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La terre à bois fournit encore la matière première des travaux de charpenterie, de menuiserie, de churronnage, de tonnellerie. Le père Casaubon et son fils Charles sont charpentiers, et réparent ou construisent en neuf pour eux-mêmes ou pour les cultivateurs du voisinage, des maisons, granges, étables, remises. Ces travaux leur rapportent en argent, année moyenne, 150 dollars. Ils entreprennent également des transports de bâtisses, au moyen de rouleaux et de blocs. L'hiver, trois mois durant, tandis que les garçons charroient à la maison le bois de la montagne ou le foin de la baie Relair, le père s'occupe dans sa “ boutique ”, attenante à son habitation, à des travaux de menuiserie et de charronnage Il répare les voitures et en fait de neuves ; il fabrique des traîneaux pour le transport des “billots”. Toutes les voitures de travail en usage sur la ferme ont été faites par lui, à l'exception des ferrements. En outre, ces travaux de charronnage rapportent en argent chaque année une vingtaine de dollars.
Casaubon et ses fils ont fait eux-mêmes la plupart de leurs outils de culture, fourches, râteaux à main et jusqu’au râteau à cheval, utilisé pour la rentrée du foin. Pierre fait des bois de chaise en frêne et en plaine ; Charles et sa femme foncent ces chaises en peau ; le père les fonce en écorce d’orme. A l'occasion, on vend de ces chaises. Il y a quelques années la famille confectionnait des raquettes pour la neige. (Cette petite fabrication a pris fin depuis, par suite du bon marché des raquettes offertes en vente par les commerçants.
Les hommes sont encore à leurs heures tonneliers. Les trois cents seaux de pin de la sucrerie ont été faits à la maison. C’est Charles qui a fait les seaux en forme de barillets qui servent à puiser l’eau pour les besoins journaliers. Avec les harts de merisier le chef de famille fabrique des licous et des liens grossiers. Au moyen d’un instrument spcial transmis par son père, il fait avec l'écorce de tilleul (comme aussi avec l’étoupe de lin) une corde résistante et de belle apparence. Enfin les rameaux de thuya servent à la mère à confectionner des balais grossiers.
6° Ces travaux ont été exécutés en famille, chacun des membres y a pris part de diverses manières. A l'automne, en octobre et novembre, les hommes, le père Casaubon, Charles, Pierre, avec leurs chevaux, ont opéré les labours. On ne se sert pas de bœufs ici pour les travaux des champs, Mais pour les menus ouvrages nécessités par le service de la maison, on attelle un petit bœuf: c'est plus vite fait. On se sert aussi de ce bœuf pour tirer le “ glisse-neige ”, au temps des sucres, dans les pentes et les ornières de la montagne, un bœuf dans ces conditions étant plus facile à conduire qu'un cheval. Au printemps, en mai, les hommes ont fait les semailles et les hersages. En juillet, ils ont fait la rentrée du foin ; en act et septembre, la récolte et le battage des grains. Dans ces trois dernières opérations, les femmes, la mère, la bru, Philomène, Eulalie et même la tante Julie, munies de fourches et de râteaux, ont prêté main-forte aux
hommes. Ce sont encore les hommes qui, l’hiver, pendant les six longs mois de stabulation, ou pendant la période d'engraissement, soignent les animaux, leur donnent à boire, leur distribuent les rations de paille, de pesat (pour les moutons), de foin, de grain et de moulée, renouvellent la litière et nettoient les étables, bref, pour me servir de l'expression canadienne, qui ‘font le train”. Mais ce sont les femmes qui traient les vaches et qui voient au service de la laiterie. A l'occasion même, elles aident aux hommes à soigner les bestiaux. Ce sont les femmes seules qui sont chargées de faire dans le jardin les cultures qui s’exécutent à la bêche ou à la pioche. C’est la mère Casaubon qui s'occupe spécialement de la plantation de tabac. C’est elle qui, au printemps, a fait les semis en boîtes, qui plus tard les a transplantés, a sarclé, arrosé, édrageonné la plantation. Ce sont encore les femmes qui sont chargées presque seules de la culture du lin; les hommes ne leur donnent de l’aide que pour l’arrachage et le battage de la plante. Ce sont, aussi, les femmes qui tondent les moutons, pendant que les hommes tiennent les bêtes immobiles. Nous avons vu il yauninstant quelle large part les femmes prenaient dans les fabrications domestiques. Il n’est pas jusqu’au petit Ovide qui ne se rendît utile dans les travaux des champs en maniant le râteau et conduisant les attelages.
On n'a guère recouru aux services de salariés étrangers. C'est à peine, cet été de 1886, si le chef de famille a fait faucher 5 arpents de ses prés par un voisin pourvu d'une faucheuse mécanique, et si dans le temps des récoltes, il a requis les services de son fils, Louis, journalier au village ; ou si encore, à l’occasion des battages, il a reçu des voisins, à charge de revanche, un coup de main. L’éloignement de l'habitant pour la maind'œuvre sulariée est ici générale. Ce n'est qu’à la dernière extrémité qu'il se décide à y recourir. C’est pour mieux échapper à la nécessité de l’employer qu'il met à contribution pour les travaux des champs les femmes et mêmo les jeunes enfants de sa famille. Dans le même but, bien que ses procédés d'exploitation soient en général peu intensifs, il applique parfois des sommes importantes à l'achat de machines perfectionnées qui permettent d'économiser la main-d'œuvre. C'est ainsi que Casaubon a fait récemment l'acquisition d'une faucheuse à cheval ; il possède depuis plusieurs années une machine à battre. Les semeuses et les moissonneuses mécaniques sont de même assez répandues dans la paroisse.
7° La culture pratiquée ici n'est ni productive ni perfectionnée, Les rendements sont faibles et la qualité des produits, souvent médiocre. Chez Casaubon, en 1886, l’arpent de blé n’a pas donné plusde .5 boisseaux, et l’arpent d'avoine guère d'avantage. En 1891, si j'en crois le recensement, le rendement moyen restait au-dessous même des chiffres que je viens de donner. Cette année-là, les 692 acres en blé à Saint-Justin rapportèrent 4,656 boisseaux, c’est-à dire moins de 8 boisseaux de l’acre. Les 2,664 acres en avoine rapportèrent 29,707 boisseaux, soit un peu plus de 11 boisseaux de l’acre.
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Le rendement du lin est faible et la qualité en est inférieure. Les sarclages sont insuffisants. En 1885, chez Casaubon, le champ de lin fut tellement envahi par les chardons et autres herbes adventices, que la famille dut renoncer à utiliser la bonne moitié de la récolte. Ce lin donne une toile forte, mais rude et grise. Le tabac a, en général, une saveur très âcre. Les pommes de terre sont atteintes de pourriture, de sorte que, en 1886, par exempie, la famille ne savait trop si elle tirerait sa provision des deux demi-arpents consacrés à cette culture.
L'exploitation du troupeau n’est pas plus intensive et ne donne pas de meilleurs résultats. Les poules, qui cherchent leur nourriture en liberté dans le voisinage des bâtiments de ferme, ne pondent qu’un petit nombre d'œufs. Casaubon me dit qu'il ne réussit pas l'élevage des chevaux, les poulains mourant presque tous en bas âge. L'alimentation des vaches est défectueuse et leur rendement médiocre, Dès la Toussaint, on ne tire plus les vaches qu’une fois par jour ; à Noël, on cesse complètement de les traire, Elles ne reçoivent plus alors que de la paille pour nourriture. On ne leur donne d’aliments plussubstantiels (foin, moulée de grains) qu'entre l’époque du vêlage, vers le mois de mars, et la mise à l'herbe, deux mois plus tard. De ses six vaches laitières, Casaubon n'obtint en 1886 qu’un peu plus de 15,000 livres de lait, soit une moyenne quotidienne de 7 livres par vache.
Le système même de culture est défectueux. 1l a pour base la production répétée des grains, et le troupeau est par trop réduit eu égard à l'étendue exploitée. L’'assolement pratiqué est quadriennal, ou plus exactement, (pour me servir de la définition d'un professeur d'agriculture, M. Marsan, du collège de l'Assomption) double-biennal. C'est-à-dire que l'habitant, dont la terre a généralement la forme d’un rectangle très allongé, dix ou quinze fois plus long que large, divise ce rectangle par le milieu dans le sens de la longueur ; chacune des deux bandes parallèles ainsi formées est semée alternativement, deux années de suite, en grains, puis laissée, deux autres années, en foin ou en pâturage.
8 Le travail reste ici dans une dépendance étroite de la productivité naturelle des lieux. Ce qui le montre bien tout d'abord, c’est la disposition topographique même des exploitations rurales. Casaubon x son bois, ses prés ot ses emblavures sur trois points de la région séparés par de fortes distances. Ses terres à grains et à pâturages sont situées sur la terrasse à sol profond : la terre à bois est située sur la montagne, à 4 milles au nord de l'habitation ; la terre à foin est située dans la plaine basse, sur la rive du Saint-Laurent, à 6 milles au sud de l'habitation. Cette disposition n’est pas particulière à l'exploitation de Casaubon, ni aux biens de Saint-Justin. Sur une grande surface comprenant plusieurs paroisses, les cultivateurs ont ainsi leurs domaines en deux ou trois pièces situées suivant la nature des lieux.
