‹ L'extrême OrientChapitre 9 sur 132 · BIRMANIE ET PRESQU'ILE DE 51 AL A CCA · texte numérisé non relu

BIRMANIE ET PRESQU'ILE DE 51 AL A CCA

La Birmanie — l'ancien royaume d’Awa — est une des plus riches régions du monde. « C’est le seul pays d’extrême Orient, a-t-on dit d'elle, où la mendicité soit inconnue hors des temples. »

La phrase est courte, mais peint bien pour quiconque a voyagé. Seulement, on peut se demander si dans quelques mois, si demain même elle se trouvera exacte encore. L'Angleterre, en effet, qui avait passé par là en 1826 et 1852, a naguère trouvé trop maigre sa première conquête, et vient à nouveau de s'y précipiter avec ce mépris du droit dont s'indignent nos instincts généreux, mais aussi avec cette habileté politique, cette ténacité entendue qui sollicitent l’impartiale admiration du philosophe.

Ce n’est pas qu’en 1826 et 1852 les Anglais n’aient songé à s’annexer la Birmanie entière, mais ils avaient alors d’autres occupations et durent se borner à empêcher leurs rivaux de s’y établir. Pour cela, ils s’emparèrent de tout le littoral.

On peut, en passant, remarquer qu'il serait d’une bonne politique d’agir en France de même façon. Lorsque les sautes de notre mobile politique rangent momentanément parmi les utopies les projets les plus scientifiquement conçus d’agrandissements colo-

1. Il eût été logique, après avoir sommairement montré l’orographie et l'hydrographie de l’Indo- Cliine, en la considérant comme unité géographique, de passer à son ethnographie, à son climat et à ses autres aspects pareillement généralisés ; mais un scrupule en a détourné l’auteur qui, connaissant de visu les seules possessions françaises d’Indo-Chine et sachant que, seules, elles intéressent le lecteur français, a préféré parler d’ahord de la Birmanie, de la péninsule malaise et du Siam dans des chapitres spéciaux, pour n’avoir pas ensuite à proportionner à l’étendue de leurs territoires et à leur importance politique ou commerciale les pages qu’il veut consacrer aux pays formant l’ Indo-Chiné française.

niaux, notre marine, en attendant le revirement parlementaire, cliez nous toujours inévitable, pourrait du moins jouer le rôle de chien de jardinier , et, par de platoniques prises de possession, interdire à nos concurrents de débarquer sur les points qu’une intelligente vision de l'avenir nous indique comme indispensables à notre sécurité et à notre grandeur futures.

Lorsque paraîtra ce livre, la Birmanie indépendante aura peut-être cessé de vivre, étiquetée qu’elle sera dans le catalogue effroyablement volumineux déjà des possessions anglo-saxonnes. Elle se composait d’environ 450,000 kilomètres carrés, habités par quatre ou cinq millions d’indigènes, — les Etats tributaires compris, — et n’était séparée de la Birmanie dite anglaise que par une frontière idéale suivant à peu près le 19e parallèle nord. L’empire birman n’avait jamais reconnu le traité qui lui enlevait ses plus belles provinces et l'embouchure de tous ses fleuves : cette protestation stérile ne l’aura pas sauvé de l’absorption. Avec l’Iraouaddy, le Salouen, le Sittang et leurs innombrables affluents, avec ses montagnes remplies de précieuses mines, ses plaines peuplées de troupeaux et fertiles en blé, maïs, riz et coton, avec ses merveilleuses forêts dont le teck est la principale essence, la Birmanie ne formera pas le plus pauvre fleuron de la couronne impériale de S. M. Victoria 1 !

C’est cependant surtout comme voie de transit, comme simple route qu’elle a tenté les convoitises des maîtres de l'Inde. L’Iraouaddy, conduisant en Chine, son embouchure et Rangoon devaient tenter nos voisins. Ils ont pris récemment Mandalay et marchent sur Bhamo, limite extrême de la navigation du fleuve et très proche du Yun-nam.

