‹ L'extrême OrientChapitre 96 sur 132 · AVEZ UNE POLITIQUE D’AMOUR-PROPRE ET NOUS UNE POLITIQUE D’INTÉRÊTS · texte numérisé non relu

AVEZ UNE POLITIQUE D’AMOUR-PROPRE ET NOUS UNE POLITIQUE D’INTÉRÊTS

1. Nous supprimons ici toute la partie de la conversation ayant trait ii des actualités politiques aujourd’hui oubliées.

Pékin. Au Tsong-li-yamen.

Moi. — Bail ! les gens les plus pratiques du monde, les Anglais, s'emballent bien par amour-propre, par chauvinisme. C’est très occidental, cela !

Li. — Mais les gouvernants devraient raisonner les foules, ou passer outre à leurs volontés...

Moi. — D’accord !... Mais que la Chine commence ! Gouvernants et gouvernés font deux — partout. Vous qui êtes un homme de progrès, pouvez-vous violenter les préjugés de vos populations et imposer vos idées? Non ! Vous ne nous ouvrez seulement pas à Pékin vos temples, vos palais, qui sont vos musées à vous, alors que vos compatriotes, chez nous, trouvent toutes les portes ouvertes, parfois celles même qu’on barricade aux vulgaires Français !

Li. — Vous avez raison : le progrès ne s’impose pas en un jour. C’est en vertu de lois anciennes, surannées peut-être, mais inviolables, qu’on vous a refusé à Pékin l’entrée des temples et des palais. Moi, je fais ce que je peux, et dans la pirovince où je suis maître, je vous autorise avec grand plaisir à tout voir... (Je remercie.') Vous êtes le premier journaliste et le premier lettré français qui soit venu m’entretenir. Vos compatriotes restent trop chez eux, d’où leur ignorance. Nous les connaissons mieux qu'ils ne nous connaissent. Se connaître, cela évite bien des malentendus. Nulle part on ne dit et on n'écrit sur la Chine des choses aussi fausses qu’en France... M. Détring m’a raconté que vous deviez faire un rapport à un syndicat de gens d’affaires décidés à certaines entreprises au Tonkin et dans l’extrême Orient. Je serais heureux de lire ce rapport. 11 faut dans vos articles et conférences stimuler vos ingénieurs, vos industriels, qui semblent ignorer que nous existons, tandis que leurs concurrents américains, anglais et allemands nous assiègent...

La conversation tomba ensuite sur des choses qui n’intéresseraient pas le lecteur. Le vice-roi me demanda, entre autres renseignements, le tirage de notre journal, dont Ma-Kien-Tehang lui traduit parfois des extraits, et le prix d’un abonnement. En chinois, Figaro, c’est Fei-galo , les Célestes ne pouvant prononcer IV’. Bien de plus curieux dans notre conversation, dans ce milieu étrange, que le retour de ces trois syllabes évoquant tant de parisianisme. A noter encore quelques mots sur des personnalités.

Li. — M. Patenôtre va recevoir de l’avancement, n’est-ce pas?... Croyez-vous, en tout cas, que M. Patenôtre soit remplacé par M. Gicquel 1 ? J'aime beaucoup cet officier...

Moi. — Je suis loin de le croire. On reproche, à tort ou à raison, à M. Gicquel d’être trop devenu Chinois. La France serait heureuse de le voir succéder à M. Hart, aux douanes, mais elle ne le nommera pas son ministre

... Son Excellence me parla encore du marquis Tseng, et je parus ne pas lui déplaire en rappelant le rôle néfaste de celui-ci dans le conflit franco-chinois. Elle fit

1. M. Gicquel, mort il y a deux ans, est l’officier de marine français qui fonda l’arsenal de Foutcheou.

L’EMPIRE CHINOIS

ensuite un petit portrait du commandant Fournier : « Trop rusé et trop vif », qui marquait un brin de rancune. L’entretien, toujours très cordial, avait duré plus d’une heure ; mais, avant de prendre congé, je demandai au vice-roi son portrait avec autographe. Xous nous quittâmes là-dessus, après une bonne poignée de mains. Très flatteusement, Li-Hung-Tchang nous accompagna assez loin hors de soji appartement, puis nous remontâmes dans nos chaises. A onze heures, nous étions de retour chez l'obligeant M. Détring. . .

Ajoutons ceci, car l’anecdote est typique, que ce séjour à Tientsin eut des conséquences imprévues et qui devaient nous retenir quelque temps en Chine. Peu après , il nous fut, en effet, proposé de fonder à Tientsin un journal paraissant la veille du départ de chàque courrier pour l’Europe'.Nousy aurions fait traiter la partie commerciale en anglais, langue des affaires en extrême Orient, et nous y aurions écrit en français, langue diplomatique, la partie politique dans laquelle nous aurions, cela s’entend, défendu les idées du parti progressiste chinois.