Nous savons, en offet, que la montagne est une réserve forestière naturelle. La végétation arborescente, grâce à l'humidité de l'air ambiant, se
produit ici d'elle-même ; et d'autre part la nature du sol dans lequel cette forêt pousse ses racines la sauve de la hache du défricheur. A cause des larges affleurements de l’assise rocheuse, de la faible profondeur et de la maigreur du soi sur sa plus grande étendue, la montagne de Saint-Justin est réfractaire à toute tentative de culture. L'homme n'a rien planté, rien aménagé ici ; il se borne à recueillir le bois mort, et l'excédent des produits secondaires de la forêt.
Nous savons aussi que la rive du Saint-Laurent, par suite des apports d’alluvions fertilisantes qu'elle reçoit, est une prairie naturelle, permanente. Le travail de l'habitant consiste à faciliter l’égouttement au moyen de fossés profonds e: à semer à dix années ou plus d'intervalle, dans les herbes indigènes, une petite quantité de fléole.
En somme, le cultivateur ici se contente d'aller chercher le bois et le foin là où ils se produisent et se maintiennent à peu près spontanément, sans participation de sa part; et il compte pour rien les déplacements fréquents, onéreux, qu'il lui faut s'imposer pour cela. C’est ainsi que chez Casaubon, à l'époque des foins, tous les travailleurs, hommes et femmes, devaient quitter l'habitation pour se transporter à la baie Belair, à 6 milles du domaine principal, avec chevaux, faucheuse, voitures, instru-: ments de toute sorte et des provisions pour la semaine, On installait une cuisine temporaire dans la “ batterie ”’ (aire) de la grange, on réservait un coin d’une tasserie pour les chevaux ; on couchait soi-même un peu partout, sur le foin, eton ne revoyait pas le foyer avant dimanche, sauf Pierre qui, chaque soir sur sa charge de foin, allait “ faire le train ” à la maison. En ces dernières années, les habitants de la terrasse de Saint-Justin ont voulu tirer parti de leurs herbages du bord du fleuve non seulement comme prairies fauchables, mais comme pâturages d'automne pour leur vaches laitières. Dès lors, hommes et femmes de chaque maison sont forcés à tour de rôle d’aller pour la semaine faire la vie de camp sur les prairies d’en bas à garder les vaches de la famille et voir au charroi du lait aux fromageries du voisinage.
Même dans l'exploitation de ses terres de labour, l’habitant se borne le plus possible à recueillir ce que la nature lui offre, au lieu de chercher à agir sur elle par des procédés énergiques de culture. L'assolement décrit plus haut est très suggestif sous ce rapport. Le cultivateur demande à chaque pièce deux récoltes successives de grains, puis il la laisse deux années de suite en pâturage ; et comme il dispose de peu de fumier, la terre, sur 8a plus grande surface, recouvre d'elle-même ce qu'elle peut de sa fertilité perdue. Aujourd’hui, pour assurer l’enherbement, on a soin, la deuxième année que la pièce est en grains, de semer dans la céréale la graine de fléole et de trèfle ; mais c'est de mémoire d'homme que cette pratique s'est généralisée, Autrefois, on laissait la terre se gazonner d’eile-même, au gré du vent.
9° Tel qu'il est ce régime du travail est fortement marqué de tradi-
on, Nombre des procédés en usage ont été transmis de père en fils, et
sont ceux en vigueur dans ces parties de la France d’où nos habitants sont originaires. Le rouissage du lin, par exemple, so fait en laissant la plante tour à tour exposée au soleil et à la rosée, ce qui, d'après {a Maison rustique (t. III, p. 308), est la manière suivie dans la Normandie, le Maine, l’'Anjou. La broye (ils prononcent breye) est un ustensile de forme simple et ancienne. On sc servait autrefois de l'écorce de plaine pour teindre en “iolet les toiles du pays. Encore aujourd'hui, on emploie quel- : quefois une décoction d'écorco d’aune pour teindre en noir : or, c'est là un procédé traditionnel des populations quasi-patriarcales de la France. (Voir Butel, la Vallée d'Ossau, p. 47). La chandelle est confectionnée soit au moule, soit à l'eau. Dans ce dernier procédé, le suif est dissous dans l’eau ; les mèches suspendues à une baguette sont mises à tremper dans la solution, et le suif vient y adhérer. C'était le procédé usité en France, au moyen âge, et décrit par M. Demolins dans la Science sociale (t. X, p. 129),
Les méthodes de culture sont également traditionnelles. Les labours se font par planches ou bandes étroites, séparées les unes des autres par des rigoles où raies profondes. Chaque champ, comprenant plusieurs planches de largeur, présente à chaque extrémité un ‘‘ceintre ”, c'est-àdire une planche terminale sur laquelle les sillons courent à angle droit relativement à ceux des planchesintérieures. Chaque champ est, en outre, longé sur au moins un de ses côtés, par un fossé profond, et il est entouré de fortes clôtures en perches de cèdre (thuya). Cette disposition rappelle à beaucoup d'égards celle décrite au siècle dernier dans le chartrier de Saint-Agil, pour la région du Perche. La multiplicité des fossés et des clôtures s'observe également dans les pays de petite culture de l’ouest de la France, comme la Vendée, le Maine, la Basse-Normandie, qui ont fourni au Canada de nombreux émigrants. Entin, l’assolement quadriennal ou double-biennal suivi par l'habitant canadien (deux années de grains, deux années de jachère herbée ou de prairie), est sensiblement le même que celui pratiqué, de temps immémorial, au Perche, petite province de la France qui a fourniau Canada son premier contingent de colons agricoles.
Do même le caractère et les aptitudes distinctives de l'habitant canadien (tendance et aptitude à la petite culture variée, vivrière ; aptitude aux rudes travaux forestiers et de défrichement ; ingéniosité mécanique et aptitude aux travaux de fabrication) paraissent bien être chez lui d'origine traditionnelle. Cur ces mêmes caractères et aptitudes distinguaient au dix-septième siècle, distinguent encore aujourd’hui à beaucoup d’égards, les populations de ces provinces de la France d'où est sortie la masse des habitants canadiens *.
1P. G., Perche et Percherons, pp. 12 et 13; P. G., Le Plessis-Dorin, p. 11; de Reviers, le Perche-Gouet, p. 13; Baudril'art, Populations agricoles de la France, le Maine, p. 38; la Normandie, pp. 101-2; Boitel, Xerbages et Prairies naturelles,
à 2 Baudrillart, la Normandie, pp. 41,141,208,219; Le Perche, 223,279,814 ; le Maine, 5;
10° Sur certains points, toutefois, le régime du travail s'est ici à une époque récente détaché do la tradition. Notamment, l'outillage et le matériel d'exploitation so sont, surtout dans la dernière moitié de notre siècle, grandement accrus et perfectionnés ; et le système de culture même est à l'heure qu'il est lentement en voie de se transformer. L'épuisement du sol à la suite de cultures répétées de grains, sans fumures suffisantes, et la baisse du prix de vente des céréales, due à la concurrence des terres neuves de l’ouest, ont déterminé ici une réduction considérable de ces cultures et l'adoption au moins partielle de l'industrie laitière pour base, nouvelle d'exploitation. D'après le recensement officiel, Saint-Justin, en 1881, produisait encore plus de 84,000 boisseaux de grains ; en 1891, la quantité n’était plus que de 52,000 boisseaux, diminution de plus du tiers. Dans ces dix années, la récolte des tubercules et des racines de 12,400 boisseaux qu'elle étuit au commencement, s'élevait à la fin de lu période à plus de 18,000 boisseaux, augmentation du tiers. Les prés à Saint- Justin, en 1881, couvraient 1,211 acres et rapportaient 2,600 tonnes ; en 1891, ils couvraient 2,662 acres et rendaient 3,770 tonnes. En même tomps le nombre des animaux domestiques croissait sensiblement. Les cultivateurs les plus avancés s’attachaient à mieux soigner leurs petites vaches canadiennes, et celles-ci en retour donnaient de plus forts rendements et livraient des sujets améliorés. Lors d’une foire tenue à Saint-Justin, en 1887, sous les auspices du cercle agricole de la paroisse, M. Couture, médecin vétérinaire, venu tout exprès de Québec, déclara que de quarante vaches soumises à son examen, vingt-cinq seraient dignes de remporter des prix à uno exposition agricole de province
Déjà en 1886, quelques cultivateurs avaient substitué à l’ancien assolement double-biennal dont j'ai parlé, un assolement triennal, permettant une rotation de six ans plu+ favorable à l'établissement de prairies. Cette pratique s’est répandue depuis. Cet automne de 1898, j'ai pu observer sur plusieurs points de la paroisse, à côté de beaux champs de blé, de fort beau trèfle de la seconde pousse, On sème aujourd’hui des navets, betteraves et carottes fourragères dans l'orge, et on obtient ainsi en même temps qu’une récolte de grains, un supplément de nourriture succulente pour l’hivernement des bestiaux. En ces dernières années on s’est appliqué à prolonger jusqu'en hiver la période de lactation des vaches et de fabrication du beurre, Vers la fin de décembre 1898, la beurrerie du village reçoit encore 3,000 livres de lait par jour. De grandes quantités d'œufs sont envoyées d'ici aux marchands de Montréal.
