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LE PASSÉ ET L’AVENIR

Le sol fait la race : le Chinois est tout entier dans le sien. Son monde est un monde à part, mais c’est la nature qui prit le soin de le clore elle-même. Dix mille kilomètres de hautes montagnes séparent du reste de l’Asie l’empire du Milieu.

Ces montagnes, cependant, pouvaient ne pas suffire, leurs habitants sauvages n'en ayant pas assez gardé les brèches, — et, de fait, elles n'ont pas suffi, les ancêtres des Chinois, Chaldéens, Arabes, Hindous, ayant assez voisiné aux temps préhistoriques pour échanger des superstitions dont héritèrent leurs descendants respectifs qui ne se connaissaient plus! — Mais, après l'assèchement de la Méditerranée de l’Asie centrale, nue de ces évolutions climatériques, qui constamment modifient la

surface du globe et les conditions physiques de la vie, intervint pour doubler les barrières. Aux deux versants des chaînes fermant la Chine à l’ouest, le désert apparut. Devant lui, dans des directions opposées, il chassait deux civilisations. Depuis, elles n’ont point cessé de se tourner le dos. Même durant des siècles, elles s’ignorèrent; puis, quand les tâtonnements de l’une les remirent enfin toutes deux en contact, elles furent prises d’une stupéfaction pareille d’où des légendes devaient sortir des deux parts. Et, de ces légendes, après des siècles, plusieurs ont cours encore.

D’abord ce fut le bouddhisme hindou qui, par le bassin de l’Oxus, par cette route de la Soie que connurent les Grecs, pénétra en Chine, la conquit moralement en trois siècles h Des relations s’ensuivirent avec l’Inde; des jonques chinoises visitèrent les îles de l’Asie orientale et poussèrent leur trafic jusqu’à Ceylan. D’après les annales des Célestes, elles auraient ramené de l’antique Taprobane des ambassades romaines. Cinq ou six cents ans plus tard, l’empire du Milieu, après une série de désastres et de révolutions, reprenait sa puissance et atteignait un haut degré de civilisation au moment où l’Europe était livrée à la plus basse barbarie1 2. Un de ses explorateurs, le pèlerin Hiouen-tsang, pénétrait alors dans l’Hindoustan par le nord, ouvrant la route aux armées impériales qui, au vne siècle, s’y emparaient de plus de six cents villes. La Chine s’étendait à cette époque jusqu’à la mer Caspienne à l’ouest, mais l’Islam la séparait de l’Europe. Au nord, toutefois, l’empire demeurait sans barrières naturelles ou sans ceinture de peuples sédentaires. Là, vivaient, ou essayaient de vivre, de belliqueuses peuplades que les empereurs maintenaient dans leurs steppes. Ne pouvant franchir les remparts parallèles dont les milliers de kilomètres constituaient la Grande Muraille et se jeter sur les riches plaines cultivées de la Chine centrale, les hordes de ces nomades barbares descendirent sur l’Occident. Au ive et au Ve siècle, l’Europe fut donc la proie des invasions des Huns. Au XIIe, un nouvel Attila, Gengis-Khan, entraîne à son tour les Mongols, qui, malgré ses remparts, commencent par s’emparer de la Chine, avant de marcher sur l’ouest.

L’empire que ces conquérants venaient de fonder lutta contre l’Islam, s’allia dans ce but avec quelques-uns de ses ennemis occidentaux. L’ancien monde connut enfin la Chine par les ambassades du pape et du roi de France envoyées en Mongolie et par les marchands et voyageurs (dont Marco Polo) qui les suivirent. Abordée de la sorte par terre, la Chine n’allait pas tarder à l’être par les océans. Christophe Colomb cingle vers l’Asie orientale et, en croyant y aborder, découvre l’Amérique. Mais ses successeurs portugais tournent le cap Horn, atteignent le Pacifique, font le tour du monde. L’empire du Milieu sortait décidément de son isolement séculaire. Il n’avait reçu par terre que de rares caravanes commerciales : ses ports vont recevoir des flottes ; les boulets occidentaux le forcèrent de nos jours à les leur ouvrir largement. A peine y a-t-il vingt-cinq ans que le canon y parla, et déjà l’on peut mesurer l’étendue des résultats obtenus et des fautes commises.