Cette feuille devait même rapporter de l'argent à ses commanditaires, le jour où Tien-tsin serait relié aux télégraphes sibériens, dont la Compagnie nous promettait des prix tels que, par nos dépêches de Pétersbourg, nous battrions les journaux de Shanghaï et Hong-Kong renseignés à grands frais par câble. Mais ce n'était pas tout : nous devions encore, chaque jour, écrire sous une inspiration officielle une centaine de lignes familières préconisant certaines réformes a 1 européenne ou défendant certains projets. Traduites eu chinois, on les aurait répandues à des cent mille exemplaires...

L’EXTRÊME ORIEXT.

Tous ces beaux projets échouèrent, car une indiscrétion commise à Tien-tsin, après notre départ, en informa la presse de Shangdiaï, et par suite celles de Londres et de Paris. Soit alors que les très hauts personnages qui comptaient nous commanditer par le canal d'un homme à eux, d’un homme de paille, fussent contrariés d’être carrément nommés, soit qu’ils aient simplement cédé à l’opposition que sir Robert Hart et les diplomates étrangers devaient fatalement faire à notre entreprise, française par le choix de son directeur, soit encore, plus simplement, ou pour toutes ces causes réunies, que nous ayons cessé d’être le candidat du choix de M. Détring, notre intermédiaire auprès des hauts personnages en question, l'affaire tomba dans l’eau, comme on dit, et y dort encore.

Toutefois, nous ne regrettons pas le temps qu’elle nous fit perdre, au détriment de la durée de notre voyage au Japon, mais bien cette occasion perdue de relever un peu notre pavillon dans la Chine du Nord, en aidant notre industrie à profiter, elle aussi, des réformes en cours. Enfin, s’il faut tout dire, nous nous en serions tout à fait consolé, si, pour ne pas compromettre la réussite de l’entreprise, nous n’avions pas dû nous contraindre à patiemment écouter l'officier prussien, instructeur en chef de l’armée chinoise, qui, dans un dîner semi-officiel, chez un tiers, à Tien-tsin, insulta notre pays1. Cet Allemand plein de goût avait mis la conversation sur la guerre de 1870- 1871 et nous soutenait que dans vingt ans nous aurions complètement oublié la perte de T Alsace-Lorraine. Il offrait un pari, et nous dûmes offrir à notre tour pour enjeu tout ce que nous posséderions à l’échéance.

On peut se rendre de Tien-tsin à Pékin de trois façons différentes : eu charrette, à cheval, en bateau. Nous avons adopté ce dernier mode, la chaleur, nous dit-on, rendant en été le voyage à cheval des plus pénibles sur les semblants de route qui conduisent à la capitale. Quant à la charrette chinoise, seul véhicule usité dans le nord de l'empire, c’est un engin de torture.

1. Nous donnons un fac-similé de sa carte de visite avec son autographe.

L’EMPIRE CHINOIS

Qu’on s’imagine, sons une bâche trop basse et juchée sans ressorts sur deux roues énormes et ferrées, une boîte à fond horizontal, sans banc ni caisse, et dans laquelle on ne peut ni s’asseoir ni se coucher. Ceci est à la lettre. Deux brancards droits la prolongent, flanquant une mule qu’abrite une petite tente mobile dont le conducteur profite aussi. L’automédon s’assoit, en effet, sur l’un de ces brancards, tout près des flancs de sa bête, et, plus heureux que son voyageur, qui ne sait que faire des siennes, laisse pendre ses jambes. Cette bizarre voiture, sur des routes dont la moitié des dalles ont disparu, remplacées par autant de ravines, avance à raison de 3 ou 4 kilomètres à l’heure. Au bout d’un instant, le voyageur, couvert de bleus, moulu, rompu, brisé, prend la

Un fiacre chinois.

place de sou cocher jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, il se décide à suivre à pied le véhicule1 !

Le bateau, d'ailleurs, n’a rien de désagréable, si l'on a soin de le choisir propre et si l’on est accompagné d’un domestique chinois intelligent. Ces house-boats ressemblent assez aux péniches de nos canaux. L’avant, découvert, nous sert de cabinet de toilette et de cuisine ! Le milieu du chaland forme une sorte de rouf fermé dont la moitié nous donne deux petites pièces, séparées du logement des rameurs. Une glacière aidant, la traversée sera supportable, à la lenteur près de notre marche.

Nous sommes en route. Du moins, on nous l'affirme. Comme une tortue, notre house-boat se fraye un chemin à travers des milliers de jonques dont les mâts sans vergues rayent le ciel, si nombreux que par places ils cachent les tas de sel (denrée d’un monopole officiel dont le dépôt est établi à Tien-tsin) et les montagnes de sacs de riz ou de blé bossuant les rives. L’activité commerciale de ces quais et de cette rivière est inimaginable. Cependant, à la longue, nous sortons de cette flottille et nous revoyons

1. Celui que représente notre dessin est pékinois, assez propre — et relativement perfectionné !

l’eau du fleuve entre les files de bateaux, qui montent ou descendent. Nous voici dans une plaine prodigieusement fertile, couverte de cotonniers et de millet, mais laide, plate, triste. Nos rameurs, pendant deux jours, nous y promènent, tantôt maniant l'aviron, tantôt naviguant à la perche, tantôt longeant les berges en remorquant la péniche à l'aide d'une cordelle attachée à la pointe de notre mât. Pas un souffle de vent. Infatigables, ils rythment leur effort d’un chant monotone et rauque, mélopée primitive comme en geignent tous les mariniers du globe. Notre thermomètre marque 38 degrés, et notre provision de glace, bien qu’enfouie dans une fausse cale, sous des couvertures de laine, fond à vue d’œil, tandis que nous classons nos notes et essayons d’écrire sous le toit trop bas de notre cabine.