A Saint-Didace et à Maskinongé, comme à Saint-Justin, le moyen principal d'existence de la masse de la population, c’est la culture, mais celle-ci, dans chaque cas, a son caractère propre et distinctif, A Saint- Didace, elle se fait dans des conditions plus difficiles qu'à Saint-Justin ;
Bart des Boulais, Antiquités du Perche (1613), annoté par M. H. Tournoüer, p. 46, note 2; p. 69, note 4,
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elle y est moins rémunératrice. On y trouve une proportion beaucoup moins forte de cultivateurs vivant exclusivement de l'exploitation de leur domaine, et une proportion moindre aussi de cultivateurs-artisans, complétant le revenu de leurs terres par l'exercice d’un métier de fabrication. A Saint-Didace ce sont diverses industries de simple récolte, notamment l'abatage et le transport des produits de la forêt, qui fournissent le complément des ressources de la culture. Il y a quelque trente ans, l'exploitation du bois était la grande industrie de cette paroisse. Les sommets et les pentes étaient encore riches alors en bois de belle venue, et les billes, flottées au printemps sur la rivière Maskinongé, allaient à une scierie importante installée au Pont, dans la plaine basse, par des capitalistes des Etats-Unis. Cette scierie, par suite de l'insuffisance de sa source d'approvisionnement, a cessé de fonctionner régulièrement vers 1875. Mais encore aujourd’hui les cultivateurs de Saint-Didace, chaque hiver, glanent dans la forêt les plus belles pièces de bois de service, débitent du bois de chauffage, ou encore enlèvent l’écorce des pruches ; ils charroient ensuite ces divers produits et les vendent dans la plaine. Les jeunes gens, de même, louent leurs services aux jobbers (sous-entrepreneurs de coupes de bois), dans les chantiers de Saint-Alexis, plus loin dans l'intérieur. Ces chantiers alimentent des scieries importantes qui fonctionnent encore dans la basse plaine, sur le cours inférieur de la rivière du Loup.
A Maskinongé, d'autre part, le sol beaucoup plus fertile naturellement que celui de Suint-Didace, où même que celui de Saint-Justin, offre des conditions plus faciles pour la culture. Celle-ci n’y est pas, comme à Saint-Didace, associée à des industries de simple récolte, Elle est moins qu’à Saint-Justin aidée de petite fabrication accessoire. lle est aussi moins vivrière, plus commerciale, plus portée vers la spécialisation, et notamment vers la production dominante du foin.
En dehors de la culture, les diverses classes de travail ne sont guère représentées à Saint-Justin. L'art forestier n'existe pas; car on ne peut donner ce nom à la simple récolte que l'habitant fait de l'excédent des productions spontanées de la forêt, 11 y a beau jour même que la plus grande partie de cette forêt aurait été rasée, n'était la nature rocheuse du sol qui le rend impropre à lu culture. Certaines espèces précieuses, comme le pin et l*épinette ” rouge (mélèze), ne se trouvent plus dans la montagne de Saint-Justin ; et maint cultivateur ruine sa terre à bois par
les coupes trop fortes qu'il y fait d'année en année.
L'art des mines n'existe pas davantage. Le sous-sol, pauvre, au reste, en substances minérales, n'es! que très faiblement exploité. Les deux cultivateurs, François Gagnon dit l'Enfant et François Gagnon dit Jeannotte, sur les terres desquels affleure le calcaire trentonien, n’en font pas directement l'exploitation. Ceux qui s'adressent à eux leur paient 1 dollar de la toise et enlèvent la pierre à leurs frais. C'est de cette car-
rière qu'on a tiré les matériaux pour l'ancienne maison curiale, comme aussi ceux qui ont servi à la construction de la voie du chemin de fer du Nord, dans la plaine basse. Un autre cultivateur, Joseph Bernier dit le Nouveau-Baptiste, extrait de sa terre du tripoli, qu'il met en boîtes et vend à Montréal,
Dans toute cette région la fabrication ne se développe que faiblement. À Suint-Justin, comme nous savons, on la trouve assez fréquemment greftée sur quelque exploitation agricole, à l’état d'industrie accessoire. Lorsqu'elle se détache de la culture pour s'établir d'une manière indépendante, elle se borne encore à élaborer les produits même de cette culture, ou à répondre aux besoins restreints de la population agricole locale. Dans aucun cas elle ne dépasse la limite du petit atelier, dans lequel l'ouvrier chef de métier fuit le travail, aidé d’un apprenti, ou tout au plus d'un compagnon ou deux. Dans Saint-Justin même, il n'y a qu'un très petit moulin à farine ne fonctionnant qu'une partie de l’année; mais sur la rivière Maskinongé, qui sépare Saint-Justin de Sainte-Ursule, on trouve le moulin de Karl, qui est assez considérable. Le treizième minot y est prélevé pour frais de mouture.
Saint-Justin compte deux fromageries, l’une située dans le rang de Trompesouris et l’autre dans le rang du Bois-blanc, et une fromageriebeurrerie combinée, située au village même. Le coût de construction et d'aménagement des fromageries n'a dépassé en aucun cas 800 dollars ; le coût de construction et d'aménagement de la fromagerie-beurrerie du village a pu s'élever à 2,700 dollars. Chacun de ces petits établissements est la propriété d’un particulier qui s'engage à transformer le lait que lui apportent ses “patrons” (cultivateurs fournisseurs de lait), moyennant une rétribution de quinze pour cent sur le prix de vente du fromage et de dix-huit pour cent sur le prix de vente du beurre. Les cultivateurs de chaque rang s'entendent pour charroyer à tour de rôle le lait de tous à la fabrique, et rapporter à chacun la part de petit-lait ou de lait écrémé qui lui revient. Un bureau de direction, choisi d’entre les patrons, est chargé d'opérer les ventes, et le produit de ces ventes mensuelles, ou bi-mensuelles, déduction faite des frais de fabrication, est reparti entre les patrons proportionnellement à la quantité de lait fournie par chacun d'eux. En 1892, les trois établissements de Saint-Justin ont été six mois en activité, et ont produit pour 23,000 dollars de fromage ou de beurre. En 1897, ils n'en ont produit que pour 15,500 dollars. Ce n'est pas que la production du lait ait diminué dans la paroisse, La diminution dans le rendement a surtout pour cause la baisse considérable des prix du fromage et du beurre sur les marchés de la Grande-Bretagne. Le petit tableau cidessous le fait bien voir. Les patrons se sont trouvés recevoir par 100 livres de lait fourni à la fabrique :
Mai Juin Juillet Août Sept. Oct. Nov.
En 1892..... 71 sous 76 sous 78t sous 844 sous 95 sous 108sous 117 sous ‘ 1897..... 54 ‘* 65 ‘ 64 ‘ 794 ‘ 80 ‘ 76 ‘ 81 ‘‘
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En outre, depuis que les habitants de la terrasse ont adopté la pratique d'utiliser comme pâturages d'automne leurs prés riverains, une forte partie du lait des vaches de Saint-Justin se trouve détourné au bénéfice des fromageries et beurreries de Maskinongé.
Il existe à Saint-Justin une petite scicrie à laquelle est attachée une fabrication de boîtes de fromage. Il y a dans le village un boulanger et six ou sept petits artisans : carrossiers, cordonniers, forgerons, ferblantier, sellier, Sur une terre du haut de la paroisse, où l'argile et le sable se trouvent à proximité, Joseph Bernier, dont j'ai parlé dejà, a installé une briqueterie, qui n’est en activité que par intermittences,
À Saint-Didace, la fabrication proprement dite est encore moins développée qu'à Saint-Justin. Les usines forestières, scieries, perlasserie, sans être considérables, ont plus d'importance qu'à Saint-Justin. A cause de la dispersion plus grande des habitants, les fromageries y sont aussi plus nombreuses ; mais la production totale des six fromageries qu'on y trouve, est loin d’égaler celle des trois établissements de Saint-Justin. Saint-Didace a aussi deux moulins à farine, dont l’un est assez important. Mais les petits ateliers de forge, de charronnage, de sellerie, de cordonnerie, de boulangerie, ou bien manquent tout à fait, ou restent moins développés que dans la paroisse de la terrasse.
Au contraire, à Maskinongé, dans la plaine basse, les petits fabricants sont plus nombreux et les ateliers de fabrication plus considérables qu'à Saint-Justin. Même, dans le voisinage immédiat, à Louiseville, on voit poindre le grand atelier. En 1891, ce petit centre de 1,500 habitants renfermait,entre autres établissements, une tannerie où les gages se chiffraient par 5,000 dollars par année, une fonderie où ils étaient de 10,000 dollars, et une fabrique d'allumettes où ils atteignaient 15,000 dollars.