M. Colqhoun a préconisé, pour gagner les frontières chinoises, une autre route qui, sous forme d’un railway, les atteindrait en partant de la Birmanie inférieure et en traversant le pays des Shans. Il suffirait de prolonger le chemin de fer actuel qui, de Rangoon, gagne Toungoo, sur les rives du Sittang, pour atteindre le Salouen ; ou bien encore de construire une voie nouvelle depuis Moulmeïn, et d’arriver à Sémao, sur les limites du Yun-nam, à l’ouest du Tonkin ; car M. Colqhoun, voyant les Français au Tonkin, ne pouvait rêver moins, que d’annihiler notre si coûteuse conquête en débouchant dans la partie orientale de la frontière chinoise, c’est-à-dire au point même où nous prétendons entrer !

La Birmanie est peuplée, avons-nous dit, par quatre ou cinq millions d’habitants. Il y a, en effet, de forts écarts entre les chiffres des évaluations données par le colonel Yules, M. Clément Williams, le colonel Laurie et M. Colqhoun. Nous nous heurterons, d'ailleurs, lorsque nous passerons en revue les documents publiés chez nous sur l’Indo- Chine française, à des différences d’appréciation plus considérables encore. Aussi bien, les statistiques ont-elles moins d'importance en matière de dénombrement d’habitants qu’en matière commerciale, et sommes-nous plus exactement fixés sur le commerce de la Birmanie que sur le nombre des Birmans. Ce commerce s’élevait, en 1884, à 550 millions de francs.

Le Birman proprement dit est un Mongol mâtiné jadis par un certain apport de sang hindou. Comme tous les bâtards, il possède à la fois les qualités et les défauts de

1. Voir : Colqhoun, la Chine méridionale; colonel Laurie, Ours Burmese Wars, etc.; Mason, Anderson, Helfer, Crawfurd.

L’INDO-CHINE

ses ascendants, et manque d’originalité. On le dit doux, vif, généreux, spirituel, facile à gouverner, joyeux et poli comme un Japonais, et, en bon Asiatique, habitué à être

Birmanie. - — Un premier ministre et sa suite.

pressuré par ses chefs. Il est très bon batelier, fondeur remarquable, tisseur et sculpteur sur bois très habile.

Parmi les tribus distinctes, mais d'une race sœur, on cite celle des Ivliamti comme la plus civilisée. Ces Khamti vivraient, paraît-il, en saint-simoniens. Ils sont bouddhistes et, dans la voie du progrès, élèves des Birmans, à qui ils fournissent des soldats, bien qu’étant d’habitudes pacifiques et, par goût, adonnés au commerce. Ces élèves d’une civilisation elle-même inférieure sont, sur la frontière de l'Assam, les éducateurs des Kakyens, autre groupe ethnique important; mais ces Kakyens, hors de l’influence birmane ou chiuoise, vivent volontiers en demi-bandits. Bouddhistes lorsqu’ils descendent dans la plaine, ils adorent les esprits dans leurs clans et emploient les boulettes d’opium comme monnaie. La vendetta fleurit chez eux.

Les Karen sont d’autres sauvages que beaucoup considèrent comme les aborigènes du pays. Leur angle facial plus ouvert, leurs très réelles qualités, leur nombre enfin qui dépasse un million sont pour faire douter de cette théorie puisque, relativement supérieurs, ils ne tiennent pas la première place. Ils se divisent en plusieurs groupes, parlent plusieurs dialectes et se civilisent avec une surprenante facilité. Cinq cent mille d’entre eux sont descendus dans les possessions anglaises.

Appartenant à la même souche que les Siamois, les Chan sont au nombre de 3 ou 400,000 sur le haut Ménam et dans le bassin du Mékong. Ils s’éparpillent jusqu’au Tonkin. Les Talaïng habitent le littoral et sont généralement recensés parmi les Birmans.