Parfois, voulant dérouiller nos jambes et calmer nos impatiences, nous descendons à terre. Seuls, les ambassadeurs accrédités et quelques hauts personnages obtiennent la permission de remonter le Peï-ho en chaloupe à vapeur. Encore doivent-ils, nous a-t-on dit, s’arrêter à une certaine distance de Tong-tcheou, la vapeur, invention des Barbares, ne pouvant fonctionner jusqu’à présent dans un rayon déterminé autour de la résidence impériale de Pékin. Mais — attrait éternel du fruit défendu! — l’on nous a raconté, d’autre part, que l’impératrice actuelle mourait d’envie d’avoir un petit bateau à vapeur, un vrai joujou, sur le lac minuscule entourant son palais. De là, grande indignation de son entourage. Si le fait est exact, il peint bien l’esqtrit actuel de la nouvelle Chine et ses curiosités de progrès. Nous savons qu’en dehors des réformes militaires ou maritimes, on les nie, ces curiosités ; mais ne serait-ce point par mie fausse interprétation des choses? Le mouvement de transformation et d’emprunts à l’Occident est indéniable encore que timide, et la Chine en doit l’impulsion bien plus à l’exemple du Japon, son adversaire et rival, qu’aux exhortations de nos diplomates. Seulement, et tout comme le Japon jadis, elle entend bien se servir de notre outillage, mais pour mieux nous fermer ses portes. Elle nous empruntera nos procédés métallurgiques, nos chemins de fer, tous nos progrès, mais, autant que possible, en se passant pour leur exploitation de notre personnel et à son profit unique. Pourrions-nous l'en blâmer, nous, Européens, qui en art et en industrie en avons toujours fait autant, nous empruntant les uns aux autres le secret de nos industries nationales, afin de ne plus être tributaires de nos voisins ?...

Ce Tong-tcheou, où nous finissons par atterrir et où nous sautons en selle sans que personne, notons-le, ne demande à voir notre passeport, est le port de Pékin, dont 24 kilomètres le séparent. C’est une ville très commerçante de 1 10,000 habitants, où la saleté et l’incurie chinoises s’étalent dans un paysage désolé. Les remparts de briques sont en partie à bas, le sol mamelonné de ruines. Yues de leur sommet, les ruelles ressemblent à des crevasses, érosions hideuses rayant la boue. De près, ce sont des cloaques où la poussière promène des tourbillons empestés, qui, en le voilant j^ar moments, jaunissent le ciel lui-même de la teinte fangeuse qu’a toute la cité, maisons, terrains vagues, berges et rivière. Après une pluie, on doit y naviguer dans la fange. Pour l'instant, au pied des murailles, s’étalent des amoncellements d’immondices et de matières animales en décomposition sur lesquelles s’empoisonne l’air brûlant. Et nous supplions le hou de nous faire vite sortir de cet enfer qu’on met une heure à traverser.

Enfin, nous atteignons la campagne, laissant derrière nous, à droite, le port de Tongtclieou, noir de bateaux, et le Peï-ho, cpii, sans profondeur, aminci encore, s’enfonce vers le nord-est. Là, nous croisons des files de chameaux, rencontre attendue dont on

Un des bastions des remparts de Pékin.

s’étonne cependant, à cause de son contraste avec les chinoiseries ambiantes et le type de leurs conducteurs, — à cause enfin de notre manie française de synthétiser les choses sous des images précises et des généralités figurées. Le chameau, pour nous, c’est

l’Afrique et l’Asie Mineure, de même que l’éventail c’est le Japou, le paravent la Chine, l’éléphant l’Inde, etc. On s’imagine qu’on apprend en voyage; on se trompe, car on voyage trop vite aujourd'hui en globe-trotter : on désapprend seulement.