C'est aussi dans la plaine basse que l’on trouve les grandes entreprises de transports publics. A partir du commencement du siècle, il a existé des services réguliers de bateaux à vapeur sur le Saint-Laurent pour le transport des voyageurs et des marchandises. Depuis plus de vingt ans le chemin de fer du Nord, qui a été rattaché en ces dernières années à la ligne transcontinentale du Pacifique canadien, dessert la plaine à une courte distance de la rive.
Saint-Didace a pour moyen caractéristique de transport pour les bois, le flottage sur la rivière Maskinongé ; l'importance en est aujourd’hui bien tombée. Les charrois sur terre y sont relativement pénibles, par suite des accidents nombreux du sol, de la difficulté des chemins et de l’éloigne-
ment des centres de la plaine.
La PROPRIÉTÉ: DOMAINE PLEIN PAYSAN.
A Saint-Justin comme à Maskinongé, on ne trouve pas de propriété sans maître. À partir de la chaîne montagneuse jusqu'au fleuve Saint- Laurent, tout le terrain est occupé ou exploité à un titre quelconque. D'autre part, l'immense région de sominets et de vailons qui s'étend en arrière de Saint-Justin et dont Saint-Didace fait partie, renferme de grandes étendues de terrains vagues; on a pu autrefois les exploiter pour le bois, mais ils sont aujourd'hui abandonnés. Toutefois, ces étendues inoccupées, par suite de la maigreur du sol en maint endroit et de la rigueur du climat, ont peu d’attrait pour les colons, et c'est vers les régions plus favorisécs des townships de l'Est, du lac Saint-Jean, ou même de Saint-Jérôme et du Nominingue, que l'émigration des vieilles paroisses se dirige, lorsqu'elle ne se porte pas vers les exploitations forestières et minières de l'Ouest américain, ou vers les centres manufacturiers de la Nouvelle-Angleterre.
Propriété communale.—Il n’y a pas à Saint-Justin de propriété communale ; mais dans la plaine basse, à Berthier, on trouve encore aujourd'hui une ‘ commune”, ou pâturage commun à tout un groupe d’habitants, sur la berge périodiquement submergée d'une des îles du fleuve, A Yamachiche, dans la plaine basse également, et sur la rive du fleuve, il existait autrefois de lu même manière une commune où les habitants envoyaient leurs troupeaux paître ensemble. Cette eommune, à une époque assez reculée, a été partagée entre les familles.
Propriété familiale.—Dans toute la région, le mode caractéristique, et on peut dire général, de possession du sol, c’est la petite propriété familiale. Le domaine des Casaubon nous fournit un bon exemple de la composition ordinaire d'un bien d'habitant, En 1886, il comprenait cinq pièces :
1° Le domaine principal, terre à grains et à pâturage ; situé dans le rang de l'Ormière, à 22 arpents au nord de l'église, Il mesure à peu près 2 arpents de front par 20 de profondeur et couvre exactement 41 arpents et 40 perches. Vers l'extrémité ouest de ce rectangle allongé, 1à où le chemin public coupe la terre sur sa largeur, s'alignent les constructions rurales, toutes en bois: la maison d'habitation, qui mesure 34 x 24 pieds, à un seul étage surmonté d'un grenier ; et à la suite, plusieurs petites dépendances, la laiterie, le fournil (construit en 1887), lequel non seulement renferme le four pour la cuisson du pain, mais est utilisé à l’occasion pour les blanchissages, les travaux de tissage, et même sert de cuisine en été; la ‘“ boutique ”, ou atelier de menuiserie et de charronnage, mesurant 20 x 16 pieds et # pieds de hauteur; le hangar, mesurant 37 x 16 pieds et 9 pieds de hauteur, et comprenant une remise
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à voitures (10 pieds de la longueur), un hangar à bois (12 pieds), un bangar à grains (15 pieds). Un peu plus loin en arrière, se trouve l'étable-écurie mesurant 32 x 24 pieds et 10 pieds de hauteur entre la sole et la sablière. Elle renferme 6 places pour les chevaux et 14 pour les bêtes à cornes. Les murs sont faits de deux rangs de planches. Immédiatement en annexe à cette étable-écurie, deux granges se suivent, la première mesurant 38 x 24 pieds et 10 pieds de hauteur entre la sole et la sablière. La seconde 36 x 28 piedset 12 pieds de hauteur entre la sole et la sablière, La bergoric et la porcherie sont de simples appentis à l’une ou l’autre de ces constructions, 11 y a enfin un abri portatif pour les
HABITATION DE CASAUBON. (D'après une photographie prise par M. Georges Rivière, de Paris, 1890.)
cochons que l’on tient au parc. A quelques pieds en arrière de la maison d'habitation, dans la pente d’une coulée, est un ‘“ cavereau ” (caveau), de 10 pieds carrés et 6 pieds de profondeur, recouvert de planches au ras du sol; on y emmagasine en hiver les racines et pommes de terre. A proximité de la maison, je remarque deux puits. L'un se trouve sous un abri rattaché à l’étable ; l’autre est pour le service domestique, et muni d’une boîte à couvercle et de la pittoresque ‘“ brimbale ”. Il y a encore deux autres puits sur des points plus éloignés du domaine.
2° Une seconde terre à grains et à pâturages dans le rang de Trompesouris, voisin de celui de l'Ormière, de la contenance de 26 arpents, presque contigüe à l'extrémité sud-est de la terre précédente.
3° Une terre à bois sur la montagne, à 4 milles du domaine principal, de la contenance de 35 arpents et 70 perches, avec son érablière et sa “cabane à sucre”, L'érablière comprend 500 érables, principale-
ment de la variété dite plaine, laquelle produit ln sève en moindre abon- | | dance et demande, pour couler, un temps plus chaud, La cabane est construite à peu près au centre de l'érablière, et mesure 9 x 15 pieds et 10 pieds de hauteur.
4 Une terre à foin sur le bord du Saint-Laurent, à 6 milles du domaine principal, de la contenance de 12 urpents, et sur laquelle est érigée une grange de 34 x 26 et 13 pieds de hauteur entre sole et sablière.
5° De 1880 à 1889, Casaubon oxploita à mi-fruits 20 autres arpents de terre dans le rung de Trompesouris, propriété d'un parent, Carufel.
J'ai déjà fait observer la grande distance qui séparo ces pièces. Il y a là une curieuse manifestation de la tendance de l'habitant à se constituer, même lorsque les circonstances s’y prêtent mal, un domaine plein, c'est-àdire un domaine sur les diverses parties duquel il puisse obtenir directement toutes les denrées qu'il consomme, tous los matériaux qu'il utilise,
L'histoire du domaine des Casaubon nous montre dans quelles conditions se forme, se développe ot se perpétue un bien d'hubitant. En 1849, par donation entre-vifs, Casaubon reçut de son père, qui le constituait son héritier, la terre de 41 arpents et 40 perches, sur laquelle sont érigéos la É |} maison d'habitation et les dépendances. Dans le cours de quarante années,
au moyen d'épargnes patiemment amassées, il a pu ajouter à son exploitation :
En 1849... Les 12 arpents de prairie ; JE LOS 1:15 RP En NT TO LL “de torre arable ; US EE PE TL de bois; “1890... 12 autres arpents de prairie.
| La même année que Casaubon fit cette dernière acquisition, il re-
| nonça à l'exploitation des 20 arpents de son parent qu'il avait cultivés à mi-fruits pendant les neuf années précédentes. À ce moment, son propre domaine, tant en bois et en pré qu'en terre de labour, couvrait 121 arpents ; il avait la composition et l'étendue ordinaire du domaine plein tel que le conçoit l'habitant.
Ces accessions de terres ont ici un caractère permanent ; le domaine ainsi arrondi ne sera pas morcelé. Le père et la mère, par leur testament conjoint fait devant notaire, ont institué Charles, le second des fils, leur légataire universel. C’est lui, à la mort du dernier survivant des époux, qui héritera de la pleine propriété du domaine qu'il exploite actuellement
| associé avec le père. C'est à lui que seront dévolus les cinq pièces de terre, LEE les bâtiments d'exploitation, la plus grande partie des animaux domes- | tiques, des instruments de travail et du mobilier. Quant aux autres 4. enfants, outre leurs hardes et linge de corps, ils devront recevoir : les garçons, à leur majorité, un cheval, un harnais, une voiture de travail; les filles, au jour de leur mariage, un lit garni, un ‘buffet ” (armoire), deux moutons et une vache, Voilà tout.
[akriN] L'HABITANT DE SAINT-JUSTIN 161
L'histoire du domaine de François Gagnon dit l'Enfant, un proche voisin de Casaubon, nous fournit un cas remarquable où le bien de famille suit une évolution un pou différente, Il y a quelque cinquante ans, lorsque Gagnon 80 mit à cultiver à son propre compte, il était, tant en vertu d'une donation que son père lui avait faite, que par suite d'un contrat d'engagement conclu avec son frère aîné, possesseur de 60 arpents de terre, de quelques animaux domestiques et ustensiles de travail, ot d'une somme de 15 louis. Depuis, à l’aide de son travail, do celui de sa femme et de ses enfants, il a pu, par des acquisitions successives, devenir propriétaire de près de 300 arpents, avec de nombreux bâtiments d'exploitation, d’un fort ‘ roulant ” !, et se constituer en outre une épargne de plusieurs mille dollars.