Elle a cessé d’être complètement mystérieuse, la vieille Chine; nous y avons pé-

1. L’approbation officielle fut donnée au nouveau culte en l’an 05 de l’ère vulgaire.

2. Reclus. Voir sur la Chine le tome VII de la Nouvelle Géographie universelle.

L’EMPIRE CHINOIS

nétré, nous y avons introduit non notre civilisation, mais le secret de notre force. En même temps, nous avons maintenu son unité. Anglais et F rançais, nous n’avions qu’à laisser aller hommes et choses, qu’à nous retirer, satisfaction obtenue. La dynastie des Tsing était perdue et, avec elle, l’intégrité de l’empire. La guerre civile s’étendant à l’intérieur, la Russie s’avançant au nord : ces deux facteurs combinés disloquaient le

La Grande Muraille.

colosse chinois en trois ou quatre parties qui, séparées, cessaient d’être dangereuses pour la paix du monde et la civilisation occidentale. Au lieu de cela, nous avons rétabli la puissance impériale, puis généreusement donné aux Célestes la clef de notre organisation militaire et maritime! Elle eu a usé, de ce secret, et elle eu use : dans quelques siècles, dans un ou deux peut-être, elle sera, si elle le veut, la maîtresse de la terre.

Il ne faut point voir là l’hypothèse d’une peur chimérique : la seule Chine proprement dite a plus de 405 millions d’habitants et étouffe dans ses limites actuelles. L'augmentation de sa population suivant une progression continue, elle fera, tôt ou tard, craquer tout à fait ses ceintures. Or le Nord 11e saurait tenter que son amour-propre, que son chauvinisme, si elle en avait. Les 8,000 kilomètres des frontières russes franchies, la Sibérie conquise, elle serait vengée d’empiétements séculaires, mais n’obtiendrait pas, au point de vue productif, l’agrandissement territorial nécessaire à son expansion. I!

faudra donc alors que l’histoire recommence et que les armées impériales reprennent la route des invasions mongoles, conquièrent l'Europe.

Cependant, tenons-la pour irréalisable, cette perspective; supposons que, malgré la réfection totale de son outillage maritime, malgré la création de chemins de fer, la Chine ne soit pas de taille dans deux siècles à venir à bout de la Russie, ou de jeter Français et Anglais hors de l’Indo-Chine et de l’Inde : l’avenir de l’Europe n’en serait pas moins compromis; an lieu d'être belliqueuse, l'invasion des Célestes serait pacifique, elle s’appellerait émigration.

Déjà les Etats-Unis ont pris peur devant elle, lui ont fermé leurs portes; mais les coolies chinois sont partout ailleurs, et croissent et se multiplient: il suffirait d’une guerre sociale, d’une révolution industrielle, pour qu’ils vinssent louer leurs bras jusque dans la vieille Europe elle-même, comme ils les louent actuellement dans toutes ses colonies.

L'Europe, a-t-on dit, imitera les Etats-Unis à temps; les nations occidentales se ligueront toutes contre l’ennemi commun. Soit encore! mais alors, condamnés à ne plus sortir d’Asie, les Chinois lutteront sur place. Actuellement, ils sont les premiers agriculteurs du monde; la culture ne suffisant pas à les faire vivre, ils se révéleront partout en grand ce que, çà et là, ils se sont montrés déjà : les plus intelligents ouvriers de la terre, les plus sobres, les plus habiles, les plus laborieux, les moins coûteux. De consommateurs, ils deviendront producteurs, ne demanderont plus rien à l’Occident; puis, leur apprentissage terminé, prendront l’Europe et l’Amérique pour tributaires de leurs manufactures. A ce moment, les Jaunes mangeront les Blancs, car il n’est pas de ligues, pas de lois qui puissent enrayer la concurrence du produit bon marché contre le produit coûteux, car enfin la Chine, dans cette lutte des intérêts, sera une, tandis que l’Occident et les deux Amériques, divisés en nationalités adverses, avec des peuples partagés euxmêmes en catégories : consommateurs, producteurs, capitalistes, classes gouvernementales, ne lui opposeront pas une résistance unanime, ne se barricaderont pas avec une sévérité égale.