La caravane n’a rien de biblique ; le chameau énorme, au cou volumineux, rien d’africain, et l’on ne peut se figurer la crasse de ses guides. Quand vient l'hiver, le Chinois du Nord, celui des basses classes, endosse une peau de mouton qu’il garde jour et nuit et ne jette qu’au printemps. Nos résidents ont coutume de dire qu’alors elle peut toute seule se rendre au Peï-ho ! L’été, des guenilles en loques et, semble-t-il, non moins hospitalières à la vermine, couvrent tant bien que mal notre Célestial. Aussi bieu, chaleur et froidure s’entendent-elles pour favoriser la malpropreté. L'hiver, on constate à Pékin, situé cependant sous la même latitude que New-York, jusqu’à 20 degrés audessous de zéro, et dans les misérables auberges où nous fait arrêter le muletier conduisant la charrette dans laquelle cahotent nos bagages, nous voyons des lits de camp en briques disposés de façon à permettre d’entretenir du feu au-dessous. Le Peï-ho gelant durant plusieurs mois et le golfe du Petcliili étant bloqué par les glaces, Pékin et Tien-tsin n’ont alors avec le sud de l’empire que d’insuffisantes et lentes communications par voie de terre. L’été, par contre, en juillet surtout, le thermomètre atteint fréquemment 39 degrés.

C’est à cette époque justement que nous nous rendions à Pékiu. Le pays devenait moins laid çi mesure que nous avancions. Si la Chine du Sud est le pays du riz, celle du Nord est la patrie des céréales ; nous vîmes des fermes passables et de remarquables cultures ; mais jamais 24 kilomètres ne nous semblèrent plus longs. Nous en vînmes à bout cependant. D’ornières en ornières, après avoir souvent quitté la chaussée impériale et ses fondrières pour couper à travers champs, nous aperçûmes enfin les murailles de Pékin. Nous nous étions promis de leur découverte et de notre entrée dans cette fabuleuse capitale, où peu de romanciers, que nous sachions, soient allés se promener, une joie qui ne vint pas à notre appel. Mais n'eu est-il pas ainsi de toutes les joies qu’on se promet, en voyage, — - et même sans bouger de chez soi ? Les vrais bonheurs demeurent les bonheurs imprévus, et les rêves ne se réalisent jamais sans décevoir.

Ce n’est point qu’elles ne soient imposantes, ces murailles qui datent duxvi® siècle, et que constitue un rempart de terre haut de 15 mètres et revêtu de briques. Elles ont même un grand air, étrangement féodal, avec leur plate-forme dallée, d’une largeur égale à la hauteur du rempart; avec les tours carrées qui les flanquent tous les deux cents mètres, avec les bastions à quatre étages dominant les quatre angles de l’enceiute, avec seize portes enfin surmontées de kiosques énormes aux triples toitures recourbées. Mais notre lassitude, l’étouffante chaleur, la stagnation de la cohue au milieu de laquelle nous essayions d’entrer, ne pouvait nous rendre indulgent ni pour l’incurie chinoise qui laisse courir les eaux d’égout et s’accumuler les pires immondices dans les fossés entourant ces murs destinés à crouler faute de réparations, ni pour les immondes faubourgs qui, par places, y accolent leurs lamentables et lépreuses masures.

Là encore, personne ne nous demandant notre passeport, nous passâmes tranquillement au milieu des charrettes, des âues, des chameaux, des mules, qui, conduits par des Célestes liaillonneux, s’engouffraient sous la voûte de la porte, dans un nuage

L’EMPIRE CHINOIS

affreux de poussière. Et nous ne pûmes alors nous empêcher de comparer l’attitude de nos compagnons à celle de nos compatriotes, et notamment des badauds de Paris, autour des Chinois qui se hasardent, en costume national, dans nos rues populeuses. Non seulement ils ne nous assommaient pas de leur importune curiosité et de leurs plaisanteries, mais encore se rangeaient complaisamment pour nous livrer passage en nous cédant leur tour. Il en fut de même par la suite .en des endroits où l’on ne voit pas dix Européens par an. D’ailleurs, tout le long de la route, nous avions remarqué la même

Coolies attendant l’heure du travail.

absence d’hostilité. Dans les auberges, on demandait à notre hoy quelle était notre nation, et malgré sa réponse : Folansi (c’est-à-dire Français : les Chinois adoucissent tous les sons), on ne nous regardait nullement d’un mauvais œil. Les mères des gamins, à qui nous jetions des sapèques sur la route, nous remerciaient ; les passants répondaient à notre bonjour, quand ils ne le provoquaient pas ; tout le monde, en un mot, se montrait convenable, doux, poli. S’il était permis de se faire une opinion en une excursion aussi rapide, nous croirions volontiers (pie dans la Chine du Nord, — à l’encontre de ce que nous avions vu dans le Sud, à Canton, notamment, — les lettrés seuls et les petits mandarins détestent l’étranger. Les commerçants et les gens du peuple nous ont tous paru, les premiers, oublier qu’il y eût guerre avec les Folansi , les seconds remplis de complaisance et, à la campagne, moins âpres au gain que nos rapaces paysans. A Tien-tsin, nous n'avons eu à nous plaindre que des loueurs de djinric/tckas et des marchands de chevaux à qui nous eûmes affaire sur le seulement, mais cochers et maquignons sont les mêmes en tous pays ; et puis, les établissements euro-

péens n’ont-ils point partout pour premier résultat, sinon de créer, du moins de développer les mauvais instincts des indigènes qu’ils emploient?...