Or, voici comment s'est opérée la répartition de ces biens, Plusieurs années avant d’avoir rédigé son testament, Gagnon dota, au fur et à mesure de leur établissement, quatre de ses enfants. A l'occasion du mariage de ses filles Arméline et Olivine, il donna à chacune d'elles un mobilier et un trousseau très complet, un rouet, une brebis, une vache et enfin une somme de 50 dollars. Il établit ses deux fils aînés, François et Hormisdas, sur des terres, en leur donnant, au premier, 60 arpents, dans Saint-Justin même ; au second, 2,000 dollars, avec lesquels il a pu acheter aussitôt 56 arpents de terre dans la paroisse voisine, Il donna en même temps à chacun d’eux un roulant bien fourni.
Par son testament du 24 mai 1893 (dont la minute est déposée au greffe de M° Chapdelaine, notaire à Saint-Justin), Gagnon prélève sur ses biens des legs importants en faveur de ceux de ses enfants qui ne sont pas encore pourvus :
Marie-Louise, à l'époque de sa séparation définitive de la famille, recevra une dot indentique à celle reçue par chacune de ses sœurs aînées ;
Aïthur, lorsqu'il aura vingt-deux ans, recevra 700 dollars en argent ;
Henri, 1,800 dollars en argent, et, de plus, un cheval, un harnais, deux voitures de travail, une vache et quatre moutons.
Avila, le même roulant que Henri, et, en outre, 2,000 dollars.
Alfred, lorsqu'il aura vingt-deux ans, la moitié du roulant en usage sur le domaine paternel ; la moitié indivise des 70 arpents de bois sur la montagne ; 4 arpents et 70 perches de prairie, et la grange sus-érigée, au fleuve Saint-Laurent ; enfin, une terre de labour de 57 arpents, attenante au domaine principal, avec maison, laiterie, remise, écurie et grange, que l'héritier devra lui construire ou lui transporter sur les lieux.
On le voit, des legs considérables, des pièces de terre, même, sont détachés du bien paternel pour aider à l'établissement des enfants hors du foyer. D'un autre côté de grandes différences existent entre les parts des divers enfants ; nous connaîtrons bientôt la raison de ces différences ;
1 L'habitant désigne par ce mot l'ensemble de ses biens meubles, et notamment
son mobilier, ses ustensiles de travail et ses animaux domestiques, Sec. I, 1898, 11.
pour le moment, remarquons que, malgré le nombre et l'importance des legs particuliers, le foyer et le domaine originaire principal sont maintenus,
Voici, en effet, ce qui reste à Philorome, l'héritier : tous les biens meubles et immeubles, argent monnayé, etc., autres que ceux mentionnés ci-dessus, notamment 60 arpents de terre arable (le domaine principal dans le rang de l'Ormière) avec la mason et les bâtiments d'exploitation; 5 arpents et 5 perches de prairie, avec grange sus-érigée, au fleuve Saint- Laurent ; la moitié indivise (avec Alfred) du roulant en usage sur le domaine ; enfin, l'usufruit Ge la part d'Alfred, et les services de celui-ci, tant qu'il n'aura pas atteint vingt-deux ans, c'est-à-dire por dix ans.
Ainsi, le domaine principal, la souche, se maintient, Une fois libéré de toutes ses obligations, l'héritier conserve le foyer, ses dépendances, et une exploitation ordinaire d'habitant au complet. Seules les parcelles en excès du domaine plein sont détachées de la souche.
Cette histoire succinte de deux domaines nous fournit la notion complète du mouvement de la propriété rurale. Dans le premier cas, celui des Casaubon, nous avons vu le domaine, d’abord fragmentaire, s'arrondir par degrés, atteindre les dimensions du domaine plein, et s’y maintenir. Dans le second cas, celui des Gagnon, nous avons vu la terre, dans le cours d’une existence, dépasser notablement la mesure du domaine plein, mais y retomber par degrés, au fur et à mesure de l'établissement des enfants. Le domaine plein paraît donc être la limite extrême du développement stable de la propriété.
On ne trouverait probablement pas à Saint-Justin plus de trois ou quatre chefs de famille (Désiré Philibert, David Gaboury et un ou deux autres) qui, à l'instar de François Gagnon dit l'Enfant, ont réussi non seulement à asscoir solidement le bien patrimonial, mais encore à jeter les fondements de plusieurs autres domaines pleins au bénéfice de leurs fils. On en trouverait un plus grand nombre qui sont parvenus simplement, comme Louis Casaubon, à arrondir le bien paternel et à l’élever d’une manière permanente au rang de domaine plein. On en trouverait un grand nombre, d'autre part, qui n'ont pu atteindre cet échelon, ou qui l'ayant atteint ne s’y sont pas maintenus. On observe, en effet, des cas de véritable morcellement des héritages survenus à la suite de la mort prématurée du chef de famille ou de sa ruine financière. Mais ce n'est pas là le phénomène normal. Le but vers lequel tous tendent et que les plus apables finissent par atteindre, c'est le domaine plein.
Au point de vue de la richesse foncière, Saint-Justin figure bier en avant de Saint-Didace. D'après la statistique municipale de 1894, 33,000 arpents à Saint-Didace auraient une valeur de 380,500 dollars, ou de un peu plus de 11 dollars chacun ; tandis que 25,000 arpents à Saint- Justin sont estimés à 477,800 dollars, moyenne de 19 dollars chacun. Cette même année, 20,000 arpents à Maskinongé étaient estimés à 1,121,000 dollars, soit 56 dollars chacun. En réalité, l'écart entre la richesse foncière
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des habitants de Saint-Justin et celle des habitants de Maskinongé est moins considérable que ces chiffres ne semblent l'indiquer à première vue ; nous savons, en effet, que la plupart des habitants de Saint-Justin détiennent au moins une parcelle de prairie dans la basse plaine de Maskinongé, de même que certains habitants de Maskinongé possèdent sur la montagne boisée de $Saint-Justin quelques acres d’entre les plus faiblement estimées de la circonscription.
Si nous divisons le chiffre de l'évaluation municipale, non plus par le nombre d'arpents, mais par le nombre de personnes résidentes en chaque circonscription, nous trouvons qu'en 1896 la richesse foncière était à Saint- Dilace de 150 dollars, à Saint-Justin de 310 dollars, et à Maskinongé de 500 dollars par tête. Mais, comme dans le cas précédent, nous devons observer qu'une proportion notable de la superficie figurant ou rôle d'évaluation de Maskinongé est la propriété d'habitants de Saint-Justin, de sorte que la distance qui sépare ceux-ci des habitants de Maskinongé, au point de vue de la richesse foncière, n’est pas aussi forte que les chiffres ci-dessus l'indiqueraient.
Des trois circonscriptions, c'est à Saint-Justin que la valeur des biensfonds paraît être le moins sujette à de grandes fluctuations. De 1894 à 1896, il s'est produit une baisse générale dans la valeur des terres de toute la région. Ce sont celles de Maskinongé qui ont été le plus affectées. L'arpent y est tombé en valeur de 56 à 43 dollars; à Saint-Didace, il est tombé de 11 dollars à 8 ; à Saint Justin, la baisse n'a été en moyenne que de 1 dollar de l'arpent. La baisse du prix du foin en ces dernières années a occasionné une dépréciation des terres de la plaine basse et entravé du même coup le mouvement commercial et industriel de la région.
Propriété patronale.—Sous le couvert de la petite propriété familiale qui occupe virtuellement tout le terrain, on trouve des vestiges d’un ancien régime de grande propriété patronale. Casaubon paie annuellement de rentes seigneuriales, 77 sous pour sa terre de l'Ormière, et 70 sous pour sa terre de Trompesouris. Les autres habitants de Saint-Justin et des paroisses circonvoisines ont également à payer chaque année de minimes sommes pour rentes seigneuriales,
Le moulin de Karl. à lu rivière Maskinongé, mentionné précédem. ment, est un ancien moulin seigneurial où l’on devait payer lequatorzième minot comme droit de mouture. Le long du chemin qui suit le pied de la côte de Maskinongé, on remarque une construction à l'apparence d'une maison d'habitant aisé d'il y a soixante ans. C'est un ancien manoir seigneurial, La partie nord de Saint-Justin se rattache à la seigneurie de Lanaudière, dans laquelle se trouve comprise également la paroisse de Saint-Didace ; la partie sud de Suint-Justin se rattache au fief de Carufel, qui s'étend aussi sur partie de Maskinongé, L'autre partie de Maskinongé se rattache soit à l’un des tiefs Legardeur, soit au fief du Chicot, Dans le voisinage immédiat, l’on à d’un côté le fief du Sablé et la seigneurie de
Berthier, de l'autre côté le fief Saint-Jean et la seigneurie de la Rivièredu-Loup.
