‹ L'extrême OrientChapitre 91 sur 132 · LE PETCHILI. — TIEN-TSIN. - PÉKIN · texte numérisé non relu

LE PETCHILI. — TIEN-TSIN. - PÉKIN

Il ne saurait entrer dans notre plan de décrire les dix-huit provinces chinoises. Les compilations, répétons-le, ne sont utiles que si elles fournissent à la paresse du lecteur les renseignements qu’il ne saurait rechercher lui-même dans des documents peu répandus ou dans des montagnes de livres contradictoires. Comme ce n'est pas le cas ici, nous passerons rapidement en revue les diverses régions chinoises, en ne nous arrêtant qu'à celles dont un séjour personnel nous a permis de noter quelques aspects.

Les dix-huit seng , avons-nous vu, se partagent en fous ou départements, divisés eux-mêmes en tcheous ou arrondissements, subdivisés en districts : /tiens. Les villes y prennent la dénomination des divisions dont elles sont le chef-lieu, d'où la répétition sur la carte des mots fou, tcheou, hien, à la suite du monosyllabe qui les désigne.

Les six provinces maritimes, par lesquelles nous commencerons, sont, en descendant, du nord au sud, celles du PctcZüli, du Chan-toung , du Kiang-sou, du Tché-kiang , du Fo-kien et du Kouang-toung .

La première renferme le siège du gouvernement, fixé depuis le Xe siècle à Pékin,

c’est-à-dire à proximité de cette Mandchourie d’où sort la dynastie actuelle. On l’appelle plus communément Tcliili tout court, et c’est une des plus importantes de l’empire. Jadis, avant la révolte des Taï-pings, avant le changement de cours du Hoang-Ho et la grande famine, on y comptait 37 millions d’habitants. Le territoire (avec les cantons annexés de la Mongolie), comprenant une superficie déplus de 148,000 kilomètres carrés, la densité de la population s’y trouvait donc quatre fois plus forte qu’en France ! Aujourd’hui, nous ne savons point le chiffre exact de ses habitants, dont d’autres causes, du reste, ont diminué le nombre, le Tcliili ayant peuplé de paysans émigrés les colonies chinoises de Mongolie et de Mandchourie. Le Peï-ho, en effet, qui arrose la région, l'inonde fréquemment, ou, pour parler plus exactement, n’offre point l’écoulement nécessaire aux eaux de crue de ses affluents, car le littoral du Petchili, œuvre d’alluvions empiétant sur le Pacifique, semble se soulever. De là, l'insuffisance de la pente du bas Peï-ho et dans le delta et dans le Petchili central, oii parfois il couvre jusqu'à 15,000 kilomètres carrés, le débordement des eaux grossies parles pluies estivales queue retiennent plus les montagnes déboisées inondant la région du sud-ouest au nord-est. Ne pouvant attendre qu’on reboise, les paysans ruinés ont, en grand nombre, fui le delta devant la colère du dragon noir et vert qu'ils accusent de causer ces inondations; mais ce dépeuplement partiel n’a pas atteint Tien-tsin, dont la population semble grandir, tandis que diminue celle de Pékin.

La mer, en se décolorant, puis en devenant boueuse, affreusement laide, indique d’assez loin l’embouchure du fleuve.

Heureux le voyageur dont le vapeur arrive à marée haute et qui peut franchir la barre sur laquelle on trouve alors de 3 à 4 mètres et demi d’eau ! Au cas contraire, son navire mouillera, le seuil n’offrant qu’un mètre à mer basse, et, durant d’insupportables heures, l’infortuné passager contemplera le plus morne des paysages, une plaine plate, monotone, sans un arbre, un lac de fange, faudrait-il dire, qui s’étend au delà des forts de Takou. Ceux-ci, qu’enlevèrent si rapidement les troupes anglaises et françaises en 1860, exigeraient aujourd’hui d’autres efforts, formidables qu'ils sont devenus depuis la dernière guerre franco-chinoise. Nous y avons vu (1885) les ingénieurs chinois aidés d'officiers allemands y appliquer les plus récents progrès de la science contemporaine et y installer une superbe artillerie. Par malheur, notre titre de Français n’était pas précisément la meilleure des recommandations pour qu’on nous permît, à cette époque, d’aller visiter les fortifications, les camps retranchés et les bassins de radoub qui font de Takou le boulevard de la défense du Tcliili et de la capitale de l'empire. Nous nous consolâmes en admirant les bizarres moulins à voiles, s’orientant au vent en tournant horizontalement sur des pivots, qui piquent seuls la plate étendue, aux environs du village de Takou.