L’intérieur de Pékin n'était pas toutefois pour nous consoler de son aspect extérieur. Pendant plus d’une heure nous y cheminâmes, longeant des lits de ruisseaux remplis de houe ou de poussière, traversant des terrains vagues, mais de la ville ne voyant guère que des bouts de rues sans trottoirs ni chaussées et bordées d’échoppes. Nous ne pensons pas qu'il soit au monde de cité plus sale. La couche poussiéreuse couvrant le sol inégal a d’étonnantes profondeurs; on croit marcher dans une plâtrerie. Là-dessus qu’on s’imagine la réverbération d’un atroce soleil, puis des boutfées de vent, et l’on comprendra

Une rue de Pékin.

qu’à Pékin une promenade soit un travail, voire un supplice. Cependant nous pensions que le charretier nous égarait, et las de 11e découvrir à droite et à gauche, très loin, que des cahutes misérables ou que des murs élevés, surmontés parfois d’un bout de verdure décelant le parc d'une habitation riche, nous nous demandions naïvement où était lacapitale, lorsque notre guide nous ht franchir une nouvelle porte sous un nouveau rempart. Nous étions dans la ville tartare et bientôt dans la rue des Légations où, parmi les yamenj nous découvrîmes l’unique hôtel de Pékin, l’hôtel Vrard, fondé par un Français et tenu par un Suisse. Jamais entrée dans une ville inconnue ne nous laissa plus lamentable impression.

Pékin, en langue mandarine, signifie : Résidence du Nord, (Nankin étant la Résidence du Sud), et s’appelle Kingtchen dans le langage courant. Il a été aussi souvent déplacé et rebâti que baptisé depuis sa fondation, plusieurs siècles avant notre ère. Sous le nom de Ki, ce fut la capitale du royaume de Yen qui disparut l’an 222 avant Jésus-Christ. La ville déchut depuis, puis se vit prise par Gengliiskhau eu 1215 et

ObSERVATOIR E D E P F. Iv I N.

reconstruite par son petit-fils. Mario Polo la décrivit sous son nom turc de Cambaluc ou Khan-balik. C’est en 1409 seulement qu’elle devint la capitale de l’empire. Elle fut fortifiée en 1419 et 1544, ce qui n’empêcha point, un siècle plus tard, les Mandchoux de s’en emparer. Ils y sont encore, leur race régnant toujours; mais les vaincus, qui les ont à peu près absorbés, ont cessé d’être cantonnés dans la jtartie méridionale de la cité ; même, ce sont eux qui tiennent tout le commerce dans la ville mandchoue du nord, la ville dite tartare. Au centre de celle-ci est une troisième ville, fortifiée elle aussi et sacrée, qui en renferme une quatrième comprenant le palais impérial, ses kiosques, ses temples, ses jardins.

En un mot, le rectangulaire Pékin ressemble un peu aux boîtes qu’on vend dans ses bazars, boîtes contenant une boîte plus petite qui en renferme une troisième, laquelle en enveloppe une quatrième ! Le tout occupe dans l’enceinte de ses 33 ou 34 kilomètres de fortifications féodales la bagatelle de 6,341 hectares, soit les quatre cinquièmes de Paris !

En le parcourant, on ne tarde pas à comprendre ses étonnements de l’arrivée.

Cet immense espace est en effet inhabité en grande partie. Nous commençons nos visites par la ville chinoise, sorte de vaste camp, où l’on n’aperçoit de maisons que sur une largeur d’un kilomètre et demi et où les temples fameux du Ciel et de l’Agriculture nous attirent. Dans ses rues étroites, les chaussées font le dos d’âne, surplombant en guise de trottoirs deux ravins parallèles. Des boutiques les bordent, cachant demeures et jardins, des échoppes plutôt, bariolées, dorées jadis et vermoulues, devant lesquelles roule une foule active. De la saleté, de la poussière, qui ici est noire et qu’on essaye d’abattre avec des seaux d’urine ou d’un liquide infect puisé à même l’égout, nous n’osons plus parler.

Par malheur, des gardiens, malgré l’appât de plusieurs piastres offertes, nous refusent même l’entrée des parcs qui entourent les temples de plusieurs kilomètres de verdure. Déçus, nous revenons par de vastes terrains vagues, semés d’anciens cimetières, de masures en ruines et de mares à demi séchées. Le pittoresque n’apparaît qu’à la rencontre des Chinois s’exerçant au tir à l’arc ou bien se promenant placides et graves, un petit oiseau perché sur leur doigt ou sur un bâtonnet. Le canari apprivoisé remplace ici le chien des promeneurs occidentaux ! Dans ces immenses espaces déserts que nous traversons, on peut se croire à cent lieues d'une capitale. Nous nous expliquons qu’avec ses steppes, ses ruines, ses grands parcs devinés derrière certains murs qui n’en finissent pas, Pékin n’ait pas plus de 500,000 habitants, au lieu de 1,100,000, voire des 2 millions qu’on lui attribuait naguère et que sans doute il posséda jadis.

