bourreaux. Lorsqu’enfin la lame luit, ils ont une brève révolte instinctive, un grognement qui se défend. Puis, au premier coup, c’est un jappement de douleur suraiguë, et bientôt un sinistre hurlement de bête vivisectée.
Leur mort toutefois n’arrête point l’horreur. On les flambe, ou les racle, ainsi que des porcs. Et dans toutes les cours, dans tous les jardins, partout où deux coolies font ménage, nous retrouvons, ballonné, brunissant, la graisse grésillante, le corps d’un chien, reconnaissable encore, qui rôtit sur un brasier clair