A l’heure actuelle, il suffirait qu’il plût à quelques Li-Hung-Tchang de monter à l’européenne deux cents fabriques de tissus, lainages et cotons, pour que, d’ici à quelques années, toutes les usines similaires occidentales soient contraintes ou à fermer leurs ateliers ou à abaisser le salaire au prix infime dont on le paye en Asie. Dans les deux cas, ce serait la ruine, et, dans le second surtout, la guerre civile, la révolution sociale.

Voilà ce que nous avons gagné à nous faire ouvrir la Chine, à consolider sa puissance intérieure, à lui dévoiler nos sciences. En réservant son expansion pour le continent africain, dont les races disparaissent devant les blancs quand elles ne se métissent avec eux, le monde occidental n’aurait peut-être pas prévenu le débordement du monde chinois, mais par sa supériorité d’armement, par l’accord de tous ses éléments devant le danger, l’aurait arrêté sans doute et refoulé.

Aujourd’hui il est trop tard. Nous ne pouvons plus refermer la Chine, entraver ses progrès, abandonner nos concessions dans ses ports, arrêter nos leçons. Nous continuerons donc à lui fournir des canons, des navires et tout notre outillage mécanique.

L’EMPIRE CHINOIS

Celui-ci, elle 1’emploiera, dans ses arsenaux d’abord, jusqu’à ce qu’elle puisse se passer de nous, et ensuite l’appliquera à ses usines. Les chemins de fer aidant, elle réalisera tout tranquillement alors son rêve ambitieux : elle sera la reine des peuples.

Et que si l’on trouve cette conclusion d’un pessimisme exagéré, nous ne rappellerons pas la destruction de l’empire romain et de tant d’autres, mais nous inviterons simplement les sceptiques à nous imiter. Quelques jours passés dans les ruches chinoises

Passe de Nankou.

de Canton, Tien-tsin, Hang-tcheou, Sou-tcheçu, etc., quelques excursions parmi ces multitudes grouillantes dont le spectacle donne le frisson, la visite ensuite de certains arsenaux et des ateliers où les Chinois travaillent à l’européenne, l’étude des diverses statistiques et du revient de la main-d’œuvre, un coup d'œil sur la vie locale, ses besoins et le prix de leur satisfaction, la lecture enfin des relations de tous les voyageurs ayant séjourné quelques années en Chine, convaincront les plus optimistes que, tôt ou tard, l'Occident et l'Orient en viendront aux mains d’une façon ou de l’autre, et plus probablement, comme lutte générale, sur le terrain économique.

La perspective n’a rien de rassurant; elle semble en tout cas inéluctable, car l'opium, sur lequel d’aucuns ont compté pour affaiblir la race jaune, demeure impuissant, car le Chinois reste sobre et jusqu’ici refuse nos alcools, car enfin les saignées des guerres locales, les ravages des épidémies ou des disettes sont insuffisants à tem-

pérer l’accroissement de la population et d’ailleurs deviendront de plus en plus rares, toujours grâce aux progrès venus de l'ouest.

Maintenant, à quand l’écliéance? On ne peut le dire, à des siècles près. Mais qu’importe après tout? Issus d’une pensée divine ou des lois inconnues de l’immuable matière, les perpétuels renouvellements des forces physiques et humaines à travers l’éternel devenir où les mondes, les individus, les formes s'agitent d'une vie éphémère, remueront toujours les mêmes désespoirs, à quelque date que s’achèvent ou finissent leurs évolutions.

Un voiturier à Shanghaï.

Ile Formose. — Lie de Tsin-tsin.

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