D’aucuns disent : ville, et doivent apparemment avoir raison. Mais notre carnet de route justifie cette erreur par une note relative à la multitude de porcs grouillant dans la fange. Les porcs d’extrême Orient ont tous le cuir sombre et leur épine dorsale se creuse au milieu, comme appelant un bât, au lieu de faire l'arc comme chez les

L’EMPIRE CHINOIS

nôtres. A ce détail près, ces bêtes, que leur maigreur rend agiles, sont pareilles aux cochons européens, et leur apparition sur les bords du Peï-ho donne bien la taclie complémentaire que réclame le paysage ! Avec un peu plus de végétation, nous nous serions cru au Tonhin, à considérer la teinte ocreuse uniforme des choses. Le fleuve, le sol, les paillottes, les murs en pisé des cases, tout se revêt là d’un même ton jaune sale. Pour qui vient de Shanghaï et Tche-foo, pour qui surtout arrive de Canton et de la Chine

Tien-tsin. — Concession française. La maison de notre hôte.

du Sud, le Petchili et la Chine du Nord se présentent ainsi sons un air de misère et de laideur crasseuse préparant mal à l’enthousiasme qu’on voudrait avoir sur la route de Pékin.

Cependant, peu à peu, l'impression se modifie. En dévidant les capricieuses courbes du Peï-ho, dont la faible largeur laisse étudier ses deux rives, le steamer longe des cantons de moins en moins désolés. Les cultures, champs de blé, de millet, ou rizières effleurant les berges, les norias primitives, la foule des paysans en plein travail, nous firent alors songer de nouveau à l’Indo-Chine et à ses arroyos, dont les bords recèlent une vie pareille, dans un cadre identique. Ensuite, un pays admirablement cultivé se déroula pendant des heures, parsemé, çà et là, de tumuli et d’agglomérations rurales. Des bandes d’enfants barbotaient dans la vase et riaient en voyant le remous de notre hélice mettre

en branle, sur de courtes lames, les bachots amarrés au rivage et autour desquels d'autres petits magots, la peau balée couleur du fleuve, se baignaient en piaillant. Le long de villages où pullulait la vie, nous dépassions des jonques portant toutes à l’avant, crûment peinte, une paire de ces yeux énormes avec lesquels les matelots chinois espèrent effrayer les dragons des eaux. La plupart de ces bâtiments venaient de Canton, voyage qui leur prend des six mois, et étaient bondés de sacs de riz. En prévision du blocus, le vice-roi du Petcliili avait en effet ordonné qu’on emmagasinât à Tien-tsin d’énormes approvisionnements de vivres ; la paix signée de la veille allait les rendre inutiles.

Quand notre steamer, tirant trop d’eau, dut enfin s’arrêter, à quelques kilomètres de Tien-tsin, une chaloupe à vapeur du service des douanes l’accosta et nous permit d’achever notre voyage.

Ce service des douanes, c’est en Chine une puissance, et une énorme puissance ; son directeur est le véritable ministre des finances de l’empire, car les millions qu’il verse dans le Trésor impérial constituent à peu près les seules ressources de la terre des Fleurs, le mandarinat et le mode de perception des impôts dévorant à peu près tous ses autres revenus. C’est pour obtenir justement que les produits des douanes ne fussent point pareillement gaspillés et absorbés que la Chine a rendu à l’Occident le grand hommage d’en confier la perception à des Européens. Leur administration a merveilleusement justifié ce premier pas des Célestes dans la voie des réformes ; entre des mains occidentales, les recettes ont vite donné des chiffres inespérés et le service acquis une extraordinaire importance. Le personnel de cette administration est remarquablement appointé. Il doit, d’après les conventions, être composé d’un tiers d’Anglais, d’un tiers de nos compatriotes , le troisième tiers demeurant réservé aux autres nationalités ; mais son directeur général étant Anglais, les vacances qui se produisent dans le cadre français sont remplies par des candidats anglais ou allemands, et peu à peu, là comme ailleurs, on nous évince. Le directeur actuel, sir Robert Hart, est un homme de grand talent à qui la Chine doit beaucoup.il reçoit une véritable liste civile, exerce une grande influence, et l'on comprend sans peine que, n’ayant pu passer sa succession à son frère, il ait refusé de troquer son poste pour celui d'ambassadeur de Grande-Bretagne en Chine auquel le nomma son gouvernement.

Tien-tsin est la plus grande ville du Petcliili et de la Chine du Nord. Depuis vingt ans surtout, sa population s’accroît à vue d’œil ; elle dépasse aujourd’hui un million d 'estomacs, comme disent pittoresquement les Yankees. Ouverte au commerce européen après le traité de 1 858, qui fixa le nombre de ports oii pourraient trafiquer les puissances occidentales, elle est le siège d’un immense mouvement d'affaires qu’au début accaparaient surtout des maisons anglaises ; mais, en s’outillant à la façon de leurs concurrents et en fondant des sociétés comme la Clàna merchants Company, les Célestes n’ont pas tardé à prendre sur le marché la première place. Sur 180 millions de francs d’importations 1 que recevait avant la dernière guerre le port de Tien-tsin, de même que sur ses 15 millions d’exportations2, plus de la moitié s’opérait sous pavillon chinois.

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