Serviteur chinois qui s’occupe des chevaux. Écuyer
L’EMPIRE CHINOIS
nous découvrons enfin le vice-roi qui nous attend, debout. Inclinaisons, poignée de mains, tcliin-tchin indigène ; nous entrons.
La pièce est propre, sinon luxueuse. Une longue table de congrès diplomatique, couverte d’un tapis vert mais à ramages, en remplit le milieu. Autour, des fauteuils également européens. Le long des murs, l’ombre noie les formes d’autres meubles. Seuls apparaissent au-dessus d’eux quelques kakémonos de soie blanche où sont peintes des maximes. La pièce est distraite d’un hall, dont elle forme une des extrémités, et n'en est séparée que par un paravent montant presque au plafond. C’est derrière ce paravent obligatoire que, dans tous les yamen, d’après les on-dit, les diplomates indigènes postent des lettrés polyglottes pour surprendre les propos qu’échangent entre eux dans leur langue les visiteurs sans défiance; c’est là qu’espionnent les serviteurs.
S. E. Li-Hung-Tchang s’assoit au bout de la table, nous prenons place à sa droite et à sa gauche, et, comme alors son visage se trouve dans la pleine clarté de la lampe, je puis l’étudier. Tout de suite, sa taille, qui serait extraordinaire pour un Chinois, m’a frappé; maintenant, c’est sou regard; et pour cette taille de cuirassier... mandchou, pour ce regard intelligemment aigu, je me rappelle involontairement le général Brière de l’Isle. Le front est vaste, mesuré jusqu’au bleuissement indiquant sur le crâne la limite du rasoir; les pommettes peu saillantes. Les ailes du nez presque régulier, la proéminence des maxillaires marquent autant de volouté que les yeux et les lèvres minces décèlent de finesse. Une moustache en brosse, une mouche grisonnante achèvent d’occidentaliser cette physionomie marquante et, pour être franc, sympathique, Li est un caractère en même temps qu’un homme de grand talent ; son visage ne dément pas sa réputation.
Et le mot du général Grant me revient : « Dans mon voyage autour du monde, je n'ai vu que quatre hommes d'Etat vraiment forts: Bismarck, Gambetta, Beaconsfield, Li-Hung-Tchaug. »
Nous ne touchons pas à notre thé, servi sans sucre, à la mode indigène. Un boy apporte des cigares, des cigarettes, du champagne, et l’entretien commence, le vice-roi m’étudiant à son tour avec fixité. J'ai sorti du papier, un crayon, et son œil scrutateur me quitte parfois pour tomber sur mes notes.
M. Détring — car il ne faut pas oublier qu’il fut mon seul interprète, Ma-Kien-Tchang 1 étant absent — traduit mes questions et souvent rit avec Son Excellence, avec laquelle il semble être eu termes familiers; mais, quoi que je fasse, d'interrogateur je deviens à tout moment interrogé.
Li-Hung-Tchang. — Vous aviez, m’a-t-on dit, prévu et prédit ce qui vient de se passer à Hué 2. Que pensez-vous du licenciement de l'armée annamite
Autographe et titres de Li-Hung-Tchang ( donnés par le Vice-Roi à l’auteur).
1. Fonctionnaire chinois bien connu en France, car il est licencié en droit de la Faculté de Paris.