‹ L'extrême OrientChapitre 85 sur 132 · AA'-:--' , V · texte numérisé non relu

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Tox K ix. — Une marchande de thé.

Hong-Hoa, dimanche de Pâques, 13 avril 1884.

Hanoï. — Au bord du grand lac.

A Hong-Hoa. — Comme à Bac-Ninh, le général de Négrier est entré le premier dans la citadelle liiez' matin. Nous le suivions, ce qui nous a valu d’intéressantes explications sur les fortifications de la place, fortifications savantes, élevées au ras du sol, et conformes aux plus récents progrès, mais souvent à contresens, allant contre leur but, ou remplies de fautes de détail. Les Chinois semblent les avoir construites d’après des conseils européens ; seulement, pareils à des maçons qui édifieraient un palais d’après nue seule description et non d’après des plans, ils ont fait une oeuvre bâtarde, pratiquement inutilisable. L’ensemble n’en est pas moins énorme et, de loin, très effrayant.

La ville est en cendres. A peine reste-t-il vingt maisons habitables et une dizaine de pagodes. La pluie a gâché les décombres plâtreux avec la boue, en un mortier atroce. Il monte de ces ruines une puanteur de roussi et de laine brûlée. Devant les squelettes

on n’a pas le temps de l’examiner ; les allumettes s’usent vite, ou bien c’est un antre chasseur, parfois un boy, qui, par mégarde, voire par plaisanterie, heurte un gong immense pendu à l’un des piliers. Sous les voûtes qui le répercutent, en le grossissant démesurément de leurs échos précipités, le son déroule, du dzing primitif et strident à sa vibration dernière, un chapelet de sonorités mugissantes, dont les ondes assourdies s'éloignent en bourdon grave et meurent comme un glas. Le noir de poix qui nous

baigne les rend étranges, comme surnaturelles, et, la première fois, d’aucuns sursautent encore dans la surprise de leur tympan, quand, la porte rouverte, le demi-jour pénètre, louche et gris, salué d’un vivat tout de même.

A chaque visite, nous repartons avec les mêmes commentaires aux lèvres et la même irritation de ne pas savoir. Or cette pagode est la seule véritable curiosité d'Hanoï, comme du reste la plus ignorée. Les pagodes des Supplices, du Petit Lac et des Corbeaux ont été vingt fois décrites...

L’INDO-CHINE

des cases, partout, des tas d’ordures, de paille souillée et de choses sans nom, s’étalent, détrempés. Par-dessus l'impression de l’incendie, on ressent celle d’un déménagement. L’ennemi a tout vidé avant de s’enfuir et d’appeler la flamme à son aide. Dans les habitations restées debout, on découvre, au milieu des traces de cantonnement et des débris de cuisine, des bûchers préparés avec des cloisons, des portes, des échelles. Nos obus ont empêché les Célestiaux d’y mettre le feu, et cette désolation demeure qui témoigue. Çà et là, sous le vent, des pétillements d’étincelles se réveillent, et des

fumées montent qu’éclairent, dans le bas, de minces langues de flammes bientôt mortes. Le ciel est d’un gris sale, fuligineux au-dessus du fleuve, et partout mélancolique, écrasant. Des corbeaux planent en vols circulaires. Mais la tristesse morne de cette ville détruite ne vient pas de ce ciel, de ces oiseaux de proie, ni même de cette lamentation muette qu’ont les choses que l'homme a frappées ; et les murs éventrés, les frontons rôtis, la boue gâchant les cendres ne la font pas eux-mêmes tout entière. Plus navrants que tous ces deuils, il y a les jardins.

D’aucuns subsistent dans ce saccage universel, et dont on peut reconstituer les allées étroites, les plates-bandes. Dans celui d’où je sors, la vasque d’eau verdie et les artificielles rocailles demeurent intactes au milieu de la boue piétinée. Des iris surgissent de la mousse des fentes; le long des bords du bassin, des cyprins dorés nagent en cercle, lentement. Au-dessus, sur un fût de colonne, un autel domestique en briques peintur-

lurées se dresse, avec ses offrandes ordinaires, souliers et coffrets de carton. Sur la tablette, j’ai pris un recueil de prières. La main malhabile d’un enfant avait dessiné un soldat sur la couverture. Mais la lampe était morte, la petite lampe familière.