La Birmanie anglaise a toujours attiré les Birmans proprement dits qu’écrasait l'arbitraire de leurs maîtres. De deux maux, les indigènes ont choisi le moindre, tout en gardant conscience de leur nationalité, et leur nombre, sans les guerres, se serait décuplé depuis qu'ils ont pris contact avec les Européens et que la propriété s’est morcelée, leur apportant avec une diminution d'impôts une aisance inconnue d’eux jusque-là. L’Angleterre aurait donc été leur bienfaitrice et joué un rôle véritablement civilisateur si elle n’avait pas introduit dans sa conquête l'usage de l'opium.

Le négoce local n’est pas moins important que le commerce d’exportation. L’Iraouaddy est couvert de bateaux, les routes de chariots, de bêtes de somme et de caravanes, et la prospérité générale frappe le nouveau débarqué. Le riz Ngosein, beaucoup plus recherché que notre riz de Cocliinchine, où l’on pourrait facilement l’introduire, est la principale production du pays et figure pour les quatre cinquièmes dans le commerce total. Décortiqué, il en est exporté en moyenne un million de tonnes, représentant plus de 1G0 millions de francs. Le bois vient ensuite, le teck surtout; puis le thé, la gomme laque, les vernis végétaux, le cachou, le coton, le caoutchouc et le tabac.

Les mines donnent du fer, du cuivre, de l’étain, du plomb et de l’argent. Près de Bhamo, la Ohouïli roule de l’or. On se rappelle que c’est pour une question de mines presque autant que pour s’assurer la route de la Chine que les Anglais étendent actuellement leurs possessions. La cour de Mandalay ayant concédé à des fermiers chinois et à des associations anglaises les monopoles commerciaux des bois de construction, du pétrole et des pierres précieuses, les querelles entre les maîtres de Rangoon et le souverain étaient fatales1. Mandalay est d’ailleurs l’entrepôt de l’exportation du jade, une des richesses du pays.

1. Le conflit actuel a commencé par une lutte entre l’administration du roi Tliibô et la Bombay Burmah trading Association , concessionnaire d’une exploitation forestière.

L’INDO-CHINE

Vers le 22e parallèle nord, le cours de l’Iraouaddy s’infléchit directement dans la direction de l’ouest et reçoit plusieurs affluents. Là s’épanouirent successivement les quatre capitales birmanes : Sagaïn, Awa, Amarapoura, Mandalay, dont la dernière, bien que fondée en 1857 seulement, comptait, avant la guerre actuelle, plus de trois cent mille habitants. Elle était, par malheur, à quatre jours de fleuve de Rangoon, et fortifiée à l’asiatique, ou pour mieux dire, d’après les vieilles modes asiatiques, car la Chine, pour ne citer qu'elle, a depuis quelques années adopté l’outillage défensif européen, et au Tonkin nous Fabien fait voir. Ajoutons que les Anglais sont moins arrêtés dans leur marche ascensionnelle par les résistances indigènes que par les pirates chinois et les métis Kakyens dont les bandes sont maîtresses de la Birmanie nord, des frontières du Yun-nam à Bhamo. Le Tonkin n’avait pas seul le triste privilège de nourrir des Pavillons noirs et autres écumeurs ; mais, plus intelligents que nous, nos

Vue de Mandalay.

voisins se sont bien gardés de blesser l’amour-propre chinois. Pourvu qu’ils soient commercialement les maîtres, peu leur importe la suzeraineté de la Chine.

Ces anciennes capitales valent qu’on les visite. Sagaïn a de pittoresques pagodes. En face, Awa s’est transformé en parc. Quelques couvents, quelques huttes s'élèvent parmi ses ruines devenues le paradis des jardiniers. L’ancienne Ville des Joyaux avait été fondée en 1364, abandonnée en 1783, et réadoptée comme résidence du souverain de 1822 à 1837.