Ces scigneuries sont de création ancienne, Les fiefs Legardeur et du Chicot, le fief Raudin dans lu seigneurie de Berthier, et la seigneurie de la Rivière-du-Loup remontent à 1672; le fief Saint-Jean, à 1701 ; de Carufel, à 1705 ; du Sablé, à 1739 ; Lanaudière, à 1750. Elles sont un reliquat de l'ancien régime colonial français. En vue d’activer le peuplement de lu colonie, de pourvoir à son administration Iccaie, ainsi qu'à la subsistance des fonctionnaires militaires et civils et des communautés religieuses, la monarchie française avait introduit dans la Nouvelle-France une tenure des terres imitée de l'organisation féodale. C'est-à-dire que des étendues de forêt vierge de plusieurs milles carrés étaient concédées à des particuliers, ou plus rarement à des communautés religieuses, à charge d’en opérer le défrichement. Le seigneur se déchargeait de la plus grande partie de son obligation sur des colons paysans à qui il accordait des parcelles de sa seigneurie moyennant une rente annuelle fixe de quelques sous par arpent, Le seigneur pouvait, en outre, prélever certains droits à l’occasion de la vente ou de la transmission en dehors de la ligne directe, des immeubles de ses censitaires ; c’étaient les lods et ventes. 11 pouvait exiger que ses censitaires fissent moudre leurs grains à son moulin banal, et lui abandonnassent le quatorzième minot pour droit de mouture. Enfin, il était autorisé à établir des tribunaux de juridiction civile et crimineïle.
Dans la région qui fait l'objet de cette étude, les premiers concessionnaires de seigneuries turent de petits officiers de l’armée ou des fonctionnaires pauvres. Les Legardeur appartenaient à l'une des familles de gentilhommes militaires et fonctionnaires le plus anciennement arrivées dans la colonie. T'abbé Daniel, biographe des Grandes Familles françaises du Canada, résume ainsi l’histoire de l’un d'eux (et c'est on peut dire l'histoire de tous les autres) : “ Lieutenant en 1688, capitaine en 1692, garde-marine en 1694, se retira du service en 1702 avec une pension de 600 livres et devint conseiller à Québec l'année suivante.” (T. I, p.346.) Pierre Dupas, concessionnaire de l’île qui porte son nom et du fief du Chicot, l'enseigne Raudin et le capitaine Alexandre Berthier étaient des ofticiers du régiment de Carignan. Le premier titulaire de la seigneurie de la Rivière-du-Loup, Manereuil, paraît avoir été attaché à l'administration civile où militaire, et résidait à Québec. En 1683, il fut remplacé par Jean Le Chasseur, ancien secrétaire du gouverneur Frontenue, puis juge et lieutenant général civil et criminel du gouvernement de Trois-Rivières. Jean Sicard de Carufel avait été premier sergent de la compagnie de Meloises. Charles-François Tarieu de Lanaudière appartenait à une famille de gentilshommes, originaire de la Guienne, établie dans la Nouvelle-France à la suite de l'arrivée du régiment de Curignan- Salières en 1665,
Ces premiers seigneurs militaires ou fonctionnaires n'avaient ni la formation ni les capitaux requis pour faire l'exploitation directe de leurs
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domaines ou y déterminor un fort mouvement de colonisation, Pierre Dupas, dont la carrière, du reste, a été courte, puisqu'il mourut en 1677, n'a laissé d'autres traces de son passage ici que la querelle de ses deux valets avec des Indiens socoquis (1669), et la saisie de vingt-neuf peaux d'orignal (apparemment son seul bien), pour payer les réclamations de deux de ses créanciers (1673). (Voir Jugements et Délibérations du Conseil souverain, t. 1, pp. 570, 571et 775.) Les frères Legardeur paraissent n'avoir rien tenté sur leurs tiefs de Maskinongé. Le recensement officiel de 1681 ne mentionne même pas le nom de ces fiefs, ce qui veut dire qu'il n'y avait pas encore d'habitants à cet endroit. Par ce même recensement, nous voyons que le capitaine Berthier avait alors sur sa réserve 10 bêtes à cornes et 80 arpents de terre en valeur, et il n'y avait dans toute sa soigneurie de Villemur, ou Berthier, que 8 familles d'habitants ; elles possédaient chacune de 2 à 5 bêtes à cornes et de 2 à 7 arpents en valeur, Le seigneur n'avait pas renoncé à la carrière des armes ; il préparait même son fils à y entrer, Les édits et ordonnances de l’époque nous ont conservé le souvenir des démêlés de ce seigneur avec ses censitaires au sujet d'une commune d’herbages naturels dans les îles du fleuve, pour l’usage de laquelle Berthier exigeait une rente mais qu'il refusait d'entourer de clôtures. Toujours d’après le recensement de 1681, il y avait dans la seigneurie de la Rivière-du-Loup 6 familles: elles possédaient chacune de 1 à 10 bêtes à cornes et de 6 à 11 arpents en valeur. Manereuil fut dépossédé de sa seigneurie en 1683 pour n'y avoir pas fuit d'établissement. Son remplaçant, Le Chasseur, que ses fonctions de juge retenaient à la ville, céda, vers 1691, sa seigneurie à Nicolas Perrot, l'interprète et voyageur, lequel ne parvint jamais à en payer le prix d'achat et dut, en 1698, la remettre à Le Chasseur.
Quelques-uns de ces seigneurs, comme les Legardeur et les Lanaudière, étaient en même temps détenteurs de fiefs sur d’autres points du pays, vers lesquels les colons agricoles s'étaient d'eux-mêmes portés en plus grand nombre et plus de bonne heure, (Grâce en partie aux redevances qu'ils retiraient de ces censitaires, grâce surtout aux offices militaires et aux fonctions administratives qu'ils se firent accorder par le gouvernement colonial français, leurs familles se maintinrent assez longtemps. Les Legardeur quittèrent le pays au moment de la cession du Canada à l’Angleterre, Les Lanaudière, après être passés eux aussi en France, à la conquête, revinrent bientôt au Canada et obtinrent de nouvelles charges des gouverneurs anglais. Mais dans tous les cas, tôt ou tard, les fiefs sortirent des mains de ces seigneurs militaires ou fonctionnaires, pour devenir la propriété de seigneurs d’un nouveau type: marchands (ou quelquefois habitants) enrichis,
C’est ainsi que dès le commencement du dix-huitième siècle nous trouvons les fiefs Legardeur au nom de Joseph Petit-Bruno, ancien négociant, puis, dans ce siècle-ci, au nom de François Boucher, aussi négociant.
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C'est ainsi encore que, dès l’année 1700, le fief de la Rivière-du-Loup est la propriété de Michel Trottier de Beaubien, cultivateur aisé; que vers 1715, la seigneurie de Berthier est en la possession de Pierre de Lestage, négociant de Montréal, et que dans les premières années du siècle suivant, Toussaint Pothier, enrichi dans le commerce des fourrures de l'Ouest, fait l'acquisition du fief Lanaudière. ï
Les seigneurs de ce nouveau type avaient reçu une formation plus sérieuse que les premiers, et ils disposaient de plus forts moyens d'action. Ils arrivaient aussi à une époque moins troublée, et en général ils firent davantage pour le développement du pays. Il n’est pas probable que Toussaint Pothier ait rien entrepris dans Lanaudière ; mais on sait que la seigneurie de Maskinongé reçut sa plus forte impulsion de Petit-Bruno ; et que Lestage installa une scierie dans Berthier et donna une grande activité aux défrichements.
A la suite de la cession du Canada à l'Angleterre, survint un seigneur d’un autre type: l'officier anglais, représenté ici par les Cuthbert, de Castlehill (comté d'Inverness, haute Ecosse). En 1765, James Cuthbert, fit l'acquisition de la seigneurie de Berthier, de partie de celle de l’Ile- Dupas et du Chicot, des fiefs du Sablé, d'Autray, etc. Ce dernier type, plus forturé, il est vrai, que l’ancien gentilhomme français, s'en rapprochait beaucoup par certains côtés: la formation militaire, la vanité du sang et de la caste, l'imprévoyance. Le premier Cuthbert avait d'abord été lieutenant dans la marine anglaise, commandant de la garde-noire écossaise, puis capitaine au 15° régiment. Ses sept filles épousèrent, presque sans exception, des officiers de l’armée. Lui-même se donna beaucoup de peine pour rattacher sa généalogie à un guerrier fameux du quinzième siècle. Le second Cuthbert, par ses largesses inconsidérées, compromit ses finances, et, en vue de les rétablir, dut solliciter des emplois publics.
Notons, enfin, un quatrième type de seigneur observé dans ce voisinage : la communauté religieuse. Ce qui le distingue surtout des précédents, c'est sa plus grande stabilité. Des seigneurs particuliers, aucun ne s’est maintenu bien longtemps. Par suite de la division des héritages, de l'incapacité des héritiers, souvent de leur vie trop large et | dissipée, ces familles n’ont pas tardé à déchoir ou même à disparaitre. Au contraire, les ursulines de Trois-Rivières, concessionnaires en 1701 du seul fief de Saint-Jean, faisaient en 1723 l'acquisition de la seigneurie de la Rivière-du-Loup. La famille Beaubien leur cédait cette seigneurie au prix de 8,000 livres (soit à peu près 7,000 dollars de nos jours), dont la moitié devait payer la dot de M‘ Beaubien, novice aû monastère. Plus tard les ursulines faisaient l'acquisition du fief de Lanaudière, Mais l'action de cette communauté religieuse sur le développement matériel du pays a été encore plus faible que celle des divers seigneurs particuliers ; la seigneurie est pour la communauté simplement un placement
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de fonds commode et avantageux. Les cens et rentes de la scigneurie de la Rivière-du-Loup rapportent, paraît-il, environ 400 dollars par année.!