De nouveau, nous franchissons, au petit pas de nos chevaux mongols, les remparts de la cité tartare, et nos compagnons nous font remarquer que si les rues de la ville mandchoue, souvent pareilles à nos plus grands boulevards, sont dix fois plus larges que celles de la ville chinoise, les chaussées, par contre, ont l’air de rivières à sec. Elles ont dû autrefois être entièrement dallées à la romaine, mais les riverains ont enlevé les dalles pour consolider leurs baraques, en faire des seuils, des escaliers, ou simplement pour enclore leur demeure, car on ne répare rien à Pékin, et la rue appartient à tout le monde. La chaussée, trop meuble, s’est alors affaissée peu à peu, creusée par le pas-

sage des charrettes, et par places se trouve de 1 à 2 mètres en contre-bas de ces trottoirs devenus pareils à des quais. On nous montre une mosquée ; la capitale renferme 50,000 musulmans, pour la plupart ouvriers en métaux et peu pratiquants.

Les jours suivants furent pris par nos visites à sir Kobert Hart, à ses fonctionnaires et anx légations européennes. Celles-ci occupent , au milieu de beaux jardins, d’anciens yamens de hauts mandarins, ou, comme la nôtre, d’anciennes résidences princières. On les a appropriées à nos habitudes; mais, par bonheur, elles demeurent encore curieu-

PÉKIN. — Environs du Palais d’été.

sentent chinoises et vraiment belles avec leurs toits recourbés, leurs frontons sculptés, leurs cours d'honneur, leurs piliers splendides. En les visitant, on peut se représenter ce que devait être Pékin avant les deux ou trois derniers règnes, c’est-à-dire une capitale grandiose, et ce qu’il pourrait redevenir si la fantaisie en prenait à son jeune souverain actuel. Car tous les travaux publics dépendent de l’empereur et de l’empereur seul: hormis des fortifications, des arsenaux et des casernes, nul mandarin ne fait construire ou réparer. Avec encore un siècle d’abandon, les monuments que nous avons vus sont donc, si le prince ne s’en mêle, destinés à définitivement tomber en ruines, d’autant qu’à part de rares lamas et des gamins ou mendiants qui y suivent les touristes, personne ne pénètre dans les temples, en dehors de rares cérémonies officielles plus politiques que religieuses dont la prise de Pékin par les Barbares, puis la minorité du nouveau souve-

rain ont interrompu la tradition. A la veille des cérémonies, on se borne d’ailleurs à balayer et à essuyer, après quoi les araignées et la poussière triomphent à nouveau dans une désolation solitaire.

Ces temples, nous n’essayerons pas de les décrire après tant d’autres. Ce n’est pas, croyons-nous, de tels détails que le lecteur peut être curieux. Le temple de Confucius et la grande lamaserie bouddhiste qui se touchent donnent à l’Européen une leçon de tolérance religieuse qu'il retrouvera partout en Chine ; le temple de la Grosse-Cloche hors de Pékin et, dans la ville, ceux de la Terre, du Soleil, de la Lune, sont intéressants sans doute, malgré leur délabrement; mais tout a été dit sur eux, et nos notes de voyage ne marquent point un de ces enthousiasmes qui font oublier à l’écrivain l’espace dont il dispose. A tout dire, nous n’avons éprouvé d’admiration véritable que pour l’ancien observatoire des Jésuites. Il a été établi au commencement du xvne siècle, près du rempart tartare et du temple des lettrés. Ses instruments, étonnamment conservés par l’air sec de Pékin, sont des chefs-d’œuvre de bronze, dans lesquels les élèves chinois des missionnaires ont, sous leur direction, plié leur art chimérique et fantasque à l’ornementation d’appareils scientifiques que soutiennent des piédestaux d'un travail exquis. Ces bronzes valent le voyage. Il faut voir ensuite le pont des Mendiants, rendez-vous de tous les loqueteux de la capitale. La crasse qui recouvre son marbre délicatement ouvragé ne peut entièrement dissimuler cette œuvre d’art.

Ces excursions terminées, il nous fallut monter sur le toit de la nouvelle église catholique construite par l'excellent père Favier et contempler le panorama de Pékin, qui ressemble, nous déclara le bon père, à un plat d’épinards avec des jaunes d’œufs au milieu ! Cette pittoresque image est juste. De là-haut, l’on découvre en effet les jardins invisibles des rues, les parcs immenses entourant les temples et certains palais : ce sont les épinards ! Quant aux jaunes d’œufs, ils sont figurés par les toitures des bâtiments impériaux, palais, pavillons, kiosques, que recouvrent des tuiles vernissées couleur chrome, uniques, le jaune étant la couleur réservée au souverain.

De cet observatoire, nous déchiffrons le plan de la vieille capitale et suivons le dessin, compliqué dans sa régularité, de ses enceintes concentriques. La résidence impériale nous apparaît écrasée près de la colline artificielle du Charbon, et dans la ville chinoise, nous découvrons des dûmes de temples dont la forme, qui fait songer à l’Egypte, doit être attribuée à l’immigration des musulmans en Chine.