Et comme je pensais à ces horreurs de la guerre, partout pareilles, sous tous les deux, ma main s’est égratignée aux épines d’un rosier en fleurs. C’était au fond du jardin, entre les squelettes grillés d’autres arbres, contre le mur noirci. Les roses avaient survécu, roses encore, et perlées de pluie, soufflant un parfum doux. Plus cruels que

Pagode fortifiée à Palan.

l’ennemi et le feu, nous les avons cueillies, mes compagnons et moi. Sentimentalité puérile, ressouvenir de Paris oii nous les enverrons, et où elles arriveront desséchées, sans couleur, affreuses... L’arbuste est resté dépouillé, violé, tout nu. Une plus grande tristesse retombait sur le jardin, noyait les choses.

10 avril.

En sampan. — 1 Sur le Pclican, simple chaloupe à vapeur, nous descendons le fleuve lîougc. Nos chevaux et nos bagages reviendront plus tard, par terre, en suivant le même chemin qu’à l’aller. Et seuls, étendus sur le pont étroit du minuscule steamer,

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on, plus paresseusement, encaqués sous le toit des sampans auxquels nous donnons la remorque, nous savourons notre repos, béatement. Hong-Hoa pris, c’est la guerre finie, et, par suite, le retour prochain. Nous discutons l’itinéraire à suivre pour rentrer en Europe. Les heures s’écoulent, reposantes, au fil de l'eau boueuse, et sous la chaude impassibilité du ciel.

Dans un des sampans, une femme annamite, laide et souriante, allaite un enfant, tout en cuisant son riz. Fille du fleuve, elle est chez elle en ce bateau, où deux nattes, une marmite, une image pieuse, quelques baguettes d’autel, un tonnelet de bambou, un vieux coffret à bétel forment son primitif et très suffisant mobilier. Sur ces planches pourries et moussues, sous cette paillocte en forme de bâche, elle est venue au monde, et, depuis, a vécu toujours. Sur ces nattes, elle s’est mariée, sur ces nattes, trois fois, elle s’est vue mère. Elle y mourra, bête fidèle et résignée que n’ont mordue ni rêves ni passions, et dont aucun regret ne glacera le rire puéril, car nul désir ne l’a passagèrement éteint. Accroupie, les cuisses croisées, elle nous couve de son œil moutonnier qui sourit, lui aussi, du sourire enfantin des lèvres minces. La gorge ovale et maigre surgit sans honte du kékouin entre-bâillé, tend au petit singe qu’elle abreuve sa pointe hypertrophiée, pareille à la mure de haie qu’une gelée brûle et verdit avant la maturité rubescente. Deux autres enfants, tout nus, le ventre énorme, — l’un la tête rase avec, au sommet, un court plumet de cheveux, l’autre tondu partout sauf au-dessus des oreilles que surmontent, comiques, deux houppes de poils noirs, — se traînent autour d’elles, se disputant à coups de dents, à coups d’ongles, un vieux peigne de bois. Nous laissons tomber un bout de cigare. Ils s'en saisissent, se barbouillent de cendres et le fument, tour à tour, avec des mines de bonheur. Réveillé, leur petit frère repousse le sein et gigotte. Il veut fumer aussi. Impartiale, la mère exige qu’on lui prête le cigare, et le petit monstre, très grave, le porte à ses lèvres, aspire la fumée, se salit les joues et s’amuse, éperdument, sans une toux, sans une grimace. Il a dix mois, nous expliquent les gestes de la maman qui, contente, nous remercie, le même pli d’aise découvrant la laque de ses dents noircies.

Pareil, le paysage se continue sur les rives. Si basses que soient celles-ci, par moments, elles nous cachent l’éternelle rizière et les cultures en ligne, dont l’implacable défilé se déroule sans qu’une parcelle de terrain leur échappe. Dans ces passes, on ne voit plus que les berges ocreuses, l’eau jaune et le ciel vaporeux. Puis, un coude brusque déplace l'horizon ; les derniers plans des montagnes de Hong-Hoa réapparaissent bleuis, ou bien c’est une digue parallèle qui se dessine, avec, à son sommet, un buffle immobile, sculpturalement profilé sur le ciel, et dont le méchant regard nous suit. Souvent, sur le dos du ruminant, un moutard demi-nu remplace les oiseaux habituels qu’attirent les parasites. Il nous examine, parfois nous salue à l’asiatique, et son cri de : « Bonjour, capitaine ! » nous arrive triomphalement. Le petit homme ne sait dire que cela, mais en abuse. A plusieurs reprises encore, nous croisons des jonques que des indigènes remorquent à la cordelle. Ils s’arrêtent pour nous voir passer. Plus loin, des paysans occupés dans les champs se retournent au sifflet de la machine et nous contemplent, les hommes appuyés sur leur bêche grossière, ou accoudés sur la herse ou sur la charrue; les femmes, un panier sur la tête et les mains sur les hanches, les uns et les

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autres, quelquefois enfoncés, jusqu’au ventre, dans la boue grasse. Des toits, çà et là, trouent les verdures qui ceignent les villages. Ensuite les berges remontent et l’on ne découvre plus que le fleuve charriant, du soleil, ou s’ouvrant en éventail de feu sur des bancs de sable pointillés d’oiseaux blancs.