Vers le milieu de notre siècle, on commença à sentir viveinent que le régime seigneurial, tout artificiel, était un sérieux obstacle au développement du Canada, En 1854, la législature vota une loi en vertu de laquelle le gouvernement abolit le moulin banal et autres privilèges, et racheta des seigneurs leurs droits de lods et ventes. Les censitaires furent en même temps autorisés à se libérer des cens et rentes moyennant le versement au seigneur du capital représenté par ces droits. Fort peu d'habitants se sont prévalus de cette disposition de la loi. A Saint-Justin, on n'a pu me signaler que le cas de Désiré Philibert, lequel s'est libéré de cens et rentes au montant de 3 dollars par année, en payant une fois pour toutes 50 dollars. e
Pour résumer, nous trouvons ici les traces d’un régime de grande propriété d’une sorte assez limitée, puisque la principale attribution du grand propriétaire se réduisait à concéder à perpétuité des terres aux colons, moyennant une rente annuelle de quelques sous par arpent, D'autre part, cette grande propriété, en voie de disparition, n'a pas—ne paraît jamais avoir eu—comme corollaire, la grande culture, la grande exploitation du sol. L'acquisition d’une seigneurie veut dire aujourd'hui un placement sûr d'argent à petit intérêt ; rien de plus.
Les BIENS MOBILIERS, Le SALAIRE £t L'ÉPARGNE.
Animaux domestiques.—Déjà au chapitre du Travail, j'ai donné par le menu la composition du troupeau de Casaubon. Nous avons pu voir que son caractère le plus saillant, c’est sa faible importance relativement à l'étendue de l'exploitation.
Instruments de travail.—Les travaux divers auxquels se livre la famille exigent des ustensiles nombreux, un outillage varié. En voici l’'énumération :
Pour la culture : 3 pelles ferrées ; 1 pioche ; 2 charrues ; 3 herses à cadres de bois et dents de fer ; 5 faux, avec manches ; 3 ‘ javeliers ” (faux armées) ; 4 faucilles ; 8 fourches à faner, en bois ; 2 fourches à dents de fer ; 4 râteaux en bois ; 1 grand râteau à cheval, avec limons ; 1 batteuse et vanneuse à manège ; 1 ancien van à bras: 1 fléau ; 1 crible à blé (tôle perforée) ; 1 crible pour la ‘‘gaudriole” (tamis en fil de fer) ; 1 pilon à maïs ; 1 semoir (boîte semi-cylindrique que le semeur porte suspendue à son côté) ; 2 mesures de 1 minot.
Pour l'exploitation des animaux: 1 baratte à manivelle ; 1 ancienne baratte ne servant plus ; 7 seaux en ferblanc ; 1 grand bidon de la contenance de 160 livres
1 Ces notes historiques ont été obtenues à diverses sources : Coliection des T'îtres seigneuriaux ; l'abbé Daniel, Histoire des grandes Familles françaises du Canada ; l'abbé Tanguay, Dictionnaire généalogique; les Ursulines de Trois-Rivières ; l'abbé S.-A. Moreau, Histoire du Comté de Berthier. M. Benjamin Sulte m'a aussi fourni de très utiles indications. .
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pour le transport du lait à la fromagerie ; 2 couteaux de boucherie ; 1 balance avec ses poids ; 1 ‘* fanal ” (lanterne) ; 1 paire de sabots,
Pour les charrois: 2 tombereaux, avec roues et patins ; 2 wagons (chariots) à quatre roues pour deux chevaux ; 1 charrette : 2 voitures pour le transport de la batteuse ; 3 harnais de travail ; 1 joug double pour bœufs ; 1 joug simple ; 1 fouet pour le bœuf,
Pour l'exploitation de l'érablière : 300 seaux en bois de la contenance de 1 gallon; 300 seaux en ferblanc de la contenance de 3 pintes et de 1 gallon; 2 ‘“‘glisse-neige” (petits traîneaux auxquels on attelle un cheval ou un bœuf et servant au charroi du baril) ; 1 baril, de la contenanee de 7 seaux, (dans lequel on verse le contenu des seaux) ; 1 cuve, de la contenance de 25 seaux (destinée à recevoir le contenu du baril chaque fois qu’on le reporte plein à la ‘cabane ”); 2 grands chaudrons en fer (servant à la réduction de l'eau d'érable) ; 1 ‘‘sirotier” (dans lequel on déverse le sirop à mesure de sa fabrication) ; 500 ‘‘ goutterelles”,
Pour les travaux forestiers et de charpenterie : 3 ‘‘ traînes ” (voitures d'hiver touten bois), pour le charroi du bois'de chauffage ; 3 traîneaux ferrés, pour le transport du bois d'œuvre; 1 scie de long ; 1 ‘“ godendard”’ (grande scie à dents droites) ; 1 niveau ; 6 équerres ; 1 petite équerre en cuivre ; 5 règles de 3 pieds à 5 pieds ; 2 ‘‘ piedsde-roi ” ; 1 compas ; 1 râpe à bois; 3 limes ; 1 lime ronde ; 1 tiers-point ; 1 tourne-àgauche ; 2 meules à aiguiser, avec manivelles ; 5 grandes haches ; 3 hachettes à bardeaux ; 1 coutre (pour la confection du bardeau); 1tille plate (herminette) ; 1 tille creuse ; 2 ‘‘ piochons ” (sortes de besaigües) ; 2 maillets ; 2 marteaux ; 2 sacs en cuir, pour clous ; 1 wrench (clef anglaise); 3 égohines ; 1 scie passepartout ; 1 scie ‘ de travers” (à chantourner) ; 2 ‘‘râses” (scies à araser) ; 1 ‘‘arfente” (scie à refendre) ; 1 varlope ; 1 galère ; 1 rabot ; 7 bouvets ; 1 guillaume ; 1 spoke share ; 4 trousquins ; 1 plane ; 1 ‘ baguette” (pour moulures) ; 6 tarières ; 1 ‘* virebrequin ” (vilebrequin) ; 5 mèches pour vilebrequin ; 3 vrilles ; 1 paire de tenailles ; 1 tourne-vis ; 7 ciseaux, de 3 lignes à 1} pouces ; 3 gouges ; 1 bidon à huile ; 1 chevalet à planer ; 2 grands établis avec emboîtement; 2 ciseaux à tourner ; 1 tour, avec roue, courroie et manivelle ; 4 échelles ; rouleaux pour le transport de bâtiments.
Pour les travaux de tonnellerie: 1 grand compas; 1 jabloire; 1 paroir ; 1 forme à baquets.
Pour diverses fabrications: 1 forme pour raquettes ; 1 alène pour le fonçage des chaises ; 1 banc de sellier ; 1 paire de ciseaux pour le ferblanc ; 1 “ tresse-corde ” avec sa ‘‘ tête-de-chat ”. :
Pour les travaux de filage et de tissage: 5 rouets à pédale ; 2 dévidoirs à main ; 8 broyes en bois ; 5 ‘‘écorchoirs" (espadons) en bois ; 1 ‘‘peigne” (seran) à dents de fer ; 1 bobinoir ; 20 ‘‘ fuscaux ” (bobines) ; 1 ourdissoir ; 1 ‘‘ palette” ; 1 ‘ râteau ”
peigne en bois pour aider à tendre les fils sur le métier) ; 1 grand métier, avec ros, ‘“ lisses,” ‘ baguettes”, pédales, ‘‘ échasses”, “ bacul”, crochets, poulies ; 4 navettes ; 4 douzaines de canettes; 1 petit métier pour la confection de franges ; 1 forme pour les chapeaux ; 1 ‘‘ presse-paille ” ; 1 moule à chandelle,
Pour les voyages : 1 ‘ barouche” (voiture à quatre roues, sans ressorts) ; 1 voiture commune ; 1 ‘“berlot” (voiture d'hiver) ; 1 buggy (voiture des dimanches, à quatre roues) ; 1 carriole (voiture d'hiver pour dimanches) ; 1 harnais fin pour dimanches.
Divers : 1 vieux fusil à pierre (hors d'usage) ; 1 corne à poudre ; 1 ‘‘fiole ” (bidon) à plomb ; 1 poêle, pour chauffer la ‘‘ boutique ” en hiver ; 4 pelles de bois pour la neige.