Au retour, nous entrons dans des lamaseries où des moines sales et ignorants psalmodient paresseusement des offices étrangement analogues aux offices catholiques. Et justement, le même jour, nous allons voir la cathédrale et nos missions. Ecoles, hôpital, dix autres œuvres nous y forcent à admirer une fois de plus le courage et le dévouement de nos religieux ; mais nous ne pouvons nous empêcher, ce tribut accordé à leur mérite, de nous demander, à part nous, si les insuffisants résultats de leur charité et de leur prosélytisme valent bien le sang que nous a coûté leur défense, pour ne pas parler du triste malentendu que leur œuvre a fait naître entre la Chine et 1 Europe. Lous reviendrons là-dessus à propos des cidtes professés dans l’empire du Milieu...

Une excursion au parc du Palais d'Été est la seule chose après la visite de l’Observatoire qui puisse consoler le voyageur d’être allé perdre ses illusions à Pékin.

L’EMPIRE CHINOIS

On s’y rend en trois heures et demie, à cheval, en comptant la bonne heure qu’il faut mettre, en partant de la rue des Légations, pour sortir, au petit pas, de la ville tartare. Chemin faisant, on passe sous d’étroits arcs de triomphe, vermoulus comme tous les monuments de la capitale et faits de quatre piliers ou colonnades soutenant un toit historié. Ils forment trois allées, dont une, celle du milieu, réservée à

Kl?

Pékin. — Au Palais d'été.

l’empereur, est barricadée. Nous entendons des susurrements sur nos tètes : c’est un vol de pigeons entre les ailes desquels, pour écarter les oiseaux de proie ou simplement par mélomanie, les Chinois attachent de légers sifflets de bambou orientés sous le sens de la course de l’oiseau. Le vol plus ou moins rapide produit ainsi des sons tantôt aigus, tantôt caressants. Quelques belles boutiques aux frontons dorés et sculptés, aux cloisons ajourées, font ressortir la laideur des façades et des échoppes. Les maisons riches sont cachées, invisibles de la rue. Dans tout l’extrême Orient, du reste, pays des exactions et du chantage officiels, la fortune se dissimule. La chaussée monte et descend,

couverte comme toujours d'immondices et de petits lacs d’une boue pareille à du cambouis et si profonde que le' soleil ne peut venir à bout de la sécher. Tout autour, la poussière règne, cette hideuse poussière qui fait de la résidence du Nord une ville unique au monde. Il y a deux jours, il pleuvait à seaux continus ; les rues étaient changées en torrents et en torrents dangereux, grâce aux accidents du sol. De 25 centimètres d’eau que notre canne sonda devant notre porte, on passe brusquement à 1 et 2 mètres, sur la voie enfoncée en contre-bas, criblée d’ornières qu’ont élargies deux siècles, et veinée de sillons profonds, pareils à des fosses. La mule attelée à notre charrette perdit pied brusquement et notre véhicule enfonça. Nous rentrâmes trempés. Le même soir, le domestique nous annonça que nombre de mendiants aveugles s’étaient noyés. Nul n'y prit garde, ce fait divers, étant habituel !

Le soleil boit vite ces inondations : la fange, hormis au fond des ravines, redevient la farine de l’avant-veille et la circulation reprend. Nous croisons d'honnêtes et doux Mongols juchés sur des bourricots et conduisant des files de chameaux ; puis, ce sont des Célestes de toutes provenances, parmi lesquels on distingue encore les Mandchoux dont le type subsiste toujours un peu, malgré leur enchinoisement. Leurs femmes n’ont pas les pieds atrophiés, comme les Chinoises; mais pour imiter la disgracieuse démarche de canard malade que donne à celles-ci leur infirmité volontaire, elles se chaussent de hauts souliers pointus très incommodes !

Mais cette circulation n’a pas l'animation de Canton ni même celle du Pékin sud, de la ville chinoise que remue une fièvre de commerce et de plaisirs. La foule est moindre ; la largeur des rues mange la cohue. Pékin d’ailleurs, dans son ensemble, n'a pas son importance commerciale de jadis. Sa banlieue, remplie de jardins maraîchers, n’a de vie qu'au sud, sur le chemin de Tong-tcheou ou sur le canal de 25 kilomètres conduisant à ce port et que remonte un certain nombre de barques, malgré cinq degrés 1 nécessitant autant de transbordements. Le trafic est donc faible, réduit aux nécessités de la vie locale, et le commerce à peu près limité à un simple transit par caravanes mongoles, transit énorme, du reste. Il en pourrait être autrement, la capitale ayant cette fortune de toucher à un assez riche bassin houiller ; mais l’anthracite, la houille et dix autres sources de revenus sont exploitées à peine, et l’incurie gouvernementale est telle, dans ce pays où l’initiative individuelle ne peut se produire, que le Petcliili importe du charbon anglais et du bois venu d’Amérique ! Au nord, une chaussée, la seule moderne de la province et à peine moins mauvaise que les autres, constitue l’unique voie de communication à peu près accessible conduisant vers le Palais d'été.