Mais d’autres distractions alors nous occupent. A tout instant, l’on s’échoue. Le

Un pêcheur.

mécanicien et le quartier-maître — seuls Français de l’équipage du Pélican — s'ingénient à se déhaler. Les sampanières démarrent leurs barques, s’efforcent de nous remorquer. Nos Annamites, armés d’immenses perches de bambou, s’arc-boutent sur les plats-bords, et poussent, et geignent, et suent pour nous déséchouer. Le canot ne bouge pas d’un cran. Des débris nous dépassent dans le courant qui nous nargue et semble

plus rapide : épaves sans nom qui disent la débâcle chinoise, et troncs de bananiers qu’on prend de loin pour des noyés verdis. On nous prie d’aller sur l’avant pour soulager l’arrière dont on retire le charbon, nos cantines à vivres et tous les objets lourds, afin de déplacer le centre de gravité de l’embarcation. Nos efforts, cependant, demeurent inutiles. Alors, ce sont des danses qu’on effectue à l’avant extrême. On nous prendrait de loin pour des épileptiques, à nous voir, blancs et Annamites, passagers et matelots, nous démener sérieusement, sans rires ni musiques, avec des entrechats fous dont le martèlement sur les planches sonores fait plus de bruit que la machine chauffant à vide. Lorsque nos danses et nos bonds n'ont pas enfin dégagé l’arrière envasé et modifié le tirant d’eau général, on se décide à envoyer un sampan porter une amarre à terre, et

A Hanoï.

tout le monde fraternellement s’y attelle, dans une traction acharnée qui nous pèle la paume des mains, nous laisse sans souille, furieux et crevés.

Cinq fois en cette journée, nous nous sommes échoués ainsi, chaque écliouage durant des heures. A la fin, nous ne nous sentons plus la force de nous plaindre, et, parqués sur deux mètres de largeur, sales et ruisselants de sueur, sans eau ni linge, sans cabine pour nous nettoyer, nous restons abêtis à lions regarder en cercle. Koïzoumi, notre attaché militaire japonais, seul, ne perd rien de sa placidité souriante. Incessamment, il nettoie ses ongles de fille, tandis que jilus nerveux, — en Asiatique europanisé qu’il est, — son capitaine, le savant Ikêda, peste et jure contre le fleuve ou contre M. Dupuis.

Cependant, tout cela se supporte encore tant qu’il fait jour ; mais, la nuit venue, nos récriminations deviennent plus amères. Vers dix heures, un heurt brusque de la quille qui talonne, un mouvement irréfléchi qui jette presque tout le monde à bâbord, pensent nous faire chavirer. Valises, tables, bancs, seaux et vaisselle, tout dégringole. Le fanal se décroche, se brise, allume l'alcool des bouteilles renversées, nous menace d’un incendie avant l’engloutissement. Heureusement, on en est quitte pour la peur, et

L’INDO-CHINE

la sarabande recommence à l’avant, plus étrange sous la lune. Nous bondissons à pleins jarrets, nous laissant retomber de tout notre poids, et chacun, tout bas d’abord, puis tout haut, s’excite à ce cancan par des refrains familiers, dont les airs se battent en une atroce cacophonie. Mélopées bretonnes, japonaises, tonkinoises, refrains de Bullier se concertent, et au milieu de nos gambades de fantoches, sous le ciel criblé d’étoiles, nous nous trouvons bientôt si comiquement ridicules que nous en éclatons de rire, à présent désarmés.

Et voilà comment on navigue sur le fleuve Rouge 1 !

1. Nous ne parlons, dans ce chapitre sur le Tonhin pittoresque, que des Annamites et du paysage. Depuis notre second voyage (1885), Hanoï et Haï-phong se sont, paraît-il, tellement métamorphosés qu’en les décrivant d’après nos anciennes notes, nous ferions faux et serions injustes pour les fonctionnaires comme M. Bonnal, un Haussmann d’extrême Orient, dont l’intelligente persévérance a amené cette transformation.

Souvenir du petit lac d’Hanoï.

Les Remparts de Pékin.

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