Amarapoura, la Ville de V Immortalité, ue vécut malgré son nom que soixantequinze ans. En la décrivant, les géographes rappellent une amusante anecdote qui peint bien le caractère chinois. Lorsqu’on 1857, le souverain donna l’ordre de vider la place, la colonie chinoise refusa de se joindre aux indigènes et se barricada dans son quartier où l’on finit par la laisser tranquille; mais les pauvres Célestes ne tardèrent pas à se repentir de leur entêtement. Que leur servait de demeurer dans leurs vieilles boutiques, à présent que tous leurs clients avaient fui? L’intérêt fit ce que n’avaient pu faire violence et persuasion : en dépit de leur attachement au sol familier, ils émigrèrent à leur tour pour venir s’établir à Mandalay.

Cet exocle ne leur demandait pas grand chemin, car Amaraponra n’est qu’à quelques kilomètres de la nouvelle capitale à laquelle il sert de port. Le roi ne se serait en effet éloigné de l’Iraouaddy que pour ne plus entendre le bruit détesté des bateaux à vapeur anglais b

Le plan de Mandalay est imité des cités chinoises enfermant une cité barbare. C’est un carré parfait, enclos de murs de briques, percés au milieu de portes et flanqués de tours aux toits dorés. Nous retrouverons à Pékin cette forme. Au centre de la ville, une seconde muraille quadrangulaire entoure les palais, le sérail, les ministères et le temple de l’éléphant blanc. C’est la cité royale, dont le trône, surmonté d’une flèche à sextuple spirale, symbolisant, dit Adolf Bastian, le mont Mersu, pyramide centrale du monde, occupe le milieu précis. Des palissades longent les maisons pour que les habitants puissent se cacher sur le passage de Sa Majesté.

Cette description suffît à peindre cette capitale d’apparat. Les faubourgs, au delà du fossé navigable de l’enceinte, offrent, seuls, offraient plutôt avant la guerre actuelle et ses dévastations, un aspect vivant, encore que leur population y dût mal dormir, en dépit de sa résignation asiatique, le sang coûtant peu à répandre à cette cour fantasque. Reclus nous apprend, en effet, que les murs de Mandalay reposent sur des cadavres, car en Birmanie, « comme jadis, en Palestine, la première pierre de chaque édifice doit être une jnerre vive , afin que les esprits et les mauvais génies en soient écartés ». En 1880, pour un accident arrivé à un réservoir d'huile sacrée, l’astrologue royal exigea de son souverain le sacrifice de cent de ses sujets mâles, de cent femmes, de cent garçons, de cent filles, de cent soldats et de cent étrangers. Seuls, les prêtres étaient exemptés de fournir leur quote-part de victimes à cette hécatombe expiatoire ! Il paraît, du reste, qu'elle n’eut pas lieu, car, dès les premières arrestations, la population détala. Mais cette simple anecdote sent-elle assez sa vieille Asie ?

De nombreuses pagodes, des statues, 700 petits temples dont chacun renferme une table de marbre sur laquelle est gravée une partie du Pittagat , l’Ecriture bouddhique, le temple monstrueux de Mengoun dont un tremblement de terre a fait cesser la pyramidale construction -, une cloche du j)oids de cent tonnes : voilà, en dehors du palais, les principales curiosités de Mandalay et de ses environs.

En aval du groupe des quatre capitales, citons la ville de Miy-Ivyan, sur la rive gauche du fleuve. C’est un marché des plus populeux, situé dans le vaste delta d’un affluent de l’Iraouaddy, le Kyen-douën, rivière navigable jusqu’à Ivendat, soit pendant 150 kilomètres. Dans la partie haute de son bassin se trouve Manipour, cheflieu de la province de ce nom. Les habitants de Manipour fournissent la contrée entière de brahmanes magiciens et astrologues. Reclus les appelle les « Auvergnats de la Birmanie », parce que, perpétuels émigrants, ils couvrent les routes de leurs caravanes commerçantes ; il note qu’ils sont grands joueurs de polo, ainsi que le sont dans l’Inde les habitants du Dardistan. Ce dernier détail à lui seul justifiait sans doute

Page 1