Depuis la dernière guerre franco-chinoise, l’entrée de cette fameuse résidence est devenue très difficile, et bien qu’accompagné des chargés d’affaires de France et de Belgique, nous n’avons pas réussi à la forcer ; mais le peu que nous pûmes voir de ses kiosques, de ses ponts cintrés, de ses étangs remplis de lotus, de ses escaliers de marbre, de ses parcs, de ses statues colossales, nous a ravi. Au. retour, nous courûmes acheter des photographies, dont les dessins que nous avons semés dans les pages qui pré-

1 . L’un de ces seuils, à la rencontre du canal de la route de Tong-tcheou, est le fameux pont de Palikao .

cèdent reproduisent les principales. Ils permettront d’admirer une partie de cette superbe succession de palais où l’art chinois et l’art français du xvne et du xvme siècle se marient si gracieusement. C'est Versailles et c’est le Trianon refaits sous la direction d’artistes ensoutanés, des Jésuites, par des ouvriers incomparables. Nous repartirions demain pour Pékin si nous avions la certitude d’être admis, cette fois, à les voir de près, à les visiter en détail.

Ainsi qu’on peut s’en rendre compte, bien des beautés ont échappé à l’incendie de 1860; mais le gouvernement impérial, comme toujours, n’a rien réparé, et les ruines de-

Pékix. — Cour du Temple des Lettrés.

meurent pour l’éternelle honte des Anglais, et des Anglais seuls, qui, non contents d’avoir contraint la Chine à s’empoisonner d’opium, ont seuls incendié — l’histoire l’a prouvé — cette magnifique suite de chefs-d’œuvre.

Quant au pillage de ce musée impérial, sans pareil au monde, si les troupes françaises y participèrent, il n’en faut accuser que l’ignorance noire de leurs chefs d’alors. N’avons-nous pas entendu naguère le comte d’Hérisson, cet épique sousofficier, après s’être vanté d’avoir, en trois mois, appris à parler et à écrire le chinois, dont un seul millier de caractères demande des années d’études, déclarer d’un ton négligé qu’il avait à deux ou trois endroits cru reconnaître des détails d’architecture rappelant l’Europe ! Le véritable trésor échappa et les soldats anglais et français pillèrent moins que les Chinois eux-mêmes; mais en cherchant l’or et l’argent, que de trésors artistiques ne détruisit-on pas ! Ceux que l’on sauva pour les expédier en Europe n’étaient pas les plus précieux comme art.

il est d’autres parcs encore, moins grands, mais beaux encore, au nord de Pékin. On les voit de loin en se dirigeant vers les montagnes. D’innombrables couvents remplissent la plaine ; un grand nombre sont ruinés et les Européens louent pour l’été ceux

L’EMPIRE CHINOIS

dont la situation dans de fraîches vallées rend le séjour agréable et sain. Rien n’est pittoresque et charmant, du reste, comme les premières collines bornant la plaine pékinoise au pied des curieuses montagnes dont la Grande Muraille suit la crête. C’est dans un cirque de ces montagnes, à 40 kilomètres de la capitale, que se trouvent les tombeaux de la dynastie des Ming. On y accède par un défilé terminé par un beau

Ch ixe du Nord. — ■ Restaurant chinois ambulant.

porche de marbre à l’issue duquel on remarque, entre autres, la tombe de l’empereur Yungl. Des pins et des chênes l’ombragent au bout d'une allée de statues de marbre d’un seul bloc, atteignant jusqu’à quatre mètres de hauteur, mais dont la réunion, l’allure monstrueuse ne permettent guère à l’Européen gâté par le Palais d’été d’apprécier l’art à la fois grandiose et puéril.

Ne quittons pas l'immonde cloaque de Pékin sans noter que nous y avons visité dans le Tsong-li-Yamen un collège où, sous la direction de professeurs européens, dont deux Français, de jeunes Chinois destinés à la carrière gouvernementale étudient les sciences occidentales. Nous les avons vus imprimant eux-mêmes des traductions de nos ouvrages scientifiques, résolvant des équations algébriques, et se livrant dans le labora-

toire à de délicates analyses. Dans la classe de français, on nous fit lire leurs compositions. Sur une vingtaine, il y en avait cinq ou six valant bien celles d’un bon élève de quatrième, et leurs auteurs comptaient seulement deux ou trois ans d’études. Mais là, comme partout ailleurs en Chine, il nous a semblé que les Célestes mordaient mal aux choses abstraites et n’acquéraient, grâce à leur mémoire et à leur application merveilleuses, qu'un vernis de science. Maintenant, peut-être n’est-ce qu’affaire de trois ou quatre générations, le temps de modifier les méthodes fondamentales de l’éducation première ?

On ne jugera bien le cerveau chinois qu’en expérimentant sur ses élèves pris dans la plus jeune enfance et, partant, plus faciles à modeler intellectuellement.

La mutilation des pieds chez la femme chinoise.

En rade de Shanghaï.

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