Le mélange de tradition et de nouveauté que nous avons observé dans le régime du travail se retrouve encore dans la composition de cet outillage de ferme, Le vieux et le neuf s'y présentent fréquemment côte à côte en contraste frappant. Voyez, par exemple, ce fusil à pierre, avec sa corne à poudre et sa “fiole ” à plomb, suspendu au mur de la ‘bou-
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tique ” dans laquelle le chef de famille exécute ses travaux de menuiserie. Il y a près d'un siècle, lorsque le père de Louis Casaubon quitta l'île Dupas, fleuve Saint-Laurent, pour venir se fixer sur le plateau de Saint- Justin (qui n'était alors qu'une arrière-concession de Maskinongé), il appoita cette arme. La chasse pouvait alors fournir des ressources assez importantes. Mais aujourd'hui, le gibier est loin et le Casaubon actuel n'est pas chasseur ; il n'a jamais manié d'armes à feu ; et le vieux fusil repose, relique poussiéreuse, perdu au milieu des outils de culture et de charpenterie,
La plupart des outils et des pièces de mécanisme ont conservé leurs vieux noms français, et ces noms mêmes attestent l'ancienneté de leur usage, M" Casaubon m'explique le fonctionnement de son massif métier de tisserand, au moyen des termes mêmes que je retrouve dans la Maison rustique (t. IIT, p. 323) : l’ourdissoir, la trame, les ensouples, le ros, la navette. De même, les hommes continuent à désigner par leurs vieux noms français presque tous leurs outils de charpenterie et de menuiserie. C'est à peine si quelques-uns de ces noms sont un peu déformés dans le langage courant. Aïnsi Casaubon ne dit pas jabloire, mais ‘ enjâbeloué” ; il ne prononce pas paroir, mais “ pâroué” ; il appelle ‘‘ râse ” une scie à araser, ‘“arfente” sa scie à refendre. “ Virebrequin ” qu'il dit au lieu de vilebrequin, est la forme ancienne du mot, et la plus juste des deux. D'autre part, pour un petit nombre de ses outils ou pièces de matériel, Casaubon se sert du terme anglais, plus ou moins déformé dans sa bouche. Il paruît même ignorer la désignation française correspondante, ce qui signifie probablement que ces outils ou pièces n'ont été adoptés par l'habitant, du moins sous leur forme actuelle, que depuis la date relativement récente de l'introduction chez lui du commerce anglais. Ainsi, Casaubon parle couramment du wrench, Au “poquecheur” (déformation de spoke shave, plane allemande), du banc à ‘“clemme” (anglais : clamp, emboîtement). Il a conservé les noms français pour ses voitures à deux roues, son tombereau, sa charrette ; mais les voitures à quatre roues d'usage moins ancien, ne sont désignées que par les termes anglais : wagon, prononcé ouâguine ; buggy, prononcé bôgqué. Il emploie le mot “ orsepôre”” (déformation de horse power), pour désigner le manège de sa batteuse mécanique.
Cette batteuse mécanique est une machine assez compliquée et dispendieuse ; elle a coûté 300 dollars. Elle comprend, outre le manège, à une extrémité des cylindres dentés en acier qui triturent la gerbe et séparent le grain de la paille ; à l'autre extrémité, un tarare qui fait subir au grain un premier nettoyage. La batteuse mécanique a remplacé en grande partie, dans le travail de la ferme, l'ancien van à bras et le fléau. Je trouve encore des spécimens de ces ustensiles dans la grange de Casaubon ; maïs ils ne servent aujourd’hui qu’exceptionnellement, pour de petites quantités requises avant que le grand battage ait été opéré ; tandis qu’au-
trefois le bruit monotone du fléau (l'habitant prononce #6) frappant l'aire ou batterie de la grange, se faisait entendre de longs mois. Les grossières fourches en bois de fabrication domestique subsistent à côté des fourches à dents de fer achetées chez le marchand du village. Les petits râteaux à bras sont en partie remplacés par le râteau à cheval. Plusieurs des habitants du voisinage ont fait l'acquisition de râteaux à cheval à dents de fer ; mais Casaubon, habile ouvrier, s'en est fabriqué un en bois sur le même modèle. Les faux à bras ne sont plus guère employées que dans les endroits pierreux, difficiles, ou dans les recoins des champs. La plus grande partie du fauchage se fait à la faux mécanique à cheval. Je trouve encore chez Casaubon quatre faucilles. Elles rappellent un temps où les femmes étaient encore plus qu'aujourd'hui mises à contribution pour les durs travaux des champs. Nombre de Canadiennes de l'ancienne génération se firent un nom pour leur habileté à se servir de la faucille ; et cet outil était alors beaucoup plus généralement utilisé que maintenant, On ne se sert plus guère de la faucille que pour de menues récoltes comme celle de la fléole pour la graine. Elle a été d'abord remplacée par le javelier, ou faux armée; mais le javelier même ne s'emploie plus que pour les grains précieux, ou qui se détachent facilement de l'épi, comme le froment. La faux nue a été substituée au javelier pour l'avoine et les autres grains, Mais faux nue et javelier à leur tour s'effacent devant les moissonneuses mécaniques. \
Après m'avoir montré une ancienne baratte à piston, qui n'est plus employée pour la fabrication du beurre, et qui remplit aujourd’hui le rôle plus modeste de vase à cornichons, Casaubon m'indique sa baratte d’aujourd’hui, son ‘“ moulin à beurre” muni de manivelle et d’aubes tournantes, Dans l'exploitation de son érablière, ou sucrerie, Casaubon se sert à la fois de seaux en bois et de seaux en ferblanc. Le seau en ferblanc est en train de faire disparaître le seau en bois, comme celui-ci a fait disparaître précédemment le primitif “ cassot ” d'écorce. Le progrès est encore plus marqué chez le voisin de Casaubon, Lemire dit Gaucher, qui, lui aussi, a sa terre à bois et son érablière sur la montagne. Dans sa cabane à sucre, assez spacieuse (9 x 10 pieds), percée do deux portes et de quatre fenêtres, il a construit un fourneau en briques sur lequel est un grand récipient (connu sous le nom de ‘“chaland ” ou bac), pour la réduction de l’eau d'érable en sirop. Hors le chaudron suspendu à la crémaillère et employé pour la conversion du sirop en sucre, tous les vases dont Lemire se sert sont en ferblanc. 11 donne également un grand soin au coulage du liquide, ce qui lui assure un sirop et un sucre plus clairs. En partant, je remarque une grande cuiller de bois : ‘ C’est une micouenne ”, me dit Lemire. Voilà un des rares mots empruntés aux indigènes algonquins, et conservés dans le vocabulaire canadien,
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Mobilier meublant et personnel.—Comme j'aurai à décrire le mobilier meublant et personnel à l'occasion du mode d'existence de la famille, je n'en dirai rien ici, Qu'il me suffise de signaler pur avance que ce mobilier n'est pas en rapport avec le degré d'aisance de l'habitant et l'étendue de son exploitation.
Le Salaire.—Le salaire en argent figure comme élément accessoire important dans le budget de l'habitant de Saint-Justin ; mais une très faible proportion seulement en est fournie par le travail agricole. Nous avons vu, en effet, avec quels ménagements Casaubon, comme ses voisins, recourt à la main-d'œuvre salariée, De la même manière l'habitant répugne à envoyer ses enfants en service sur les terres du voisinage. Les familles de cultivateurs dont les enfants ne travaillent jamais que sur le domaine paternel, jouissent de ce fuit d'une plus grande considération, Ce sentiment, toutefois, ne semble plus aussi vif qu'uutrefois.
L'un des tils de Casaubon, Edmond, en 1886, a travaillé à gages chez Gaboury, cultivateur du rang de l'Ormière, depuis le 15 avril jusqu'au 1% novembre. Il a gagné de cette manière 52 dollurs qui sont allés grossir le budget de la famille. (Gaboury n'aurait pas songé à recourir à la main-d'œuvre salariée s'ilavait eu des enfants en âge de faire l'ouvrage.) Les industries domestiques, notamment le tissage et la couture pour les femmes, la charpenterie, la menuiserie, le charronnuge pour les hommes, rapportent, nous l'avons vu, des sommes assez rondes aux Casaubon. Ces travaux sont généralement faits à la tâche ou à la pièce.
D'autre part, des sommes importantes sont gagnées par les familles de Saint-Justin sous forme de salaires à la journée ou au mois dans les exploitations forestières ou minières et dans les fabriques urbaines. Ce phénomène se lie à celui de l’émigration ; car ces chantiers à bois, ces exploitations minières, ces fabriques, sont situés hors du territoire de lu paroisse, au loin, le plus souvent même aux Etats-Unis. Le père Casaubon n’a jamais “voyagé”, mais ses trois frères, dans leur jeunesse, ont été temporairement aux gages des Américains. Des fils Casaubon, Charles est parti en 1878 pour: la région minière du lac Michigan. 11 y a séjourné trois ans et en a rapporté à peu près 300 dollars, qui ont permis à la famille de faire l’acquisition d’une seconde prairie dans Maskinongé. A peine Charles était-il de retour, que son fière Joseph partit pour cette même région du lac Michigan. Il y est encore, et Edmond est allé le retrouver en 1892. La plupart des familles de Saint-Justin fournissent, ou ont fourni autrefois, leur contingent à l'émigration. Il n’y a, m'a-t-on assuré, que très peu d'hommes d'âge mûr dans la paroisse qui n'aient séjourné au moins quelque temps aux Etats-Unis.
Le travail à gages dans les exploitations forestières et minières ou dans les fubriques, le plus souvent au loin, est un moyen rapide de pécule auquel recourent les familles obérées, endettées, qui veulent refaire leur position, ainsi que les jeunes gens qui ont à se créer un établissement. De